Solidarité Sénégal
Les caisses
de crédit
des femmes

Les caisses de crédit où l'émergence des femmes sur la scène économique.

Les Tontines, tu connais ? Et les caisses de crédit, t'en as entendu parler ? C'est mieux, beaucoup mieux : elles démocratisent, mutuelisent des épargnes populaires communautaires. Chic, chic, chic se dit un directeur du FMI ; voilà la solution pour endormir nos bonnes consciences occidentales !

Une caisse de crédit, c'est bien plus qu'une mise en commun de pognon, bien plus qu'une coopération économique. Une caisse de crédit de femmes sénégalaises ne représente pas qu'un sujet d'articles pour tiers-mondistes à la petite semaine mais bien une entrée collective des femmes dans la sphère économique, une fin de non-recevoir à la domestication, un ras-le-bol de la misère, un pied de nez au patriarcat, un refus net et précis des inégalités sociales.

Une caisse est composée de "braves" femmes qui, seules, ne peuvent faire face à leurs obligations familiales et qui, collectivement, montrent un "courage" cassant (irrémédiablement ?) avec le patriarcat et son corollaire la pauvreté.

Pourquoi "brave" ?

Ce mot est emprunté à une couturière dakaroise qui, à travers l'analyse d'un cas de détresse individuelle, posait la problématique de l'émancipation des femmes sénégalaises en ces termes : Je ne suis pas brave... mais nous le sommes collectivement !

Quésako ?

La femme musulmane wolof est avant tout fille de X, sur de X, épouse de X ou bru de X. Son espace vital est limité par la cour : elle la régente, s'y soumet à l'autorité patriarcale représentée par la belle-mère, y règle les conflits, nourrit, vêt, lave et soigne tous les membres de la maisonnée (à peu près une vingtaine de personnes). La régulation sociale passe... par les regards communautaires qui maintiennent ainsi une certaine éthique dont les règles sont connues de tous. L'absence prolongée de l'époux ou son inactivité économique, la baisse constante du niveau de vie la conduisent à devenir trésorière - sans trésor - des finances familiales. Son éducation baignée de morale religieuse (animiste ou musulmane), de domination de la collectivité sur l'individuel, en font une pièce maîtresse du rouage social : elle assume les fonctions de conseillère, d'assistante sociale, d'éducatrice, d'éboueuse, de pharmacienne, d'infirmière, d'épicière, de marchande de biens, de contrôleuse sociale, d'économiste. Trésorière d'une caisse vide et comptable devant la communauté d'emplir pleinement l'ensemble de ses rôles féminins !

Eh bien ! C'est tout simple : une caisse de crédit représente le transfert de ces compétences mises au service de la famille au secteur sanitaire et social de la communauté (quartier, village). A priori ce décalage dicté trop souvent par les seules nécessités économiques ne devrait enclencher que des processus d'élargissement de la sphère domestique... Mais un groupement féminin économique ou culturel représente, de fait, l'intégration des femmes au STO africain. L'émergence des femmes et non plus des mères, des filles, des surs, des brus dans l'espace économique... et dans la cour familiale. De ce nous naît un je radical et émancipateur !

S'appuyant sur les compétences multiples des femmes, les caisses de crédit inondent les quartiers populaires des villes sénégalaises. Elles ne représentent pas seulement une alternative à la pauvreté. Elles symbolisent la montée des énergies sociales. Elles rompent avec le patriarcat s'enracinant dans les traditions communautaires et consolidé par la marchandisation des savoir-faire, des cultures, des échanges économiques.

Elles cassent avec la centralité du pouvoir économique perçu sous son seul aspect financier. Elles valorisent les initiatives marginales tels les petits métiers nés de l'urbanisation ou adaptés à une écologie sociale (récupération de matériaux par nécessité économique, re-création de la ruralité). Elles conduisent à la prise en charge collective du secteur sanitaire et social du quartier et non plus de la seule courée. Elles s'autonomisent d'un État inexistant ou d'une Banque mondiale les assassinant à grands coups de privatisation des services publics. Elles prouvent qu'en fait la pauvreté fut une règle du jeu inventée par les riches. Les populations urbaines ou rurales tendent à inventer un autre mode de fonctionnement social tenant compte à la fois des cultures, des personnes réelles et des nécessités économiques.

Pour gérer une caisse, il faut savoir lire, écrire, compter, gérer, anticiper parler au moins deux ou trois langues : la sienne, celle du marché et celle imposée par le néocolonialisme. Pour avoir une activité économique, il est urgent de se former, de déléguer ses rôles domestiques à la collectivité. Pour écouler des richesses créées encore faut-il maîtriser les circuits de circulation des marchandises. Émergent ainsi des transversalités sociales, des mutualisations de compétences, des coopérations culturelles alternatives à une société oppressive. Ne doutons pas un seul instant que ces expériences émancipatrices intéressent vivement les tenants du pouvoir afin de sauvegarder une certaine paix sociale nécessaire aux pays du Nord, aux escrocs, aux affameurs, aux élites... dont les richesses, le bien-être ne s'appuient que sur leur servilité, leur égoïsme. Les diktats des ONG, des organismes internationaux en terme de réussite quantitative et non qualitative maintiennent des économies populaires à la périphérie sans tendre ainsi à une transformation des rapports mar- chands.

L'assujettissement des aides économiques à des schémas de développement dessinés par les pays du Nord n'est pas le meilleur étai de cette économie alternative.

L'appui des organismes internationaux aux caisses de crédit des femmes ou à leur groupement d'alphabétisation ou de formation ne résulte pas d'une philantropie "prolétarienne". Un minimum de scolarisation (et non d'éducation) et de moins-mauvais-être (et non de bien-être) s'avèrent nécessaires à la mondialisation. L'émancipation des femmes mise en mouvement à travers ces initiatives collectives est née de ces contradictions. À partir du moment où des réflexions et mises en actes collectives, mesurées à l'aune des solidarités qui en découlent remplacent des additions de solitudes, de rôles sociaux, l'apartheid économique n'aura plus droit de cité. Si nous ne voulons pas participer à l'entrée des femmes africaines dans l'économie à la mode occidentale, en soumettant cette nouvelle place aux seules lois patriarcales. (centralité des pouvoirs... et inégalités économiques et sociales), il nous revient de casser avec la tiers-mondialisation en vigueur par la mise en mouvement d'une solidarité internationale... même symbolique. En termes d'échanges, d'entraides, de mises en commun.

Nous en reparlerons certainement à l'occasion de la narration des difficultés de la caisse de crédit des femmes de Tivaouane et de leurs échanges avec une certaine communauté alternative ayant mis les amarres.

TR

 
 

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