DOSSIER MAGHREB

L'Algérie
après la
concorde nationale

Depuis une décennie,
la violence politique
est le quotidien du peuple algérien.

Chaque jour, les téléscripteurs nous informent de nouveaux massacres islamistes ou supposés tels, de l'évolution d'une guerre civile dont beaucoup ne comprennent plus le sens. Lorsque Bouteflika prit la tête du pays, les avis furent évidemment partagés. Tout le monde sait qu'en Algérie, rien ne peut se faire sans l'accord des militaires, ou plutôt d'une fraction d'entre eux, les Lamari, Nezzar et consorts qui forment ce que les Algériens appellent le Cabinet noir. Tout le monde sait que ceux qui ont le destin de l'Algérie entre les mains sont des généraux qui instrumentalisent autant que faire se peut la présidence de la République.

Bouteflika : l'état de grâce

Avec Bouteflika, les avis furent plus ambivalents. D'un côté, on reconnaissait que l'accession au pouvoir de ce petit bonhomme à l'il vif ne devait rien au hasard et qu'il était bien le candidat officiel du Cabinet noir. Rappelez-vous que lors du scrutin, Bouteflika n'eut à affronter aucun candidat puisque les six autres challengers se retirèrent de la course en contestant la régularité de l'élection ; de l'autre côté, Bouteflika s'est affiché comme un tribun talentueux, plus en tout cas que le calamiteux Zeroual. Les premiers mois de son règne confirmèrent les Algériens dans ce sentiment étrange. Enfin, ils sentaient que, peut-être, Bouteflika était à même de ramener l'ordre et la paix dans la maison, une maison fatiguée de compter jour après jour ses morts.

Le 13 juillet dernier, Bouteflika faisait voter par députés et sénateurs une loi sur la concorde civile, prévoyant d'amnistier sous certaines conditions tous les militants islamistes ayant déposé les armes avant le 13 janvier 2000. Depuis ce mois de juillet, les Algériens sont perplexes. Si le niveau de violence a baissé depuis 1997 et particulièrement durant l'année écoulée, nul ne sait à quoi cela est dû. Quand la télévision algérienne montre des maquisards rendant leurs armes, certaines voix indiquent que ces Islamistes sont pour certains des militaires infiltrés ! Ce qui est sûr cependant, c'est que l'armée a repris le contrôle sur le terrain militaire, notamment dans les zones urbaines, repoussant les Islamistes dans les maquis. Si la politique d'éradication si chère à Liamine Zeroual a échoué, elle a tout de même eu le "mérite" de renverser le rapport de forces.

Le FIS se "reconvertit"

Ayant eu à subir une féroce répression, les islamistes du FIS ont parfaitement compris qu'ils avaient perdu la guerre militaire. Débordés d'un côté par les fondamentalistes des GIA, de l'autre par des formations islamistes modérées, le FIS sait qu'il doit absolument composer avec le pouvoir s'il veut retrouver une place centrale sur la scène politique.

Pour la première fois depuis l'interruption du processus électoral en décembre 1991, le FIS a appelé les Algériens à participer aux élections présidentielles en soutenant la candidature d'Ahmed Taleb Ibrahimi, ancien conseiller du président Chadli. Cette stratégie s'explique également par la crainte des leaders du FIS de voir les chefs de l'AIS prendre le leadership du mouvement, devenir les interlocuteurs privilégiés du pouvoir donc des militaires. En jouant la carte de la trêve, donc du retour dans la légalité d'un nombre important de militants, le FIS entend bien reprendre sa place dans les quartiers populaires, dans l'encadrement d'une population urbaine précarisée qui lui servit de base sociale au long des années 80. Mais cette réintroduction sur le champ politique s'est faite au prix de quelques reniements : les représentants du FIS à l'étranger ont fait une croix sur la revendication d'un Etat islamique et s'affichent même aujourd'hui comme favorables à la consolidation de la démocratie algérienne. Quelle est la part de machiavélisme dans ce réajustement idéologique ? Nul ne le sait avec certitude. Le FIS n'a jamais été homogène politiquement, balançant entre une tendance dure, et une autre, plus pragmatique, qui se satisferait d'un strapontin ou d'un partage des rôles avec la bourgeoisie militaire ou issus du FLN. Mais l'adoption d'un nouveau discours est à même de désorienter la masse de sympathisants déboussolés qui ont l'impression qu'aujourd'hui, le FIS s'agenouille devant le pouvoir, donc devant les militaires. D'où le risque qu'une fraction de la jeunesse islamiste se radicalise et rejoigne les rangs des Groupes Islamiques Armés qui incarneraient alors, et seuls, la réelle volonté de rupture et de libération.

Concrètement, le FIS profite du fait que le régime algérien est passé d'une politique d'exclusion-éradication chère à Zeroual à une politique de négociation-intégration des Islamistes sous Bouteflika.

Guerre de religion
ou "guerre de classe" ?

Réduire le conflit algérien à sa dimension religieuse n'est pas satisfaisant.

Les islamistes ne sont pas nés de rien. Ils sont nés dans une société bloquée, dont le pouvoir était confisqué par une élite issue du FLN, marqué depuis Boumédienne par l'omnipotence de l'appareil militaire. Profitant d'une situation économique catastrophique, ils ont su mobiliser à leur profit les frustrations d'une fraction importante de la population, d'une jeunesse vouée à la précarité et au chômage, d'une petite bourgeoisie bloquée dans son ascension sociale par l'appareil FLN, d'une frange des intellectuels ayant fait de la rupture culturelle avec l'Occident leur credo.

De fait, la guerre civile, aussi sanglante soit-elle, est devenu un formidable outil de promotion sociale pour certains de ses acteurs. Car la guerre fait vivre, et pas seulement les militaires. Sans oublier bien sûr la politique du Fonds Monétaire International qui, en imposant la désétatisation de l'économie algérienne, n'a fait qu'exacerber les frustrations de la petite bourgeoisie bloquée dans son ascension sociale par la présence d'entrepreneurs issus des rangs du FLN. Avec la guerre, cette petite bourgeoisie qui a parfois voté par dépit pour le FIS s'est fortement enrichie.

Prenons l'exemple des transporteurs. Durant longtemps, c'était l'État qui s'occupait du transport des marchandises jusqu'aux magasins d'État où les produits étaient meilleur marché puisque subventionnés. Devant la multiplication des barrages islamistes, la liquidation des chauffeurs, l'incendie des bus, l'État a lâché prise. Aujourd'hui, ce sont les transporteurs privés qui sont hégémoniques sur le secteur. Moyennant bakchich, ils assurent cette mission vitale sans être plus que de raison inquiétés par les Islamistes. Les magasins d'État étant vides, les petits commerçants n'ont plus de concurrents "déloyaux" auxquels faire face. Cela compense aisément le fait de se faire régulièrement rançonner par les maquisards. Ces mêmes maquisards ont également compris qu'ils n'avaient rien à gagner à racketter fortement ces employeurs privés, souvent hostiles à l'État-FLN ou à ce qu'il en reste, d'autant plus que certains groupes armés, GIA, AIS ou autres, se font une guerre sans merci pour le contrôle de leurs zones d'influence.

Parallèlement, certains islamistes sont également rentrés dans le monde merveilleux du commerce, de l'import-export, notamment en milieu urbain. Ce sont souvent des jeunes issus d'un même quartier, qui s'auto-proclament membres des GIA et se comportent en véritables milices privées auprès des commerçants locaux. On les trouve évidemment dans le trafic de drogue ou dans celui des voitures volées. Ces jeunes privilégient évidemment l'enrichissement rapide puisque la durée de vie d'un émir peut être fort courte, tant la répression est aussi dure que la concurrence. Il est clair qu'une fois embourgeoisés, certains d'entre eux prendront un peu de distance avec leurs congénères, dont la radicalité ne peut que perturber les affaires..

Après dix ans de massacres, les Algériens et Algériennes sont bien loin de pouvoir goûter à la paix. Si le quadrillage des villes par les forces armées a repoussé les islamistes dans les maquis et jugulé la capacité de nuisance des émirs, la lutte armée est loin d'arriver à son terme. Les islamistes sont partagés : pour certains, il n'y a plus d'autre choix que d'aller jusqu'au bout ; pour d'autres, il est temps de changer de stratégie, de courber l'échine aujourd'hui et de renégocier leur retour sur la scène politique.

Mais le problème principal est le suivant : la guerre nourrit. Elle nourrit les militaires qui justifient par elle leur poids incontournable dans l'État ; elle nourrit les islamistes en les introduisant dans les circuits commerciaux ; elle nourrit une fraction de la bourgeoisie qui émerge dans son sillage, s'enrichit par le commerce et les trafics en tous genres. Or, bien rares sont celles et ceux capables de mordre la main qui les nourrit.

Patsy


 Pour plus d'informations sur l'émergence de cette nouvelle bourgeoisie issue de la guerre, lisez l'excellent livre de Luis Martinez : La guerre civile en Algérie, Paris, Karthala, Recherches internationales, 1998. Vous pouvez également vous rendre sur le site du Centre d'Études et de Recherches Internationales (http://ceri-sciencespo.com), vous y trouverez d'autres textes de Luis Martinez (Les causes de l'Islamisme en Algérie / L'après guerre civile : les étapes de la réconciliation nationale / Les groupes islamistes entre guérilla et négoce : vers une consolidation du régime algérien ?) ainsi qu'un texte d'Abderrahmane Moussaoui (La chaîne du crime).

Ce texte a été écrit, à l'origine, pour l'émission de radio Le Monde comme il va (Radio Alternantes FM). Pour les recevoir sur son e-mail (émile) chaque semaine, il suffit d'écrire à patsy.cht@wanadoo.fr.




 
 

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