DOSSIER MAGHREB

Le Maroc
de Mohammed VI

Rappelez-vous.

Il y a quelques mois, l'État français perdait en Hassan II l'un de ses amis fidèles, un de ces francophiles aux mains sales que l'on aime tant à l'Élysée et Matignon. Invité d'honneur du dernier défilé du 14 juillet, Hassan II n'aura guère survécu longtemps aux marches martiales des armées de l'hexagone. Moi-même, le lendemain, je ne me sentais guère fringant.

Évidemment, l'arrivée au pouvoir de son fils, Mohammed VI, a retenu l'attention de tous. Comment ce jeune homme sur lequel on ne tarissait pas d'éloges allait-il bien faire pour assurer la stabilité politique dans un royaume marqué par plusieurs décennies de pouvoir autoritaire ?

Des débuts en fanfare

À première vue, Mohammed VI a réussi son concours d'entrée. En octobre dernier, il a mis fin à l'exil forcé d'Abraham Serfaty, opposant pur et dur à Hassan II qui connut durant près de deux décennies l'enfer des prisons politiques marocaines. C'est ce que l'on appelle un signal fort destiné à l'opinion publique internationale, mais également à ceux qui se chargeaient des basses œuvres du temps du père. En limogeant le mois suivant Driss Basri, éminence grise d'Hassan II, spécialiste des coups fourrés et autres liquidations d'opposants politiques, il n'a fait qu'enfoncer le clou et montrer qu'il entendait, sur le terrain des droits de l'homme, rompre avec l'héritage paternel.

Dans un même élan, le nouveau monarque s'en est pris à l'inertie de la bureaucratie marocaine, véritable frein au développement économique libéral du pays. Puis, il a annoncé la création d'un fonds Hassan II pour le développement et l'équipement, destiné à lutter contre le chômage. Bref, en quelques mois, Mohammed VI s'est fait un nom, une réputation et semble particulièrement apprécié par une population marocaine, désireuse de changement et de liberté. Mais en limogeant Basri et en permettant à Serfaty de regagner le sol natal, le souverain n'a accompli que deux geste à fort contenu symbolique. Les véritables enjeux sont ailleurs : dans la réforme économique et politique en profondeur du pays.

La réforme, oui !...
et la chienlit ?

Depuis près d'une décennie, l'élite marocaine a fait un choix économico-politique clair : s'ancrer à l'Europe, profiter de sa satellisation pour se garantir des débouchés pour ses produits agricoles ou manufacturés. Il est clair que Mohammed VI ne compte en aucune façon remettre en question cette stratégie. Ce jeune homme que l'on dit si humain est un libéral qui entend pousser les jeunes diplômés marocains à, je cite, investir le secteur privé sans complexes. Il a également parfaitement compris que le royaume doit absolument former des travailleurs, donc lutter contre l'analphabétisme et l'inadaptation de l'enseignement public aux besoins du marché.

Par contre, il n'a guère été prolixe concernant la contrebande, la corruption et les différents trafics. Cela n'est guère étonnant.

La contrebande fait vivre par exemple près de 10% de la population active. Quant à la drogue, le Maroc est le premier exportateur mondial de haschich et le premier fournisseur de l'Europe. Mais il est également devenu une plaque tournante du trafic des drogues dures.

Conséquemment, Mohammed VI sait bien que la santé économique du royaume dépend en bonne partie de la réinjection dans le tissu économique national de cet argent sale.

Où va-t-il cet argent ? Dans l'immobilier, les casinos, la finance, la contrebande, sans oublier dit-on le financement de la gendarmerie royale, le paiement des salaires des fonctionnaires, celui des militaires installés au Sahara.

Bref, vous l'aurez compris, à la tête de tous ces trafics, on trouve en majorité de grands entrepreneurs privés, des politiciens et des militaires de haut-rang, bref l'élite qui a entouré Hassan II durant des années, qui a fait son beurre en garantissant le pouvoir chérifien de son allégeance.

L'avenir nous dira si Mohammed VI composera avec les barons du régime, quitte à en liquider certains pour réaffirmer son pouvoir comme il l'a fait avec Basri, ou si, dans un proche avenir, il se cherchera d'autres alliés, dans la nouvelle classe montante, y compris militaire, qui ne manquera pas dans son ascension sociale à se confronter avec les caciques de l'époque Hassan II.

Les marges de manœuvre du souverain ne sont pas énormes. Il doit à la fois poursuivre les choix économiques libéraux décidés par son père et d'un autre côté, "démocratiser" le régime, donc fragiliser l'édifice politique sur lequel repose la monarchie.

Le "retour" des islamistes

En limogeant Basri, il a ouvert la porte à une contestation plus ouverte du système. Les frustrations existent : énormément de chômage, notamment pour les diplômés qui ne peuvent plus espérer être intégrés dans l'administration, une misère toujours aussi présente, une population jeune précarisée prête à mourir pour gagner l'Eldorado européen.

Qui peut capitaliser cette colère qui gronde sans s'exprimer ouvertement ? Les islamistes, évidemment. Au début de ce mois, le Cheikh Yassine, retenu en résidence surveillée depuis près de dix ans, a pris la plume pour exhorter le jeune Roi à rompre définitivement avec le passé. Dans un long texte, cet islamiste s'en prend à la corruption, à l'absence de politique du logement, à la misère qui frappe douze millions de Marocains, mais également, et de manière très forte, à l'héritage d'Hassan II, à sa fortune amassée dont il souhaite le rapatriement et la restitution au Peuple. Bref, le Cheikh Yassine s'affirme de nouveau comme le porte-parole des basses classes de la société marocaine. C'est ce que craignait à la fois Hassan II et les forces social-démocrates marocaines. Et c'est pourquoi, depuis 1998, ces dernières ont accepté que l'un des siens, Abderrahamane Youssoufi devienne Premier ministre !

Aujourd'hui, reste à savoir si Mohammed VI fera de Youssoufi un véritable chef de gouvernement ou s'il le maintiendra comme son père le fit dans un rôle subalterne, s'il parviendra institutionnellement à dissocier fonction gouvernementale et pouvoir royal, si, en d'autres termes, il démocratisera profondément le Maroc ou se contentera d'en être le despote éclairé.

Patsy
À lire : Béatrice Hibou, Les enjeux de l'ouverture au Maroc - Dissidence économique et contrôle politique, Études du CERI n?15, 1996.

Ce texte a été écrit, à l'origine, pour l'émission de radio Le Monde comme il va (Radio Alternantes FM). Pour les recevoir sur son e-mail (émile) chaque semaine, il suffit d'écrire à patsy.cht@wanadoo.fr.



 
 

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