PRÉSENTATION CRITIQUE

La Marche
Mondiale
des Femmes

L'idée d'une Marche mondiale des femmes en l'an 2000, contre la pauvreté et contre les violences faites aux femmes, a été lancée par la Fédération des femmes du Québec, à l'automne 1995, lors du Forum des femmes de Pékin.

Mais, si une mobilisation sur la condition faite aux femmes partout dans le monde est plus que jamais nécessaire, ce projet de Marche présente à mon sens de réelles faiblesses et ambiguïtés, tant dans l'analyse globale du système qui sous-tend la domination masculine que dans les revendications avancées et les objectifs affichés.

Les animatrices de la Marche entendent, je cite, rompre définitivement avec le capitalisme néolibéral, et non avec le capitalisme en général. Cette nuance est loin d'être anodine. Leur discours, que l'on peut retrouver dans un Cahier des revendications mondiales, est en fait celui d'une intégration au système d'exploitation en place. Elles rejoignent par là certains courants socio-démocrates et "citoyens" aujourd'hui à la mode, qui voudrait nous faire croire qu'un capitalisme à visage humain a existé voici quelques décennies, après le capitalisme sauvage de la fin du XIXe siècle, et que, pour le bien commun, il convient d'y revenir en régulant les offensives du néolibéralisme. L'acceptation de l'économie de marché comme un moindre mal, avec juste une dénonciation de ses "excès", jugés ici nuisibles à l'intégration des femmes, conduit à mener campagne pour la taxe Tobin et à effectuer du lobbying en direction des institutions existantes avec recherche de sponsors, création de comités de soutien de personnalités, etc.

Au niveau français, nous dit-on, il s'agit d'úuvrer pour la protection du fonctionnement démocratique et autonome des États-nations contre le pouvoir économique... comme si les États-nations n'étaient pas au service du second, et n'avaient pas entre autre rôle de pérenniser l'organisation patriarcale sur laquelle il s'appuie. L'État nous est ainsi présenté comme le garant de l'égalité, de la justice et de la démocratie, qu'il nous faut obliger à continuer son rôle régulateur du système, notamment par l'instauration de dispositions juridiques en faveur des femmes.

Au niveau supranational, nous dit-on de même, il s'agit de consolider la légitimité politique de l'ONU, organisme supposé d'une possible neutralité et qualifié d'espoir à cultiver. C'est pourquoi la campagne autour de la Marche implique la signature de cartes-pétitions qui seront rassemblées pour être déposées le 17 octobre 2000 au siège de cette institution à New-York.

On le voit, il n'y a là rien que de très consensuel, et, après le débat sur la parité hommes-femmes, on nage vraiment en plein réformisme : l'objectif visé est de chercher à réduire, et non à éliminer, la pauvreté ou les inégalités que subissent les femmes.

La Marche mondiale a eu un précédent, ainsi que nous l'explique un tract de sa Coordination française : En 1995, la Fédération des femmes du Québec organisait avec un énorme succès une marche sur Montréal pour "Du pain et des roses" : du pain pour se nourrir et des roses pour prendre plaisir à la vie. Par cette Marche, elles obtenaient des améliorations pour la vie des femmes de leur pays. En fait, les informations en notre possession nous offrent un autre bilan de cette manifestation, qui semble, certes, avoir obtenu l'adhésion de nombreuses femmes... mais aussi celle du gouvernement québécois, auprès duquel avaient été discutées préalablement les revendications, fort peu ambitieuses : une création de logements sociaux correspondant plus ou moins aux promesses électorales du Parti québécois (arrivé au pouvoir pendant la Marche) ; une légère hausse du salaire minimum se traduisant par un projet de loi sur l'équité salariale sans mesure cúrcitive envers les entreprises, et donc sans réelle efficacité ; ou encore et surtout le financement d'emplois dans l'économie sociale (services aux personnes, de proximité...) qui a servi à transférer des services publics vers des organismes sans moyens embauchant au rabais des précaires (surtout des femmes et des jeunes). La présidente de la FFQ est devenue, grâce à la Marche de 95, une figure médiatique sollicitée, et l'une des membres du Comité de concertation national sur l'économie sociale, a récemment été nommée ministre du Travail ; quant au gouvernement, il a acquis par ce biais le vote de nombreuses femmes au référendum sur la souveraineté qui s'est déroulé quelques mois plus tard. Aujourd'hui, dans la même logique de lobbying visant à l'intégration des mouvements contestataires, la Marche nous présente un projet de loi sur l'élimination de la pauvreté qui, bien évidemment, ne vise qu'une réduction des écarts entre les revenus les plus hauts et les revenus les plus bas). Qu'il est doux pour les États de pouvoir se reposer sur une société civile si prompte à rester à la place qu'on lui a assignée.

Le rôle des ONG

Le rôle prédominant des ONG dans l'organisation de la future Marche explique sans doute en partie le choix d'une intervention de type quasi caritatif sur la condition des femmes, déclarées nouvelles pauvresses de l'an 2000 par l'UNESCO. Après avoir avancé un certain nombre d'analyses justes sur la situation des femmes dans les sociétés patriarcales et capitalistes actuelles, en particulier dans le monde du travail, les organisatrices de cette Marche se contentent de quémander un aménagement de ces sociétés pour obtenir un peu moins de pauvreté et un peu plus d'égalité, ceci sans remettre en question leur fondement, pourtant à la source du rapport hiérarchisé entre les sexes.

De plus, la logique de la grande campagne médiatico-politique qui nous est proposée implique comme toujours un nivellement par le bas de la revendication officielle, pour que la dynamique attrape-tout soit pleinement efficace. Le Cahier des revendications mondiales contient ainsi le minimum de base revendicatif susceptible d'attirer ONG et autres organismes branchés sur les pays du Sud (droits à l'éducation, à un logement décent, à la propriété et au contrôle de l'eau courante, à un salaire social minimum...). Mais ensuite, dans le but d'éviter un clash avec les groupes de femmes plus contestataires, une marge de manúuvre a été laissée aux différentes composantes régionales sur leurs revendications spécifiques (!). Les féministes d'Europe impliquées dans le projet de Marche ont de ce fait pu intégrer à une plate-forme européenne les revendications dont elles avaient découvert avec effarement et dénoncé dès octobre 1998 l'absence criante dans les ébauches de plate-forme mondiale... en particulier concernant la libération sexuelle des femmes. Le Cahier des revendications mondiales ne fait en effet référence à la contraception et à l'avortement que dans la partie consacrée à la violence faite aux femmes pour dénoncer la contraception imposée par la contrainte ou la force, les stérilisations ou les avortements forcés ; de même, ses rédactrices n'abordent la question du lesbianisme qu'entre les lignes... alors que la libération sexuelle est une revendication primordiale dans la lutte des femmes, et la condition sine qua non de leur libération tout court. L'acceptation de voir apparaître localement des discours jugés trop extrémistes pour avoir droit de cité dans la plate-forme officielle constitue une fine manúuvre, puisqu'elle permet à la fois la neutralisation-récupération d'une revendication davantage critique et radicale, et favorise une mobilisation en Europe sur une plate-forme plus conforme aux aspirations de nombreuses féministes. Ainsi, tandis que le Cahier des revendications mondiales déclare exiger l'annulation immédiate de la dette [...] des 53 pays les plus pauvres de la planète, en appui aux objectifs de la Campagne jubilé 2000 du Vatican, cette dernière mention n'apparaît pas dans la plate-forme européenne, et tout le monde semble s'en satisfaire !

On comprend dès lors que la Marche soit susceptible d'obtenir un certain succès auprès des gouvernants et des médias, ainsi que la bienveillance certaine du Vatican. Déjà, en France, les diverses composantes de la gauche plurielle lui ont apporté leur soutien. On comprend aussi que de nombreux groupes et individues féministes et/ou révolutionnaires soient réticents à marcher - en particulier dans des pays comme l'Allemagne, où la mobilisation sur ce projet demeure quasi inexistante. En France, il ne déchaîne encore guère d'enthousiasme ; mais la délégation aux réunions préparatoires qui se sont déroulées tout au long de l'année dernière, ne pouvant refuser de saisir la perche tentante d'une campagne médiatique sur le thème des femmes, quelles que soient les couleuvres à avaler, a choisi, après les premières cruelles déconvenues, de poursuivre sa participation au projet.

Pour les révolutionnaires, libertaires et anticapitalistes, un tel choix est piégé. Il ne peut y avoir élimination de la domination masculine ni instauration d'une véritable justice et égalité entre les sexes dans un système d'exploitation patriarcal et capitaliste. C'est pourquoi le Collectif Jamais contentEs ! s'est monté sur Nantes et s'est fait entendre pour la première fois, dans les rues, ce 8 mars. Il est nécessaire de créer un réseau antipatriarcal et anticapitaliste ouvert à toutes et tous, et de tenter par ce bais d'impulser une mobilisation correspondant mieux à nos aspirations.
 

Patsy - Radio Alter'Nantes

(d'après un article de Vanina
paru dans le mensuel Courant Alternatif)





 

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