CENSURE / SANS-PAPIERS

"Humanité" et "fermeté"
lisez "régularisation"
et "expulsion"

La Carte blanche de Laurence Vanpaeschen et Jacques Yerna dans sa version intégrale (version censurée dans Le Soir du 22/01).

Le Collectif de Résistance aux Centres pour Étrangers (CRACPE) a voulu donner publiquement son point de vue sur la loi de régularisation. Nous avons donc envoyé une Carte blanche au journal Le Soir. Ce choix était délibéré et réfléchi : nous avons voulu toucher un public moins évidemment sensible aux idées que nous défendons. Nous étions bien naïfs. Si Le Soir a de fait publié notre Carte blanche, c'est en censurant tout ce qui mettait trop directement en cause la politique du gouvernement. Il ne s'agit pas de coupures qui auraient pu se justifier par un manque de place, mais d'une véritable censure de certains mots, segments de phrase et expressions. Notre texte apparaît d'ailleurs constellé de parenthèses indiquant ces coupures. À la lecture du texte originel que vous trouverez ci-joint, vous pourrez vous-mêmes apprécier.
Laurence Vanpaeschen

La première phase de la campagne de régularisation - celle de la rentrée des dossiers par les "illégaux" - touche à sa fin. Elle se sera déroulée dans un consensus souriant : le Ministre de l'Intérieur et le gouvernement (forcément), mais aussi quelques grandes organisations reconnues de défense des Étrangers, et même certains porte-parole de certains mouvements de sans-papiers ont appelé les illégaux et les clandestins à se faire connaître massivement et en toute confiance, avec la promesse d'une procédure indépendante, transparente et souple. Il faut saisir sa chance maintenant, il n'y en aura pas d'autre ! L'appât a des allures de menace et la collaboration est historique.

Les seules voix discordantes ont été celles des avocats Beauthier et Fermon qui dénoncent dans un ouvrage commun (1) les dangers d'un texte qui est plus une loi sur le recensement des illégaux qu'une loi sur la régularisation. Il en est pourtant d'autres et nombreux (associations, collectifs, coordinations, intellectuels...) qui ne partagent pas la satisfaction soi-disant générale. Pourquoi ne se sont-ils pas fait entendre ?

Peut-être n'ont-ils tout simplement pas osé. Parce que dans ce climat entretenu de "dernière chance", les voix dissonantes risquent fort d'être accusées de l'indécente volonté de "gâcher ça" ou pire, de sacrifier les sans-papiers au nom d'on ne sait quelle cause "irréaliste".

La loi est là, le processus est enclenché. Il n'est évidemment pas d'autre alternative aujourd'hui que d'informer le plus justement et le plus honnêtement possible les sans papiers. D'aider ceux qui veulent introduire une demande et qui correspondent le plus exactement aux critères (pour autant que ceux-ci soient clairs !) à le faire. Et d'inciter et d'aider ceux qui n'y entrent pas ou qui ne peuvent fournir toutes les preuves requises, à ne pas sortir du bois : se découvrir équivaudrait à se réserver une place dans l'avion de retour.

Le "réalisme" est de reconnaître que cette loi va maintenir dans l'illégalité ou plonger dans une clandestinité plus sombre encore des milliers de personnes qui n'auront pas pu ou pas osé se montrer. Parce que cette loi ne concerne pas les "clandestins" pour qui on nous dit qu'elle a été faite. Parce que les "clandestins" n'ont par définition pas d'attestation d'une administration communale ou d'un service public, parce que leurs enfants sont nés sur une table de cuisine et qu'ils ne sont pas déclarés, parce qu'ils n'ont pas de compte en banque, pas de bail enregistré, pas de preuve de leur travail en noir sous-payé. Pas de preuve de la vie pourtant souvent "intégrée" qu'ils ont construite ici depuis cinq, dix, voire vingt ans.

Il est aussi de dire que beaucoup de ceux qui ont introduit une demande l'ont fait dans l'angoisse et préparent, quand ils le peuvent, une stratégie de repli. Parce que le pendant de la régularisation est l'expulsion, au besoin collective et par la force, comme l'a répété à l'envi le Ministre de l'Intérieur, à qui on ne pourra pas ici reprocher un manque de clarté. Et que tous auront dû livrer leur adresse, des documents permettant de les repérer facilement au cas où l'adresse serait "diplomatique" et une preuve de leur identité et de leur nationalité. Ajoutons à cela que les documents relatifs à la demande de régularisation seront remis aux demandeurs par la police communale et nous aurons tous les ingrédients pour réussir une opération de recensement et de rafle !

Mais la vraie question ne se situe pas dans l'analyse de cette loi de silences et de compromis. La vraie question est de se demander combien de temps encore nous allons tolérer que certains d'entre nous doivent courber la tête et se taire parce qu'ils sont "sans papiers" ? Combien de temps allons-nous accepter leur humiliation organisée et institutionnalisée derrière les murs de l'illégalité et les grillages des centres fermés ? Combien de temps allons-nous supporter la déportation, les coups, les camisoles chimiques et les numéros inscrits au bic sur les bras des Tsiganes ? Combien de temps allons-nous accepter le mensonge sécuritaire, l'équation étranger-criminalité qui justifie aujourd'hui le blocage des frontières, le quadrillage des autoroutes et des gares, la fouille des trains... Dispositif tapageur, coûteux et inefficace. On peut en effet douter que les quelques malheureux Kosovars et Sri Lankais arrêtés aux frontières alors qu'il tentaient de gagner l'Angleterre constituent une menace pour la Sûreté de l'État... Ces mesures ont en tout cas, si non pour but avoué, du moins comme conséquence réelle de criminaliser une fois de plus "l'étranger" et d'accréditer la thèse de "l'invasion" chère aux partis d'extrême-droite ! Elles auront aussi permis de tester le seuil de tolérance de la population face à un dispositif sécuritaire disproportionné. Le test est malheureusement probant : seul le MRAX a réagi...

Comment avons-nous pu
tolérer cela si longtemps ?

Le réalisme est avant tout de dire que la régularisation n'est pas une "chance", pas "une faveur que le gouvernement n'accordera qu'une fois", mais un droit pour tous ceux que des conditions de vie indignes, des stratégies économiques et politiques inhumaines -auxquelles les gouvernements occidentaux participent largement- ont jeté sur les routes puis dans nos rues.

Le réalisme serait de se rendre compte - et vite - qu'une société qui ne reconnaît pas aux humains les droits qui sont déjà reconnus aux marchandises et aux capitaux n'est plus "civilisée". Qu'une société qui n'a pour réponse à la misère que la fermeture de ses portes et de ses fenêtres n'a comme perspective que l'asphyxie.

Jacques Yerna
Laurence Vanpaeschen




 

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