Liberté d'expression


Pouvoir
et Cinéma


 
Entre censure et autocensure


Ce texte a été lu en ouverture de la journée débat organisée par le Centre Delvaux et qui s'est déroulée à La Vènerie de Boistfort le 16 janvier dernier. Le thème du débat était Le Cinéma et le Pouvoir en question. À cette occasion trois cinéastes belges dont le cinéma est impliqué dans le réel ont présenté chacun un film : Marchienne de vie de Richard Olivier, Les enfants du Borinage de Patrick Jean et Pure fiction de Marian Handwercker.
 

Dans un pays ou sévit la dictature, on a au moins l'avantage de savoir à qui on a affaire et qu'il n'y a pas lieu de claironner la moindre vérité susceptible de nuire au régime en place. Ce serait là chose mal venue, mal vue, plutôt déplacée et très nocive pour la santé de celui ou de celle qui s'y risquerait.

Avec un dictateur pur et dur on sait au moins à quoi s'attendre ; hormis le bulletin météo - et encore - et les louanges à la gloire du dominant et de sa clique de servants, il n'y a pas place pour le verbe ou pour des images qui ne serviraient pas les intérêts du régime totalitaire en place.

Chez ces gens-là Monsieur, c'est clair la censure tient lieu de culture et la prison et la torture ne sont pas faites pour les mouches.

Tandis qu'en Belgique, dans ce beau pays démocratique, - vous remarquerez que je n'ai pas dit "beau petit pays démocratique" car j'en ai soupé de cet adjectif réducteur, je le laisse par exemple aux Français qui se croient beaucoup plus grands que nous alors que la France n'est jamais que dix-sept fois plus petite, elle, que l'Australie - mais j'enchaîne... Dans ce beau pays démocratique qu'est la Belgique, on croit avoir le droit de s'exprimer, d'écrire, de filmer, d'imprimer, de publier, d'enseigner toutes les opinions, toutes les convictions, toutes les religions, c'est dans la Constitution.

Nos prédécesseurs, nos aïeux, nos grands-pères ne se sont pas battus pour des prunes et gare à celui qui toucherait à ces libertés chèrement acquises au fil du temps. Non, ce n'est pas en Belgique que l'on va arrêter, embastiller, fusiller pour fait d'opinion (mais n'oublions pas Lahaut, assassiné, le malheureux, quarante-huit heures après qu'il ait crié Vive la République lors de la prestation de serment du Roi Baudouin).

Dans ce pays d'entarteurs pathétiques, dans ce pays de fous du roi et de vaches folles, certains esprits naïfs ou sommeillants, des gens de peu d'attention pourraient penser qu'un débat sur la censure et son cancer l'auto-censure n'aurait pas de raison d'être ? Alors que plus que jamais l'indifférence, le quant à soi, la réserve, le cynisme, le consensuel, le silence radio sont en train de gagner chaque jour un peu plus de terrain. Et de cela les médias sont grandement responsables.

Normal, ils sont en permanence en quête de capitaux, d'espaces publicitaires, préoccupés et obsédés surtout par les parts de marché et les taux d'écoute. Nous, les taux d'écoute et les parts de marché ne nous font pas peur. Que du contraire, car le public ne demande qu'à être concerné par ce qu'on lui montre et c'est justement cela dont ont peur les décideurs. Peur de ce l'on pourrait être amené à vous montrer, de ce dont on pourrait vous parler, de ce que les images pourraient dénoncer.

Le cinéma du réel leur fait peur.

À la limite, on les comprend car on peut affirmer que la réalité ne dépasse pas la fiction mais qu'elle la pulvérise.

Si, en parcourant les rues, on devenait soudainement capable d'appréhender la réalité des corps, de scanner les maux d'amour, les maladies de l'âme, si on pouvait se mettre à lire à l'intérieur des têtes et des curs comme dans un livre ouvert, si on connaissait le contenu des poches et des sacs à main, si on pouvait desceller les pièces vestimentaires des sous-vêtements des passants, si on pouvait visualiser derrière les façades des maisons les drames présents ou passés, si on pouvait y compter les serpents qui s'y lovent, les péchés qui s'y perpétuent, je crois bien alors que l'on ne se risquerait à sortir de chez soi que bardé de kalachnikoff et des grenades plein les poches tant la vraie vie peut-être tout simplement terrifiante et aux antipodes de toute fiction romanesque dont on nous abreuve.

Alors, nous on s'est dit un jour qu'on pourrait organiser un débat-rencontre sur ce sujet. On sait bien qu'on ne va pas changer le monde, qu'à la fin de cette journée on n'aura pas gagné la bataille, qu'on aura tout au plus tiré quelques coups de feu... à blanc. On aurait pu être plus de trois cinéastes, on aurait pu choisir d'autres films que ceux qui vous sont proposés aujourd'hui mais il nous a fallu faire un choix... question de temps.

Dans l'ordre des projections vous verrez donc Marchienne de vie de Richard Olivier, Les Enfants du Borinage - Lettre à Henri Storck de Patrick Jean et Pure fiction de Marian Handwercker.

Certains parmi vous auront peut-être déjà vu ou revu l'un ou l'autre de ces films à l'occasion d'une diffusion à la télévision ou d'une projection en salle. Donc, vous pourriez me rétorquer que puisqu'ils ont été projetés, diffusés, la censure n'existe pas, que notre choix est inadéquat et qu'il n'y a pas lieu, en ce qui nous concerne de parier d'interdit.

Les choses ne sont pas si simples et la censure est autrement plus pernicieuse, plus hypocrite, plus perverse. Tout n'est pas simple, tout n'est pas blanc ou noir, tout n'est pas carré.

Un cinéaste c'est quelqu'un qui est obligé souvent de jouer au chat et à la souris avec le Pouvoir et le Pouvoir lui-même, heureusement, n'est pas un bloc homogène constitué d'un seul et même décideur. Donc, on s'arrange pour tenter de séduire, d'amadouer le ou les Pouvoirs, de se faire des alliés, de trouver des complices mais il n'empêche que tôt ou tard le Pouvoir se réveille, s'ébroue, se secoue et il vous rattrape et il se venge.

En Belgique, il suffit de deux ou trois coups de téléphone bien ciblés pour faire d'un cinéaste vivant un cinéaste mort car il n'y a pas de vrai contre-pouvoir.

Ici, tout le monde s'entend, tout le monde se tient par la barbichette, tout le monde se retrouve tôt ou tard dans les draps de lit du voisin... ou de la voisine.

D'où la règle de l'omerta, le principe de prudence, le propos de complaisance, l'optimisme de circonstance ou si vous préférez le passe plat de service, le prêt à penser organisé, le discours culturel lénifiant et académique, le commentaire touristique et vive le salon du prêt à penser. Et pour cause il faut bien vivre Monsieur. La maison est en construction, les enfants sont aux études, la voiture est au garage et le spectre du chômage danse une sarabande au fond du jardin en attendant son heure.

Alors on évite de parler trop fort, d'écrire trop grand, de filmer trop près et l'on en arrive vite à se censurer et à s'auto-censurer - c'est devenu même comme une seconde nature chez certains, cela fait partie de leur style.

N'est-ce pas là, la pire des choses, pour des citoyens vivants dans un pays qui se prétend démocratique. N'est-ce pas là une tragédie pour ceux et celles qui à l'aube de leur vie professionnelle rêvaient peut-être à plus de vérité et donc à plus de justice !

Mais, je suis personnellement habité par un espoir immense et fou. L'espoir et finalement la certitude que les ministres et leurs ministères passent, que les discours officiels sont voués aux oubliettes, que les petits chefs et leurs sous-chefs n'ont pas plus d'avenir qu'une huître mazoutée et que les dominants d'aujourd'hui, quoi qu'ils fassent, quoi qu'ils disent, quels que soient leur fortune et le nombre de leurs laquais, que tous ceux-là seront les perdants de demain car les rois passent mais les films et les écrits restent.

Richard Olivier



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