RÉSEAUX / DOSSIERS X / SUITE

J'ai été consommée pendant 15 ans !

Intervention
de Regina Louf, alias X1,
lors d'une présentation du livre
sur Les Dossiers X.

Bien que j'aie l'impression d'avoir pris les bonnes décisions ? témoigner, rompre le secret sur le réseau dont j'ai été victime, attaquer juridiquement la clôture de mon dossier, lutter aux côtés des enquêteurs qui ont des problèmes suite à mes déclarations ? j'ai le sentiment que je me noie lentement dans le chagrin, la douleur, la désillusion, l'impuissance et la résignation. Il n'y a pas grand chose de joyeux à raconter. Pour la plus grande partie de la population, tant dans les couches aisées que modestes, je suis une affabulatrice, une menteuse, une folle. Je suis "contaminée", isolée, car peu de gens comprennent ce que signifie être prise sous le feu des projecteurs, et comme il est douloureux de voir sa vie transformée en caricature. Parfois ça va, puis les journaux publient des photos de Nihoul (voir AL 223) triomphant, libre, irréprochable, crédible ! Cela me mine.

Et s'il n'y avait que cela. Tous ceux qui m'ont écoutée ont eu des problèmes, tout ce que j'ai raconté a été utilisé contre moi, les autres témoins font les morts. Peut-être ai-je fait plus de mal que de bien en témoignant. Que faire comme individu ? Comment apprendre à vivre avec cela ? Comment vivre avec un passé qui pèse toujours si lourd, mais qui se voit réduit à un fantasme ? Comment vivre en sachant que la situation des enfants dont on abuse est pire encore aujourd'hui ? Alors que j'ai agi dans le but valable de briser un tabou, n'ai-je pas aggravé les choses ? Que faire avec de bonnes intentions qui s'avèrent désastreuses ?

Courageuse ? Cela me soulève le cur d'entendre cela. Je ne suis pas courageuse. Je suis désespérée et je cherche un chemin.

Mais je tâtonne chaque jour un peu plus dans l'obscurité. Cela fait mal. Réaliser qu'on a fait plus de mal que de bien, que tous les efforts ont été vains. Par exemple, mon père est plus respecté quant à son droit de garde de ses petits-enfants que moi, leur mère.

Comment vivre avec toute cette injustice ?

Je ne sais pas, vraiment plus. Je ne sais pas combien de temps l'arc pourra encore se tendre sans se rompre.

Quand je récapitule mes trente ans, le résultat est plus que triste. Pendant quinze ans j'ai été abusée, utilisée et consommée. Ce n'est pas une jeunesse. Quand je riais, je le faisais par moi-même. Personne ne m'a jamais serrée dans ses bras, enfant, si ce n'est pour me blesser. À quinze ans j'ai fait la connaissance de mon mari, seul bonheur que la vie m'ait apporté. Par lui et avec lui j'ai lutté, pour donner un sens à mon existence, en dépit de tout. Je cherchais une façon de continuer à vivre, je voulais pouvoir porter le poids de mon passé sans en être détruite. J'ai eu quatre enfants, qui représentent plus que tout pour moi. J'ai lutté pour réaliser mon rêve : une ferme.

Ma vie aurait pu se poursuivre tranquillement, mais j'ai choisi de témoigner.

Témoigner... ouvrir la bouche... évoquer les souvenirs... attaquer mes bourreaux au grand jour. Ce fut en même temps la meilleure et la pire de mes décisions. Elle me dévore lentement. Comme si cet affrontement était encore pire que mon passé. Je suis minée de l'intérieur, comme si mes souvenirs et mon être même étaient des fantômes ou des hallucinations. Est-ce que j'existe encore vraiment ? Je me le demande jour après jour.

Je sais aussi que je reçois beaucoup de marques d'estime. Je sais que beaucoup de personnes me soutiennent. Cela me fait du bien et souvent cela me donne le coup de pouce nécessaire pour continuer. Mais toutes les critiques et les rires moqueurs ne glissent plus sur la carapace de mon indifférence. Je ne les supporte tout simplement plus. L'impression d'être prise dans une spirale descendante m'oppresse. Parce que je sais que mes bourreaux ont gagné. Comme de bons voyants, ils m'ont prédit : Tout ce que tu diras sera utilisé contre toi, on cassera tous ceux qui t'écouteront, on ne te croira jamais, nous te dompterons.

Et c'est ce qui est en train de se produire. Je tremble quand je vois un gendarme, en uniforme ou pas, je redoute plus que jamais les confrontations, parce que celle qui a eu lieu avec Tony a été un vrai désastre. J'ai peur des interrogatoires et j'ai l'impression d'avoir besoin de plus en plus de courage pour les affronter. J'arrive au bout de ma résistance, aussi difficile que puisse me paraître l'abandon. J'ai de plus en plus souvent le sentiment que je balance entre un humour aigu qui me permet de relativiser et une dépression sans fond. Je ne peux pas promettre que j'aurai assez de force pour continuer à lutter. Quand on se retrouve sans cesse KO, n'est-il pas temps de quitter le ring ?

Si je continue, c'est principalement pour soutenir des gens comme Patriek De Baets. Il a enquêté - sans plus - que cela soit clair. Nous n'avons pas de relations, nous ne sommes pas père et fille, il n'a jamais été mon souteneur, il ne m'a pas manipulée ni "inspirée". Il a écouté... la plus grande erreur de sa carrière. Alors que les relecteurs n'ont pas dû s'expliquer une seule fois sur leurs idioties, leurs faux en écriture et leurs mensonges, on casse De Baets parce qu'il a écouté le mauvais témoin ? chose qu'en sa qualité de flic il ne pouvait refuser. S'il est une chose qui me blesse profondément, à tel point que les plaies peuvent à peine cicatriser, c'est bien cela.

J'ai donc décidé de poursuivre jusqu'à ce que l'arc se brise. Je ne sais pas quand. J'espère tenir jusqu'à ce que nous puissions obtenir un léger succès : dans dix ans, quand tout le monde aura oublié ces affaires et que les bourreaux seront à l'abri - pour cause de prescription ? des magistrats pourront admettre que l'enquête sur les dossiers connexes (ndlr : à l'affaire Dutroux) et l'enquête de Pignolet contre De Baets et moi-même auront été la plus grande absurdité du siècle.

Regina Louf


 

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