LA CHRONIQUE DE GUN

Le fond
de l'air effraie

Que font donc les humains
dans cette société?
On n'ose pas trop le dire,
mais ils se tuent au travail.
Au sens propre, comme au figuré.

La CSC (la Centrale des Syndicats Chrétiens) a fait savoir récemment que dans le seul secteur du bâtiment, on a dénombré dix morts sur des chantiers ces deux derniers mois. Au moins un mort par semaine.

Un exemple parmi tant d'autres: le jeudi 10 février, la radio annonce qu'une grue, située sur un chantier en plein cœur de Bruxelles, menace de s'effondrer. Effectivement, le lendemain, la flèche de la grue se détache, Yprovocant la chute de deux ouvriers qui se trouvaient en haut de l'engin pour tenter de le réparer. Les deux hommes furent tués sur le coup, 35 mètres plus bas. L'installation d'une deuxième grue pour effectuer la réparation eût été trop coûteuse.

Le journal Le Soir a estimé que l'événement ne méritait que quelques lignes en bas de page dans le 2ème cahier, consacré aux infos régionales. L'auteur de l'article a évidemment oublié de mentionner le nom des meurtriers et n'a pas précisé, non plus, que la firme Vanden Weghe, pour laquelle les deux ouvriers ont laissé leur vie, et qui compte 200 travailleurs, ne possède pas de délégués syndicaux, ni de comité sécurité-hygiène, étant donné que le personnel est réparti dans des petites sociétés fantoches de sous-traitance.

Quelque temps auparavant, l'assassinat crapuleux d'un libraire occupait la une de toutes les gazettes. L'affaire avait pris l'ampleur d'un drame national et des manifs furent même organisées. L'insécurité était à l'ordre du jour, et la médiatisation de cet événement apportait, du même coup, de beaux gros arguments en faveur du projet de loi du Ministre de la Justice, projet qui vise à instaurer un système de justice expéditive B dans les cas de flagrants délits B, par la mise en place d'une procédure de comparution immédiate, ne laissant aux avocats que quatre jours pour consulter les dossiers.

Mais ne faisons pas d'amalgame grossier, les promoteurs, les entrepreneurs du bâtiment et leurs contremaîtres ne sont pas des assassins. Ils ne risquent donc pas de comparaître immédiatement.

Cravate

Dans le nE6 du magazine Victor (supplément du journal Le Soir du samedi), Marc Moulin s'est fendu d'une petite chronique amusante sur le port de la cravate, cette flèche de tissu qui indique si ostensiblement la direction de son modèle: le phallus.

Nous entrons dans le troisième millénaire habillés en notaire, écrit-il, nous euthanasions, nous voyageons virtuellement sans quitter notre fauteuil, nous opérons au laser sans ouvrir le corps, à condition que tout cela se fasse en cravate. Il faudrait tout citer, tant ce petit billet regorge d'esprit.

Toutefois, Marc Moulin a voulu éviter les poncifs de "liberté" ou de "contrainte" associés à la cravate. Il n'aurait pas été inutile, pourtant, de rappeler que la cravate est avant tout une laisse morale, une corde au cou psychologique. Si la cravate est de rigueur dans la plupart des milieux professionnels, y compris ceux de la maffia, c'est bien parce qu'il est souhaitable que les employés se déshabituent autant que possible du goût de la liberté. Voilà sans doute sa véritable raison d'être.

Gauche, droite,
hune, deux...

De toute façon, la gauche ou la droite, c'est pareil, voilà une remarque qu'on entend de plus en plus souvent.

Il fut un temps, pourtant, où les idées de droite et celles de gauche divisaient la société. Les familles se disputaient à table, on vivait des drames, les soupières volaient en éclats, il fallait constamment repeindre les salles à manger.

Aujourd'hui, alors que la droite s'efforce de tenir un discours modéré, humanitaire et social (mais prudent, tout de même), la gauche, quant à elle, s'applique à mettre en œuvre méthodiquement B et très habilement B une politiqueY de droite. Les partisans des deux camps en restent estomaqués, comme s'ils avaient avalé un grand fleuve d'un seul coup; les débats politiques se liquéfient; on n'y entend plus que des soupirs désabusés qui témoignent d'un constat d'échec et d'impuissance de toute part.

Ainsi, les repas de famille sont devenus terriblement ennuyeux, et même carrément lugubres. Le tonton syndicaliste fait peine à voir, depuis qu'il ne se sent même plus la force de brandir sa fourchette pour menacer le petit beau-frère, catholique et réactionnaire.

Mais, dans le fond, les choses ont-elles vraiment changé ?

Si les révolutionnaires de jadis prétendaient renverser la bourgeoisie, ils n'ont toutefois réussi à convaincre les peuples de l'Europe de l'Est que le temps d'éphémères révolutions. Ces mouvements révolutionnaires n'ont rencontré, du reste, que très peu de succès dans nos contrées. Il faut dire que, chez nous, dès les premières heures des luttes ouvrières, les socialistes étaient là pour occuper le terrain et veiller à ce que les choses n'aillent quand même pas trop loin.

Depuis toujours, les socialistes n'ont fait que proposer aux prolétaires la perspective de se métamorphoser, à leur tour, en bourgeois. Le mirage a si bien fait illusion qu'ils sont parvenus à se hisser au pouvoir un peu partout, entraînant le corps social tout entier dans un cul-de-sac épouvantable.

En abandonnant aveuglément leur confiance à un capitalisme affublé du masque faussement souriant de la social-démocratie, qui leur promettait à la fois le confort matériel et le confort de la pensée, les travailleurs se sont endettés jusqu'aux yeux, pour une fermette-flamande-clé- sur-porte-en-bordure-de-fagnes, pour une cuisine équipée, pour une bagnole ou pour un mirifique bidule quelconque, à tel point qu'ils sont devenus incapables d'entamer la moindre action d'envergure contre ce système qui les étrangle et les accule, en leur fournissant un semblant de bien-être, essentiellement matériel, autour duquel ils tentent péniblement d'organiser la parodie de leur bonheur.

Ce désarroi qui semble pénétrer si profondément la société résulte avant tout d'un sentiment de tarissement des possibilités humaines, et cette impression est si prenante qu'il semble que personne ne soit en mesure d'échapper à cet intégrisme de la mauvaise augure.

Pour sortir d'une telle impasse, la solution la plus évidente serait pourtant de faire demi-tour, aussi sec, sans chipoter. Hélas, la plupart des gens continuent de se cogner la caboche contre les murs de cette société amphigourique, jusqu'à l'épuisement, jusqu'à en devenir malades, et parfois même jusqu'au suicide.

Des psychologues agréés sont alors chargés d'apaiser les douleurs et de soigner les séquelles, mais surtout d'empêcher les déviances idéologiques, en forçant chacun à participer coûte que coûte, et malgré lui, à la logique de ce système absurde.

Le Goulag psy

Il faut être fou pour croire que les patrons vous exploitentY Vous gagnez votre vie.

Il faut être fou pour croire que la gendarmerie vous surveilleY Elle vous protège en vous conseillant de mettre votre ceinture de sécurité. Il faut être fou pour croire que les commerçants vous font bouffer de la merde sous plasti- queY Ils vous offrent une nourriture de qualité à des prix "discount".

Il faut être fou pour croire que l'école vous rabâche des mensongesY Grâce à elle, vous accédez à la connaissance.

Il faut être fou pour croire que la Justice est un instrument de classeY Tous les citoyens sont égaux devant la loi.

Il faut être fou pour croire que les armées sont des bandes de tueurs organisésY Elles défendent "nos" intérêts nationaux.

Il faut être fou pour croire que vous pouvez renverser le systèmeY Nos psychologues vont s'occuper de votre cas. (D'après un texte anonyme, paru dans Alternative Libertaire n°3, d'avril 1976).

Les quelques lignes, citées plus haut, furent publiées dans AL, il y aura bientôt vingt-cinq ans, et il me semble qu'elles n'ont pas pris une ride.

Il n'y a rien ni personne que j'abomine autant que la psychologie et les psychologues.

Les psys sont de véritables flics du cerveau, les pires gardes-chiourmes qu'un système social ait jamais produit. Il faut remonter à l'inquisition du moyen-âge pour rencontrer des personnages aussi vicelards. De même que l'inquisition brûlait les hérétiques, non pas pour leur faire du mal, bien sûr, mais pour les purifier de leurs pêchés, les psys ne tracassent les gens que pour leur bien, afin de les aider à s'intégrer. Pour ce faire, les psychologues sont partout: dans les Centres Publics d'Aide Sociale, dans les écoles, dans les entreprises, dans les prisonsY où ils ont pour mission de forcer les gens à "s'insérer".

Autrefois, c'était le sabre et le goupillon qui régnait sur les populations. La société était dominée par la noblesse, détentrice du pouvoir temporel, et par le clergé qui avait en charge les affaires spirituelles. Aujourd'hui, la cotte de maille et l'épée sont avantageusement remplacées par la vidéo-surveillance et la carte de crédit ; le confessionnal, par l'entretien psychologique.

Les économistes et les financiers se sont substitués aux princes et aux seigneurs, tandis que les évêques et les prêtres ont fait place aux psychiatres et aux psychologues, assurant, de cette façon, la conservation d'un ordre des choses ancestral.

Les psychologues règnent sur les esprits d'aujourd'hui de la même manière, qu'autrefois, la religion bourrait le mou du peuple pour le faire crever de trouille, le rendre obéissant, et le maintenir en captivité morale.

Oh ! Bien sûr, on trouvera toujours, ça et là, des psychologues qui se disent "de gauche", qui "travaillent sur le terrain", tout comme jadis il existait des curés de campagne débonnaires, tolérants, pétris de bienveillance pour leurs ouailles, et qui s'avéraient être, finalement, de bien braves types. Il n'empêche qu'ils ne s'en référaient pas moins à l'idéologie de la croix, en toute bonne foi (si l'on peut dire). Ces bons curés n'étaient habités que par la seule aspiration de secourir leurs frères en détresse, de même que nos psychologues actuels ne souhaitent que l'assimilation des cas difficiles.

Or, pour accéder au paradis capitaliste, il faut être capable de passer par le chas d'une aiguille, et les nouvelles formes de sélection pratiquées par les psychologues deviennent, dès lors, des nouvelles formes de fascisme déguisé. Le fonctionnement en est simple: il s'agit d'abord de réduire l'intelligence et les sciences à la seule fonction de la rentabilité économique, en établissant des programmes d'éducation et de formation destinés à façonner des individus drillés à la productivité, facilement stimulables à la consommation, puis jetables une fois usés ou devenus inutiles; ensuite, il suffit d'exclure systématiquement tous ceux qui ne sont plus indispensables à cette logique économique (chômeurs, sdfY) et de traiter ces exclus comme des animaux domestiques, des handicapés mentaux, voire des déchets encombrants.

Voilà où nous en sommes. Et il faudra bien se décider à nous battre, si l'on ne veut pas que ça s'aggrave.

Gun


 

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