L'édito du bulletin n°11 du
collectif chômeur, pas chien !

On nous a volé
la Sécu !

 
Il y a plus d'un siècle,
à l'initiative de salariés,
naissaient dans notre région
les premières caisses de résistance...


À une époque où la vie des salariés et les conditions de travail étaient d'une précarité si terrible, il est difficile d'imaginer comment ces hommes et ces femmes ont pu avoir l'idée et les moyens de mettre en uvre un tel réseau de solidarité, conçu non seulement pour financer la subsistance de ceux qui se trouvaient rejetés des usines, mais également pour financer leurs propres luttes collectives.

Sacrifiés sur l'autel des restructurations et autres dégraissages de l'époque, jetés à la rue, des grévistes et des victimes des lock-out, des meneurs et des "forts en gueule", ont ainsi créé la possibilité de construire une résistance collective et de contrer les conséquences d'une économie libérale, tout aussi dévorante et excluante qu'aujourd'hui.

Lorsqu'en 1886, éclatent chez nous les premières grandes émeutes ouvrières, ces caisses en sont à leurs prémices. Elles vont ensuite se multiplier et étendre le nombre de ceux qui y cotisent, qui les gèrent et qui en bénéficient.

Plusieurs débats et prises de position vont alors animer ce mouvement de solidarité, jusqu'à la guerre dévastatrice de 1914.

Des questions fondamentales
se posent...

Faut-il fédérer ces caisses
et sous quelles formes ?

Les fédérer, c'est les rendre plus fortes, plus efficaces, c'est accroître, en dépassant le localisme et le corporatisme, les sommes d'argent disponibles pour soutenir une grève qui éclate ici, venir en aide aux victimes d'un licenciement massif qui se décide là ; mais c'est aussi prendre le risque d'inféoder ces caisses à une seule organisation centralisée (chez nous, le POB raflera la plus grosse part du gâteau) et donc risquer que les affiliés perdent le contrôle direct de ce qui va être fait de leurs cotisations.

Faut-il permettre que le système
de caisse de solidarité mis en place
soit complété par des aides publiques,
voire que les subventions de l'État
se substituent progressivement à lui ?

Cette ligne sera celle défendue par le POB, qui sous sa nouvelle appellation, le PSB (aujourd'hui devenu le PS), se glorifiera de son triomphe, après la seconde guerre mondiale, avec l'avènement de la sécurité sociale obligatoire, centralisée et contrôlée par l'État.

Faut-il donner à ces caisses
un statut légal ?

La seule possibilité qui semblait exister à l'époque était le statut de "caisses de secours mutuels". Il faut savoir que ce statut entraînait diverses obligations, comme celles de permettre un contrôle du pouvoir public (catholiques et libéraux, à l'époque) sur les comptes, ainsi que l'obligation de laisser assister à toutes les assemblées un représentant du Bourgmestre ! Il est clair que beaucoup de ces caisses (oubliées par l'histoire officielle) ont refusé ce statut, préférant le risque de la clandestinité à celui de se placer sous le contrôle des représentants politiques de leurs adversaires (pour rappel : à l'époque, les travailleurs n'avaient même pas le droit de vote).

Il n'y avait pas qu'au sein des initiateurs des caisses de résistance qu'on s'agitait. La réaction allait se développer L'armada des uvres caritatives catholiques sent venir le danger, elle qui n'aidait le pauvre qu'à condition qu'il prouve sa volonté de se réinsérer (tiens, tiens !), par le biais de ce qu'on pourrait aujourd'hui appeler des petits "chèques-services" !

Le patronat n'est pas non plus en reste, il crée également ses propres caisses et contraint même souvent ses travailleurs à y cotiser, sous peine de renvoi.

Dans l'entre deux guerres, quoiqu'il prétende tenter d'enrayer cette pratique, l'État se met d'accord avec le patronat pour financer conjointement l'obtention de ressource par des chômeurs qui sont en mesure de faire valoir leur "état de besoin", ceci seulement après qu'ils avaient épuisé l'aide qu'ils pouvaient recevoir de leurs propres caisses. Cette aide de l'État, contrairement à celle délivrée par les caisses ouvrières, est ­ plus ou moins explicitement ­ conditionnée par des preuves de recherche d'emploi ou par le suivi de formations visant à une réadaptation du chômeur aux exigences du marché du travail (de la politique patronale, quoi !).

Juste avant la guerre 40, le POB est en passe de faire voter une loi interdisant toute cotisation obligatoire, prélevée à la source par les patrons ! En 1944, dans le plus grand secret, les cotisations obligatoires sont quand même votées, avec l'appui du POB !

Pourquoi ?
Qu'est-ce qui a changé ?

Les caisses de résistances autonomes, déjà quasi toutes fédérées sous le contrôle du POB, autant que les caisses patronales, sont en quelque sorte nationalisées, c'est-à-dire qu'elles seront dorénavant gérées paritairement par des représentants dits des travailleurs (les syndicats) et par les patrons. Pour ce qui est du chômage, c'est l'office du Placement et du Chômage (qui deviendra l'Office National de l'Emploi à partir de 1961) qui sera chargé de cette gestion. L'État, au sein duquel le PSB entend bien s'installer pour toujours, décidera, en concertation avec les mêmes "partenaires sociaux" (patronat-syndicats), les montants des cotisations et déterminera seul les conditions d'octroi des allocations ainsi que leur montant.

Les caisses de résistances sont mortes. Les cotisations chômage sont nées, celles-ci ne pouvant plus, bien sûr, être gérées au ser-vice de l'émancipation des travailleurs ni en tant qu'outil de lutte contre les possédants et les privilégiés du système économique.

La concertation sociale est née,
la lutte des classes est morte

D'année en année, et principalement après l'apparition de la crise économique, entraînant un retour explosif aux fermetures d'entreprises, avec ses cortèges de licenciements massifs, les allocations de chômage ne vont cesser de voir leur conditionnalité s'accroître et leurs systèmes de calcul se complexifier. Au point qu'aujourd'hui, il existe plus de 56 motifs pour permettre l'exclusion ou la suspension du droit aux allocations de chômage et qu'il n'y a sans doute plus deux chômeurs qui perçoivent le même montant mensuel, alors que rien, a priori, ne différencie leurs besoins ou leurs aspirations personnelles.

Comment un gouvernement
d'union nationale a-t-il réussi,
en catimini, à faire avaler
une telle couleuvre ?

Deux explications au moins :

Premièrement, la crise des années trente avait progressivement vidé les caisses ouvrières, offrant à l'État et au patronat la formidable opportunité d'apparaître en incontournables salvateurs, évitant à des milliers de sans-emploi de sombrer plus bas encore dans la misère. L'épargne solidaire ne suffisait plus. Ce faisant, ils gagnaient des points conséquents en terme de rapport de force, ce qui allait peser lourdement dans la balance des négociations futures.

Deuxièmement, les patrons vont aussi gagner des points en acceptant de s'inscrire dorénavant dans ce système de soi-disant sécurité sociale unique, par le biais de ce que l'on appellera désormais erronément ­ ou mensongèrement ­ (voir encadré) des "cotisations patronales", dont le montant aujourd'hui est deux fois supérieur à la cotisation dite "du salarié". (dans les deux cas, l'argent de ces cotisations provient de toute façon du travail fourni par les travailleurs). Toujours est-il que par ce système de prétendues "cotisations patronales", les entreprises exercent un contrôle énorme sur l'ensemble du système, contrôle dont personne n'ose contester la légitimité, à tel point que, depuis des années maintenant, elles obtiennent systématiquement des réductions légalisées de "leur" quote-part à la sécurité sociale, sans que quiconque ne soit en mesure de leur imposer qu'ils procurent à la collectivité une contrepartie, telle que des embauches compensatoires, par exemple.

L'objectif de l'entreprise
n'est pas de créer de l'emploi,
mais simplement d'en réduire le coût !

Le but d'un tel système n'est évidemment pas d'assurer une égalité économique et sociale, mais bien de retrouver des marges d'accumulation de capitaux supplémentaires, permettant de moderniser les outils de production, avec pour effet inéluctable la réduction du nombre de travailleurs.

Effet boule de neige : moins de travail veut dire moins de cotisations et davantage d'allocations.

L'unique conséquence de ce système est la précarisation accrue des sans-emploi, dont les revenus régressent, et dont les allocations sont retirées sous de multiples prétextes, cependant que des "salariés" sont prêts à toutes les concessions, acceptent toutes les modifications de leurs statuts, se soumettent aux critères de flexibilité, d'obéissance, de (dé)réglementation, d'adaptation (= soumission), imposés par les nouvelles méthodes de production et de management, tout cela uniquement par peur de sombrer à leur tour !

En un peu plus d'un siècle, la boucle est bouclée : les caisses de résistance, formidables outils de solidarité et de lutte contre l'exploitation salariale ne font même plus partie de l'histoire ; leur ont été substituées des caisses de "chômage", devenues, à l'inverse, de terribles outils de mises sous pression du monde effectivement, partiellement ou potentiellement salarié !

Récupérons nos droits !
Réapproprions-nous
nos moyens d'existence !

La question urgente et essentielle n'est sans doute pas de savoir aujourd'hui qui est responsable de cet état de fait (quel parti ? quel syndicat ?), mais bien de savoir si ceux qui cotisent et ceux au bénéfice de qui ces cotisations sont solidairement réunies ne devraient pas réfléchir à une réappropriation réelle de ces caisses de sécurité sociale qui, en fait, leur appartiennent, à eux et à eux seuls, afin de redéfinir comment elles peuvent peser sur l'amélioration des conditions de travail et surtout d'existence de tous ceux que le système économique oppresse, pressure, soumet à son contrôle de plus en plus totalisant ?
 

Thierry Muller



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