CHRONIQUE D'UNE LUTTE NAISSANTE / OGM

Collectif d'Action GènÉthique

Nous n'avons que
des transgènes à perdre
et tout un monde à gagner.

Depuis quelques mois, une résistance de terrain aux OGM et à l'entreprise nécrotechnologique se développe en Belgique, traduite notamment par l'utilisation d'autocollants Risque d'OGM et par l'apparition du Collectif d'Action GénÉthique, actif dans les trois régions du pays ainsi qu'en France (Metz).

Par un bel après-midi
(21 juillet 99 - 20 novembre 99)

Le CAGE a vu le jour lors de la troisième édition du Carrefour des luttes (espace autonome de rencontre entre dynamiques de résistance, organisé 2 à 3 fois par an par un réseau aux pratiques diverses - Systèmes d'Échange Locaux, comités de chômeurs, radios, Collectifs contre les expulsions, coopératives agricoles, luttes artistiques...), à la ferme coopérative du Hayon (Gaume) en juillet 99 [1]). À l'issue d'une conférence-débat sur Les dessous de notre assiette, mettant aux prises un généticien au-dessus de la mêlée (ritournelle classique) et un membre de la Confédération paysanne française (ndAL: voir page 32), la centaine de participants à la journée s'est répartie en groupes de travail pour lancer ce qui allait devenir une démarche au long cours visant la production et la commercialisation d'OGM mais aussi plus globalement les logiques marchandes appliquées au vivant sous toutes ses formes.

Dans un pays ! qui compte un nombre record, proportionnellement à son territoire, de sites de tests OGM (183 demandes introduites - officiellement ! - depuis 1988) ! qui a financé les travaux d'un chercheur aussi important pour le développement de la transgenèse que le prof. Van Montagu (fondateur de Plant Genetic System, rachetée par la multinationale agrochimique AgrEvo/Aventis) ! qui a vu disparaître près de 30% de ses fermes en 10 ans (plusieurs Vilvorde par an dans la paysannerie) ! qui fait souvent office de laboratoire ou de décharge (pléonasme ?) des multinationales agro-alimentaires par rapport à d'autres pays européens (voir les déclarations d'Unilever sur la prétendue indifférence du consommateur belge)... il était largement temps que s'organise une riposte ferme et durable !

Ainsi, quatre mois presque jour pour jour après sa naissance, le 20 novembre 1999, le CAGE déboulait dans l'espace public (et marchand) à la faveur d'une première journée nationale d'actions et de sensibilisation en supermarchés, dont le bilan était plutôt satisfaisant : 12 villes impliquées (Bruxelles, Liège, Namur, Arlon, Wavre, Tournai, Louvain, Gand, Anvers, St-Nicolas, Courtrai et Bruges), entre 200 et 300 participants (dont beaucoup ne proviennent pas du milieu militant, une variété réjouissante d'animations théâtrales et d'accessoires révolutionnaires (tel le fameux portique détecteur d'OGM [2]) et bien sûr l'inauguration des déjà célèbres autocollants orange fluo Risque d'OGM, dont plusieurs personnes par groupe assuraient la dissémination (voir au centre de ce journal) sur les produits contaminés des grandes surfaces visitées (nous avions pris soin de cibler des magasins de chaînes différentes, sans épargner celles qui surfent sur la vague anti-OGM pour promotionner à moindres frais les produits de leur enseigne - particulièrement le groupe Delhaize). Au total, plus de 11.000 autocollants de salubrité publique ont été apposés pendant cette seule journée, sur des articles répertoriés dans les listes noires de Greenpeace-France et Luxembourg (pour les CAGE francophones), sur tout ce qui contenait de la lécithine de soja ou qui provenait des multinationales de l'alimentaire (dans le cas des actions flamandes). Autant dire que des rayons entiers y sont passés !

Étiquetons aujourd'hui, pour
que rien ne doive l'être demain !

Nombre d'anecdotes sont déjà attachées à cette pratique de l'étiquetage autonome et à ses impacts multiples. La société Alpro par exemple, spécialisée dans les produits à base de soja, a appelé sur un GSM les membres d'un CAGE pendant le déroulement d'un collage... pour clamer sa bonne foi quant à l'absence d'OGM dans ses aliments et les inviter à venir inspecter son usine.

Sur le plan tactique aussi, la journée du 20 novembre aura été riche en enseignements. Nous avons notamment récolté des indications quant à la pertinence relative d'un étiquetage sur les produits OGMisés eux-mêmes, plutôt que par exemple sur les rayons des supermarchés. Au GB de Wavre en effet, trois étiqueteurs détenus par le gérant du magasin et des membres du personnel ont été relâchés, avec l'accord de la gendarmerie descendue sur les lieux, aussitôt que l'un d'entre nous a retiré les deux ou trois autocollants placés par mégarde sur des rayons... C'était tout ce que le gérant du supermarché avait à nous reprocher, alors qu'au moins 200 produits posés sur ces mêmes rayonnages portaient toujours une étiquette orange fluo Risque d'OGM ! Les grandes surfaces (du moins celles de ce groupe) n'étant pas propriétaires des articles qu'elles exposent, elles s'en sentent peu responsables... De toute façon, cibler directement les produits nous semble être la méthode la plus susceptible d'exercer une pression sur les grands groupes agroalimentaires (Nestlé, Danone, Unilever, Mars Corporation...) sans compromettre pour autant les possibilités de coopération avec les acteurs de la distribution.

Trois précisions s'imposent quant au cadre dans lequel nous inscrivons l'usage des autocollants.

1) Ils ne sont pas tant à nos yeux un outil de visibilité (ils ne comportent d'ailleurs aucune coordonnée) ou un instrument militant qu'un levier actionnable au quotidien par tout un chacun, une sorte d'interface politique qui, en situation (face à d'autres consommateurs, au personnel ou aux gérants des grandes surfaces), fait surgir la parole dans un contexte marchand et publicitaire tout entier bâti sur son détournement à des fins privées. À ce titre, les autocollants donnent leur pleine mesure à partir du moment où ils nous échappent, où leur usage n'est plus associé à une action du CAGE mais devient le fruit d'un acte quotidien, d'une appropriation responsable par chacun.

2) ils ne sont que l'un des leviers dont le CAGE se sert pour révéler et réaliser une brèche dans le champ de l'agro-alimentaire, pour y exercer une pression non agressive mais incontrôlable et continue, susceptible d'ouvrir des portes (aux sens propre et figuré) à un travail de fourmi accompli en parallèle (rencontre d'acteurs associatifs, de paysans, d'industriels...). L'optique étant ici de dépasser une riposte organisée le dos au mur face à la prise en otage du vivant et de l'alimentaire, d'aller au-delà d'une résistance-réaction, le plus souvent dénonciatrice et qui, pour justifiée et nécessaire qu'elle soit, n'a en définitive que peu ou pas du tout d'impact sur les logiques sous-jacentes aux phénomènes décriés.

3) Ils ne visent pas à revendiquer un étiquetage officiel des produits contenant des OGM ! Que ce dernier se mette en place a somme toute relativement peu d'importance à nos yeux. Une telle mesure ne correspond en tout cas ni à nos objectifs (nous libérer de l'emprise marchande et techniciste sur le vivant) ni au processus que nous privilégions (la construction d'un rapport collectif et individuel autonome aux ressources alimentaires, au corps, à l'exercice multiple du pouvoir...). Sans même parler des nombreux effets pervers possibles d'une commercialisation contrôlée et transparente de produits issus d'OGM ou en contenant (caution indirecte à leur dissémination industrielle et aux nuisances qui en dérivent, risque de création d'une double filière dans la distribution - aliments normaux plus chers -, coup de pub grâce auquel les géants des nécrotechnologies peuvent retrouver un semblant de respectabilité...).

Les tracts-pochettes et les distributeurs d'autocollants (éh oui, ça existe !) que nous commençons à diffuser soulignent bien que le droit à la transparence ne consiste pas à pouvoir se rendre compte que les magasins regorgent de produits contaminés... et à devoir s'y résigner ! Ils reprennent la formule habituellement associée à l'usage des autocollants : Étiquetons aujourd'hui, pour que rien ne doive l'être demain !

Et, de fait, la confusion a jusqu'ici été évitée (contrairement, semble-t-il, à ce qu'il s'est passé en Grande-Bretagne avec des autocollants similaires).

Nous l'avions bien dit,
le confinement est impraticable
(décembre 99 - février 2000)

Conformément à nos attentes initiales, la pratique du marquage citoyen s'est rapidement répandue, d'autant plus aisément que nous n'avons pas breveté les autocollants (un champ d'application expérimentale en a même été découvert dans la région de MontpellierY).

Des rayons des supermarchés, elle s'étend à d'autres terrainsY comme celui des distributeurs automatiques de délices OGMisés (Mars, M&Ms, Crunch...) dans le métro bruxellois. Ce qui lui vaut d'ailleurs une célébrité inespérée et soudaine : vous vous en souvenez peut-être, environ trois semaines après que les logos des friandises des sociétés Master Foods (Mars alimentaire) et Nestlé aient commencé à être autocollés sur ces distributeurs (le réseau du métro bruxellois compte paraît-il 450 de ces machines), la RTBF consacre au phénomène une séquence dans son JT de 19h30 et des bulletins radio. Elle y évoque un gang de mystérieux individus qui chaque jour prennent d'assaut les pauvres machines métalliques, sans avoir été jusque là interceptés, le système de sécurité par caméra étant obsolète (propos du gestionnaire des distributeurs). Moins cocasse mais plus intéressant en ce qui nous concerne : ce même responsable de la société de distribution affirme avoir enregistré une baisse de 50% de son chiffre d'affaires ( !) et, interrogée par la journaliste, la firme Master Foods déclare, sur la défensive mais de façon catégorique, qu'il n'y a aucun risque d'OGM dans ses produits et que son soja est garanti provenir de récoltes conventionnelles.

Nous verrons peu après les distributeurs se couvrir d'autres autocollants, signés Master Foods cette fois, et indiquant Ne contient pas d'OGM, à côté des marques qu'ils produisent (ces autocollants de contre-attaque ont depuis en grande partie été arrachés et ne sont bizarrement pas réapparusY).

Petit hic dans ce qui s'apparentait déjà à une maladresse médiatique de la part de Master Foods (intervenir à la télé n'était-il pas le meilleur moyen de populariser le doute sur l'innocuité de leurs produits ?!) : interrogée par courrier par Greenpeace-Belgique et par un groupe du CAGE, la compagnie a cette fois répondu Nous essayons d'acheter tous nos ingrédients provenant de récoltes conventionnelles. Du mensonge systématisé comme arme de guerre commerciale.

Nous n'en sommes bien sûr pas restés là : le marquage des distributeurs d'OGM&Ms s'accompagne maintenant de l'affichage d'un feuillet intitulé Notre vie, leur argent, qui répercute le cynisme de Master Foods (et de Unilever) et fournit la liste des marques que ces deux sociétés commercialisent.

D'autres supports ont dans le même temps suscité la prolifération des petites étiquettes orange : les vitrines des Quick et des McDo (plus précisément les grands hamburgers en plastique adhésif qui y trônent déjà...) - ce qui permet de pointer l'invasion des OGM dans l'alimentation du bétail - et les panneaux publicitaires en plexiglass qui abondent dans le paysage urbain pour nous délivrer de subtiles vérités telles Les hamburgers aussi ont droit à la différence ou Chaque matin, Yakult renforce l'être humain (en le modifiant génétiquement, cela va sans dire - si l'on y fouille un peu, le site web de la multinationale coréenne est édifiant à cet égard).

En dehors de cette prévention-information entretenue au quotidien, depuis la fin décembre il ne se passe quasiment plus une semaine sans que se produisent une ou plusieurs interventions publiques des groupes du CAGE, tant au niveau local (un rendez-vous bimensuel de collage en grands magasins a par exemple été fixé à Bruxelles) que communautaire (concentration de l'ensemble des CAGE francophones chaque mois dans une ville différente, idem pour les copains néérlandophones). Outre les étiquetages conviviaux et collectifs auxquels ils donnent lieu, ces rendez-vous sont aussi l'occasion de mettre à l'épreuve différents scénarios (diffusion en plusieurs points du supermarché de messages informatifs pré-enregistrés, création dans le magasin d'un dépotoir à OGM,Y).

Notons également que plusieurs des groupes CAGE combinent leur démarche avec l'activité d'un groupe à ancrage local d'achat commun d'aliments biologiques et issus du commerce équitable. Sans doute est-ce là l'une des meilleures réponses à la posture strictement dénonciatrice dans laquelle certains voudraient enfermer les opposants aux nécrotechnologies (n'hésitez pas à contacter le CAGE de votre région pour rejoindre ou constituer un tel Groupe d'Achat Commun).

Voilà donc où nous en sommes alors même que se profilent deux rendez-vous d'envergure, les 1er avril et 7 mai prochains...

La récolte gronde...
(avril 2000 - mai 2000)

En effet, outre une diffusion (enfin) massive et systématique des autocollants migrateurs (par le biais d'affichettes faciles à placarder aux arrêts de bus, dans les magasins amis (bio) ou non (grands bazars) et la parution prochaine d'une première brochure, nous préparons pour le moment les événements suivants...

! 1er avril : la deuxième Journée nationale d'actions festives et de sensibilisation en supermarchés, sous l'intitulé Du pois(s)on dans les fraises ! ? Si seulement ce n'était que le 1er avrilY Cette journée coïncide avec l'ouverture de la semaine internationale de résistance au complexe génético-industriel (La résistance est fertile du 1er au 7 avril), organisée entre autres par A SEED Europe et le réseau britannique GEN (Genetic Engineering Network). Un extrait traduit du dernier bulletin de A SEED, pour nous mettre en appétit : Ensemble, pendant cette semaine, nous pouvons défier la monoculture des multinationales (Y) Chaque jour pourrait être consacré à un thème donné, pour mettre en exergue des aspects de l'agriculture industrielle, du génie génétique, des systèmes du commerce mondial et des alternatives positives à cette démence institutionnalisée. Quelques actions globales auront aussi lieu. Il appartient à chacun d'entre nous de réaliser cet événement, de commencer à s'organiser et de susciter l'inspiration [www.resistanceisfertile.com].

En Belgique, le 1er avril devrait revêtir sur le terrain une forme proche de la première Journée nationale d'actions du 20 novembre 99, c'est à dire offrir un kaléidoscope de saynètes théâtrales, de distribution de tracts-pochettes d'autocollants, d'interventions costumées (des fraises-poissons et des géants en carton-pâte sont à l'étudeY), de marquages frénétiques et conviviaux dans les rayonsY L'accent est mis cette fois, dans la préparation, sur le caractère décentralisé et multiple des interventions possibles, autant par leurs modalités pratiques que par la diversité des luttes et des préoccupations qu'elles refléteront (dimensions environnementale, sanitaire, axée sur le développement, sur l'emprise marchandeY). Dans la mesure où des groupes et des personnes extérieures au réseau du CAGE prendront part à la Journée, chacun est invité à faire entendre clairement sa voix dans cette symphonie de résistances (notamment par l'envoi d'un communiqué de presse spécifique à chaque intervenant). Bref, la pluralité et l'autonomie seront à l'honneurY

A SEED annonce que des préparatifs vont déjà bon train en France [3], en Belgique, en Espagne, en Grande-Bretagne, en Lettonie, en Russie, aux Pays-Bas et aux Etats-Unis, sans compter l'intérêt manifesté par de nombreux groupes dans d'autres pays.

! 7 mai 2000. L'organisation d'un pique-nique de réflexion, de rencontre et de protestation, baptisé La récolte gronde, au lancement d'une nouvelle saison de contamination de notre environnement. Nous relayons un appel à participer à une journée bucolique (et, nous l'espérons, ensoleillée) articulée autour des activités suivantes ! en matinée, une conférence-combat (interventions d'orateurs européens sous les angles agricoles, scientifiques et militants) autour du thème : Notre vie, leur argent ; les Organismes Génétiquement Modifiés : un colosse aux pieds d'argile ! vers 13h, une rencontre autour d'un repas à l'extérieur (bio, coopératif et garanti sans gêneY financière) ! 15h, mise en route de la première Seeds party, cortège coloré, déguisé, polyphonique et combatif. Le lieu de ces réjouissances reste à déterminer. Que cela ne vous empêche pas d'ores et déjà de réserver cette journée - elle risque d'être mémorable ! - pour prendre contact par la pratique avec la réalité d'un mouvement et d'un débat dans lesquels, contrairement aux apparences, l'essentiel reste à faire !

L'inter-CAGE


Secrétariat francophone, 8 rue de la Clé, 1000 Bruxelles - 02/219.58.89 - intercage@ voila.fr ou cagelists@hotmail.com.

Secrétariat néérlandophone c/o Milieuwerkgroup, Sparrestraat, 9000 Gent - 09/ 225.73.95 - www.xs4all.be/~ance/.

(1) Le prochain Carrefour des luttes, intitulé Malbouffe s'en va-t-en guerre, mijotons, mijotons se déroulera à La Zone (27 rue Méan, 4020 Liège) les 11, 12 et 13 mai, le thème malbouffe et ré-appropriation alimentaire.

(2) Merci au groupe Action OGM (4 rue Bodin, 69001 Lyon) pour son petit guide très inspirant !

(3) Contacter à ce propos ECOROPA, 40 rue de Sorbier, 75.020 Paris, 00.33.1.43.38.38.17, ecoropa@magic.fr.


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