LE MONDE DIPLOMATIQUE
JANVIER 2000 - PAGE 29

 
LES ÉGORGEURS
Benoist Rey

 
Mémoires censurées d'Algérie


Nous étions des bêtes commandées par des salauds. Ce que Benoist Rey a vu en Algérie (1) quand il a été appelé sous les drapeaux en septembre 1958, il ne l'oubliera jamais. Volontaire d'office, il est affecté dans une unité d'élite, les commandos de chasse, où il va participer aux opérations menées dans le Constantinois. Il a tout juste vingt et un ans. Pendant une année d'orgie criminelle, il sera le témoin impuissant de cette guerre qui, si elle a un nom, est barbarie, et un visage, celui de la terreur. Vous pouvez violer mais faites ça discrètement, recommandait à sa section l'un des tortionnaires, l'aspirant P., avant d'entrer dans les villages. Et le même P. d'ajouter : C'est ça, la pacification. De toute façon, les Arabes ne sont bons qu'à être descendus. Le premier soir, en regagnant sa base, Benoist Rey devait apprendre qu'une jeune musulmane de quinze ans avait été violée par sept soldats, une autre de treize ans par trois hommes...

En devoir de mémoire, et pour tenter d'échapper à ce cauchemar, le jeune appelé écrit, au jour le jour, le quotidien d'une armée qui massacre et torture de façon systématique, brûle et égorge en riant,, anéantit tout ce qui passe à portée de son délire et de sa logique. Il regagne Paris physiquement vidé, avec une blessure inguérissable au cur. Ce sentiment de culpabilité collective explique sans doute le silence des appelés à leur retour en France.

Paru une première fois en 1961, aux Editions de Minuit, son récit, Les Égorgeurs, est immédiatement interdit par le pouvoir et saisi chez l'imprimeur. Pourquoi cette censure, alors qu'Henri Alleg avait publié La Torture quatre ans plus tôt et que d'autres documents semblables avaient pu paraître ? Ni Benoist Rey ni les Editions de Minuit ne le sauront jamais. Quoi qu'il en soit, ce journal de bord est réédité, inchangé, aux Éditions du Monde Libertaire - Los Solidarios et mérite d'être lu.

Au douloureux travail de mémoire, la France, on le sait, a préféré l'amnésie officielle édictée, en quelque sorte, par une série de lois d'amnistie en rafale (2). Trente-huit ans plus tard, les bourreaux qui ont officié en Algérie restent impunis. On connaît leurs noms, mais ils n'ont jamais eu à rendre de comptes à qui que ce soit. Ils ont même été fêtés, honorés, et invités à défiler les 14Juillet. Quel nom aura notre honte ? Quel remords sera le nôtre ?, s'interrogeait alors douloureusement le jeune Benoist Rey. Et personne ne dit rien, chacun se repose sur l'autre. Personne ne prend de responsabilités. Nous perdons tout sentiment de dignité, d'humanité. Qui pourra jamais mesurer les conséquences d'une telle barbarie sur le peuple algérien ?
 

FLORENCE BEAUGÉ


(1) Benoist Rey, Les Égorgeurs - Guerre d'Algérie, chronique d'un appelé.

(2) En 1991, Bertrand Tavernier et Patrick Rotman, avec La Guerre sans nom, ont cependant rappelé que ces blessures étaient toujours ouvertes.


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