SOYONS CONCRETS

Et si
on se passait
du fric !

Réflexions
sur les échanges.

Gagner son pain à la sueur de son front ! Perdre sa vie à la gagner ! Voici deux slogans qui impliquent la notion de travail avec celle de la survie. Les "fainéants de chômeurs" qui perçoivent des indemnités sociales, sans travailler, sont montrés du doigt.

Pendant ce temps, les spéculateurs boursiers perçoivent des plus values, des dividendes, sans qu'il ne soit question de labeur. Et cela ne choque personne !

Et pourtant, il ne s'agit plus de survivre, mais de s'enrichir, à ne plus savoir qu'en faire ! L'argent, cette chose virtuelle se reproduit mieux qu'une tribu de lapins.

La bonne santé de la Bourse, qui dépend, bien entendu des entreprises qui y sont cotées, permet à un capital de doubler en peu de temps. La bonne santé d'une entreprise est évaluée par rapport à son résultat final. Quand Michelin licencie du personnel, et de ce fait réduit sa masse salariale, il augmente son résultat d'exploitation, et ses actionnaires se frottent les mains. Situation aberrante, qui voit des possédants inactifs s'enrichir, grâce à des travailleurs qui, perdant leur emploi, tombent dans la misère.

Au début était le troc

Au début de la civilisation (si l'on peut appeler cela ainsi), une seule chose comptait : vivre, dans le meilleur des conforts. Chacun faisait de son mieux pour apporter ses connaissances, son savoir faire à la communauté dans laquelle il vivait. Le menuisier échangeait ses services contre ceux du cultivateur, qui lui faisait de même avec le boucher. C'était le troc ! Soit l'échange direct d'une marchandises contre une autre. Il était évident que toute personne ayant quelque chose à vendre devait trouver quelqu'un qui la recherche, et possède une autre chose acceptable à offrir en échange. Cette difficulté pratique déboucha sur la création de la monnaie, en tant que moyen d'échange des biens et des services. Il fallut lui donner une valeur pour mesurer le prix relatif de divers services et biens. Mais cette monnaie peut être stockée, épargnée, pour être utilisée à une date ultérieure à son acquisition. Et c'est là que les ennuis commencent. Celui qui possédait beaucoup de monnaie commença par en prêter à son voisin qui en était démuni. Cette opération qui devait se dérouler sans le moindre profit, finit par devenir lucrative. Le prêteur commença par réclamer une petite indemnité compensatoire, qui au fur et à mesure des demandes, augmenta.

Voyant que la rentabilité de ses transactions devenait intéressante, le créancier abandonna son activité primaire, pour se consacrer à la gestion de sa monnaie. La demande devint si grande, qu'il se trouva à court. Il fit appel à quelques amis, qui n'avaient pas eu la même idée que lui, et qui laissaient leur monnaie moisir dans un tiroir. En échange de cette chose qui dormait et ne servait à rien, il offrit une indemnité, inférieure, bien sûr à celle qu'il réclamait à ses débiteurs. Ce qui lui permettait de réaliser des bénéfices intéressants. S'il recevait 1.000 francs, il promettait d'en restituer 1.100 francs un an plus tard. Par contre il prêtait ces mêmes 1.000 francs, et réclamait 1.200 francs au bout du même délai. La demande devint même si forte, qu'il fabriqua lui-même de la monnaie, augmentant du même coup son capital, de manière virtuelle. Ce qui provoqua une diminution de la valeur de départ des biens, mais une augmentation des avoirs de l'usurier. Le banquier, cancer de notre société était né.

De la valeur de l'échange

Le sens de la valeur venait d'être détourné de sa signification initiale. Cette signification avait été développée par David Ricardo, économiste britannique (1772-1823), dans son ouvrage Principes d'économie politique qu'il écrivit en 1817, à savoir que la valeur d'un bien est fonction du coût des facteurs de production (terre, capital, travail) nécessaires à sa fabrication. La théorie subjective des économistes utilitaristes fait de la valeur une traduction de l'utilité de ce bien pour le consommateur, et considère qu'il n'existe pas de relation entre valeur et coût de production. Cette théorie est souvent illustrée grâce à deux biens qui s'opposent par leur degré d'abondance : l'eau (pour encore combien de temps ?), et les diamants. Pour quelqu'un qui meurt de soif, obtenir un verre d'eau sera beaucoup plus important que de pouvoir acheter un diamant, ce qui revient à dire que l'utilité d'un bien est relative et décroît avec son abondance.

On vous explique de long en large qu'il est utopique de vouloir faire machine arrière, et d'en revenir au troc tel qu'on veut bien l'imaginer : Je te donne une chèvre et pendant un an, tu me donneras cinq œufs par jour. Ce discours est tenu par la classe dirigeante qui craint de voir disparaître la charpente de son pouvoir : le fric. Mais voici à titre d'exemples quelques solutions qui peuvent être envisagées de manière concrète.

Les SEL's

Les Systèmes d'échanges locaux (SEL) ont été expérimentés en Europe dans la première moitié du vingtième siècle. Leur principe de fonctionnement consiste à créer une monnaie locale, à offrir aux adhérents des crédits dans cette monnaie, pour qu'ils accèdent à des biens et des services présentés dans le catalogue de ressources du SEL. L'accès à ce système ne se fait pas sous condition de ressources, mais sous condition de participation active à la structure. Le SEL trouve son origine dans, entre autres, les théories de Proudhon, selon lesquelles le changement social passe par un travail de domestication du pouvoir de l'argent, afin de réduire sa capacité à produire le malheur du monde. Comme leur dénomination l'indique, les SEL se déploient localement, et inscrivent leurs actions dans une politique de localisation des problèmes sociaux. Le local devient le territoire dans lequel se construisent et se négocient des actions de politiques publiques d'insertion entre plusieurs partenaires sociaux : association, commune, collectif, travailleurs sociaux. Le crédit inventé par les SEL engage très fortement celui qui en bénéficie. Il l'engage à honorer ses dettes, c'est-à-dire à participer régulièrement aux cycles des transactions, par les offres qu'il propose aux adhérents du groupe. Il est évident que ces échanges doivent se pratiquer dans un espace de convivialité, afin que tous les adhérents puissent se rencontrer, se parler, se connaître, échanger. L'on inverse donc le sens de l'intégration, qui actuellement se réalise par le haut, c'est à dire par l'Etat. On est loin de l'Internationale, qui a fait le malheur du genre humain, contrairement à la doctrine de certains.

Les SEL ne cherchent pas à s'aligner sur la même problématique que celle de l'économie solidaire, qui elle, mobilise les instruments financiers classiques (banque, épargne, investissements, crédit), qu'elle met au service d'entreprises dont l'idéologie repose sur des principes de solidarité et d'autonomie économique. Si cette économie solidaire peut sembler, au départ, provoquer une rupture avec les pratiques économiques dominantes, il n'en est pas moins vrai qu'elle s'exerce dans un cadre et avec la garantie de règles juridiques reconnues par le système capitaliste.

La monnaie franche

Pour réaliser cette monnaie d'échange qui doit rester au niveau humain, il convient également d'inverser les rapports de subordination entre l'économie et le politique. C'est au politique de gouverner les besoins fondamentaux des populations, et non aux puissances financières appelées pudiquement multinationales d'imposer leurs lois, celles de l'argent et du marché. Et le politique, c'est nous, les citoyens, les habitants de cette planète. Il nous faut cesser de ramper devant les dictatures à peine déguisées des holdings : Société Générale de Banque, Banque Bruxelles Lambert, Solvay, Suez Lyonnaise des Eaux, Deutsche Bank, Boerenbond, Kredietbank. Il faut ramener la solidarité et la vie au niveau de la commune, afin de contrer ces géants manipulateurs de fric.
 

Cette expérience de monnaie franche a été réalisée en 1931, dans la petite commune bavaroise de Schwanenkirchen, qui voyait ses activités économique péricliter : arrêt de l'exploitation des mines, carrières délaissées, artisans sans commandes, et commerçants sans clients. Les habitants de cette commune créèrent une économie franche, dont les échanges se réglent par l'intermédiaire d'un billet d'échange appelé Wära (Wäre signifiant marchandise et Wärung, valeur monétaire). Le 30 octobre 1931, le chancelier Brüning, défenseur de l'ordre monétaire international, interdit son usage

À Nice, en 1933, le Comité national de la mutuelle d'échange crée et met en circulation, pour la communauté des adhérents, des bons d'échange, afin de stopper la thésaurisation, et d'aider à la reprise des activités économiques.

En 1956, à Lignières-en-Berry, dans le Cher, et en 58, à Marans, en Charente-Maritime, ont lieu deux autres expériences de monnaie franche qui durent chacune un an.

Toutes ces tentatives ont été bloquées, pour Schwanenkirchen, sur ordre du gouvernement fédéral, pour Nice sur intervention de la Banque de France, et pour Lignières en Berry et Marans sous la pression des services fiscaux. Ce qui constitue fondamentalement leur identité commune, c'est que, d'une part, toutes ces expériences sont nées et se sont développées dans des territoires marqués par le sous-développement économique, la pénurie de travail et d'argent, et que, d'autre part, elles ont à chaque fois proposé des politiques monétaires semblables : circulation rapide de l'argent et interdiction de le thésauriser.

Trois monnaies transitoires

Jacques Robin, Président du Conseil de surveillance de Transversales, veut modérer le rejet brutal du système monétaire actuellement en vigueur. D'après lui, la période de transition conduirait à mettre en place trois types de monnaies.

- Une monnaie thésaurisable, à péremption longue. Elle resterait le moyen d'échange et d'investissement pour un service public, et pour le secteur du marché.

- Une monnaie non thésaurisable, de péremption courte. Cette monnaie aurait pour objectif d'assurer à chacun une vie décente. Sous réserve d'étapes et de précautions, cette monnaie combinerait les avantages respectifs de l'allocation universelle et des propositions avancées pour les revenus de citoyenneté.

- Une monnaie que l'on pourrait qualifier de monnaie de l'économie solidaire, ou monnaie de proximité (voir SEL).

Il ajoute que cette perspective difficile doit être empruntée rapidement, avant que des catastrophes successives et insupportables (sic) ne l'imposent un jour à chaud, dans des conditions de violences, toujours incontrôlables (resic).

Il semble donc se préoccuper avant tout de la quiétude de la classe des nantis, se rendant compte que les assistés sociaux ne toléreront plus longtemps leur statut de marginaux de la société. Il me fait penser à nos organisations syndicales qui font rempart devant le patron. Il prône d'ailleurs la cohabitation de logiques économiques, à la fois complémentaires, contradictoires et aléatoires dans une économie plurielle.

Argent citoyen et solidaire

Par contre, Armand Tardella, animateur du Parti pris d'action citoyenne et solidaire (le PPACS), et du système d'échange local de Saint-Quentin-en-Yvelines (le SELSQY), exige la transformation de l'argent spéculatif en argent citoyen. Ses propos sont clairs : Les désordres économiques actuels, et la misère sociale qui les accompagne, trouvent deux causes : la spéculation financière, et la démission du politique face à l'économique. L' association PPACS cherche à transformer l'argent spéculatif en argent citoyen. L'argent ne doit plus rapporter d'argent. Si l'on ne peut raisonnablement envisager de se passer d'argent dans l'économie moderne, il est possible de transformer son caractère spéculatif, c'est-à-dire limiter dans ses fondements mêmes les possibilités de spéculation.

Comment concevoir l'argent citoyen ? Il doit s'agir d'argent sans intérêt monétaire qui ne coûte rien lorsqu'on l'emprunte et ne rapporte rien quand on le prête. Un argent créé à chaque échange pour en mesurer la valeur, qui ne repose pas sur des biens, sur des avoirs, mais sur la confiance que l'individu aura dans la société. À chacun de construire cette confiance par une relation citoyenne, garante de l'équité et de la réciprocité des échanges entre les hommes.

À côté de cette théorie, les projets de taxation ridicule de la spéculation financière, proposés par ATTAC, semblent bien insignifiants.

Monnaie franche

Silvio Gesell explique comment lutter contre l'économie de rançon, dans son livre L'ordre économique naturel publié en 1911. Comme celui qui possède l'argent est toujours en position de force par rapport à celui qui veut vendre sa production, il propose un prélèvement mensuel sur l'argent immobilisé, de manière que l'acheteur soit aussi pressé d'acheter que le vendeur de vendre. Ce prélèvement pourrait s'élever à 6% par an, à o,5% par mois. Ces chiffres ont été obtenus suite à une analyse des taux d'intérêts portant sur deux millénaires. Cette nouvelle monnaie serait qualifiée de monnaie franche, car affranchie de l'intérêt et de l'inflation, qu'il ne serait plus utile de créer artificiellement pour faire circuler la monnaie.

Depuis 1997, cette pratique est utilisée dans le SEL de Saint-Quentin en Yvelines. Cette monnaie est acceptée normalement par les adhérents. L'argent citoyen serait donc de l'argent sans intérêt lorsqu'on l'emprunte, mais qui coûte lorsqu'on en possède. Exactement l'inverse de la situation actuelle. Les prélèvements, appelés cotisation citoyenne et solidaire, sont réinvestis dans des actions décidées collectivement par les citoyens (création de biens d'utilité publique, aide aux plus démunis, etc) La politique reprend donc le pas sur l'économique. L'association PPACS, instituée en 1998, diffuse une brochure Construire la société du troisième type sur les ruines du collectivisme et du capitalisme. Elle y explique une manière de constituer un mouvement populaire, qui ferait pression sur les institutions en place. Ce fascicule peut être obtenu contre paiement de 50ff/300fb, auprès de PPACS, 20 rue Toulouse-Lautrec, 78280 Guyancourt.

Et le troc ?

Et alors, on ne parle plus du troc ?, me direz vous. Mais il existe toujours !

En 1996, dans la banlieue sud de Buenos-Aires, un club de troc est né à l'initiative d'une vingtaine de personnes. Depuis, d'autres ont vu le jour. On en compte plus de deux cents qui se sont constitués en un Réseau global de troc multiréciproque. Ils touchent plus de cent cinquante mille personnes en Argentine, et des expériences similaires se développent dans les pays voisins : au Brésil, en Uruguay, en Bolivie, en Équateur, et en Colombie.

Cette histoire a commencé dans le village de Bernal, à l'initiative de Carlos De Sanzo. Pour faire face à la montée du chômage et à l'extension de la pauvreté, les gens s'échangent des plats cuisinés, des vêtements, de l'artisanat de façon directe, simple et rapide. Mais le nombre de personnes concernées augmente, il devient nécessaire de comptabiliser les échanges. Un chèque bancaire à validité locale, et ensuite régionale et nationale est émis par le club. Les bons portent le nom de créditos, terme qui s'inspire d'un principe fondamental du Réseau global de troc, la confiance : Les seules conditions que nous demandons aux membre du Réseau global de troc de respecter sont : assister aux réunions périodiques des groupes, s'engager dans les programmes de formation, produire et consommer des biens, services et savoirs disponibles dans le réseau. Nous soutenons que chaque membre est l'unique responsable de ses actes, produits et services.

D'autres clubs autonomes se forment en se basant sur la charte du groupe fondateur, mais en gardant un système de gestion indépendant. Après plus de trois années d'expérience, le réseau connaît une véritable consolidation intérieure. Heloisa Primavera, professeur à la faculté des sciences économiques de Buenos Aires, joue un grand rôle dans l'animation du réseau. Le Secrétaire des affaires sociales de la ville a établi un programme d'appui au Réseau global de troc. Il légitime les opérations en crédits émis par les usagers. Le troc est intégré comme marché à part entière. La victoire des réseaux n'est pas seulement d'avoir réinventé la vie en réinventant le marché, comme le dit Heloisa Primavera, ils ont surtout ouvert un chemin aux exclus du progrès social et de la croissance économique. Les transactions réalisées annuellement au sein des réseaux, peuvent être estimées à 100 millions de dollars, soit plus de trois milliards de francs belges.

Citoyens à nous de jouer ! Ils ont pris la Bastille et ça n'a rien changé ! À nous d'abattre l'empire du fric !
 

Cerise


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