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NOTE DE LECTURE

L'assassinat
de Lumumba

La Belgique a
les mains propres.

La commission d'enquête
parlementaire ne risque
pas de réécrire l'histoire

La Belgique n'en finit pas d'être poursuivie par son passé, et en particulier son passé colonial. Après l'excellent Les fantômes du roi Léopold (Adam Hochschild), qui retraçait la colonisation du Congo et l'indignation internationale soulevée à l'époque par le véritable génocide perpétré par la Belgique pour réduire en esclavage la population noire, c'est aujourd'hui la "décolonisation" qui est passée au crible de la critique historique, à travers l'épisode de l'assassinat de Patrice Lumumba. L'historien flamand Ludo De Witte a mené, près de 40 ans après les faits, une rigoureuse enquête sur les responsabilités dans l'assassinat politique du premier premier ministre du Congo "indépendant". Comme on pouvait s'y attendre, la Belgique n'en ressort pas grandie.

À la fin des années 50, face à l'irrésistible montée du nationalisme indépendantiste, la Belgique fait un brutal volte-face dans sa politique coloniale. Le colonialisme pur et dur est en train de passer de mode et devient intenable, et plutôt que de s'accrocher ouvertement à une colonie qu'elle perdra de toute façon, la Belgique préfère prendre les devants. Si la "décolonisation" se fait en douceur et à son initiative, elle pourra facilement garder son emprise sur sa poule aux œufs d'or. Mais le processus commence par un mauvais calcul : c'est Patrice Lumumba qui sort vainqueur des élections, au grand dam de ceux qui espéraient installer un pouvoir néocolonialiste à leur botte. Lumumba est un nationaliste pur sucre, doté d'un immense talent d'orateur et d'un courage que lui reconnaissent même ses pires adversaires. Les Belges appréhendent son avènement, et ils n'ont pas tort. Le 30 juin 1960, jour de l'indépendance du Congo, Lumumba inflige un camouflet au roi Baudouin et à tous les officiels belges réunis pour célébrer l'événement. Alors que Baudouin vient de célébrer béatement l'œuvre élaborée par l'esprit génial de Léopold II, Lumumba monte à la tribune pour s'adresser au peuple congolais. Rappelant les décennies de répression, de pillage et d'humiliations, il appelle les Congolais à lutter pour la construction d'un Congo réellementindépendant. C'en est trop, d'autant plus qu'il ne tarde pas à passer de la rhétorique aux actes. Quelques jours après l'indépendance, les soldats de l'ANC - l'armée congolaise, bastion colonialiste tenu par des Belges - entrent en grève pour exiger l'africanisation des cadres. En soutenant leur mouvement, Lumumba fait déborder le vase. Les Belges comprennent qu'ils n'ont décidément rien à attendre de lui, et le grand sabotage commence.

Diviser pour mieux régner

Consciente que Lumumba ne pouvait être battu de front sur son terrain, et désireuse de sécuriser ses richesses coloniales et de démontrer l'instabilité d'un Congo dirigé par Lumumba, la Belgique organise la sécession du Katanga, la province minière qui renferme la majorité des richesses du Congo. Son gouvernement fantoche, dirigé par Moïse Tshombe, ne trompe pas grand monde, mais officiellement la Belgique n'y est pour rien. Les Nations Unies, qui dépêchent sur place des casques bleus pour assurer la souveraineté congolaise et protéger le gouvernement élu, se contentent dans les faits de perpétuer le status quo. Bien sûr, la Belgique reste également très active à l'intérieur de ce qui reste du Congo, tentant de récupérer des dirigeants congolais plus "modérés", comme le président Kasa Vubu. Bruxelles arrive à persuader ce dernier que la sécession durera tant que Lumumba sera au pouvoir. Le 5 septembre, il annonce la destitution de Lumumba et de six de ses ministres. Lumumba dénonce cette mesure anticonstitutionnelle et réplique à son tour par la destitution de Kasa Vubu. Le chaos est total, et il profite bien entendu à Kasa Vubu, qui jouit du soutien (notamment financier) de toutes les grandes puissances occidentales et des Nations Unies. Cependant, les représentants élus de la chambre et du sénat soutiennent Lumumba et lui accordent les pleins pouvoirs le 13 septembre. Le 14, un certain colonel Mobutu annonce la neutralisation des institutions politiques jusqu'à la fin de l'année et installe à leur place un collège des commissaires sous sa direction. Lumumba, qui reste encombrant, est placé en résidence surveillée et coupé de sa base à partir du 10 octobre. Il ne lui reste alors plus qu'à déplacer ses activités vers Stanleyville (l'actuelle Kisangani), où la population est entièrement acquise à sa cause et prête à en découdre. C'est de là qu'il espère reconquérir son pays et restaurer l'autorité légitime de son gouvernement. Les néocolonialistes savent que s'il atteint Stan, le peuple le suivra en masse et la partie risque d'être perdue. Il faut donc l'en empêcher à tout prix.

Le 27 novembre, Lumumba fausse compagnie à ses gardes et entame le voyage vers Stanleyville où l'attend une foule fébrile. Il est repris le 1er décembre, juste avant de traverser la rivière Sankara, dernier obstacle avant l'objectif. Il tente encore de s'évader et de se mettre sous la protection des casques bleus, mais ceux-ci lui annoncent qu'ils n'ont pas pour mission de protéger le premier ministre légitime. Il est capturé par les soldats congolais. Désormais, il est un prisonnier de droit commun et se voit enfermer dans un camp militaire près de Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa).

L'Union Minière lave plus blanc

Reste à décider du sort de ce prisonnier terriblement encombrant. Tant qu'il sera en vie, il représentera un danger pour les intérêts occidentaux. Lumumba mort, l'emprise néocolonialiste sera assurée. Seulement, comment s'en débarrasser tout en limitant les dégâts politiques autant que possible ? Finalement, sur l'insistance notamment du ministre belge des Affaires africaines, Harold d'Aspremont Lynden, on opte pour le transfert au Katanga. Tshombe a toujours déclaré qu'entre ses mains, Lumumba serait un homme mort. Le 17 janvier, Lumumba et deux compagnons d'infortune sont transférés à Elisabethville, la capitale du Katanga. Entamés durant le transfert, des sévices horribles se poursuivent jusque dans la nuit. Une bonne partie du gouvernement katangais, dont Tshombe, y participe, ainsi que bon nombre de "conseillers" belges au Katanga. Finalement, Lumumba et les deux autres sont exécutés le jour même, dans le plus grand secret. La version officielle, selon laquelle Lumumba se serait évadé trois semaines plus tard et aurait été lynché par une foule de villageois qui l'aurait reconnu, ne trompe personne, mais une commission d'enquête des Nations Unies échoue à découvrir toute la vérité, en raison de l'obstruction de toutes les personnes impliquées, y compris au sein de l'ONU. A ce moment-là, cela fait belle lurette que les corps ont été dissous dans de l'acide fourni par... l'Union Minière.

Tout au long de son livre, Ludo De Witte démontre implacablement l'écrasante responsabilité de la Belgique (son gouvernement, son establishment industriel, ses conseillers sur place et - s'en étonnera-t-on ? - sa Cour), et accessoirement des États-Unis et de l'ONU. Cependant, l'affaire a été menée à la belge : surtout, pas de sang sur les mains, comme l'a si bien formulé un aumônier militaire belge stationné au Katanga. Les Américains, eux, avaient envoyé au Congo, via la CIA, un tueur chargé d'empoisonner Lumumba, avant que l'affaire ne s'avère impossible. Mais les Belges sont plus retors. Dans le plus pur style Ponce Pilate, ils ont tout fait pour envoyer Lumumba à une mort certaine sans pour autant éclabousser de sang leurs uniformes ou leurs complets vestons. Pour l'auteur, il ne fait cependant aucun doute que l'attitude de la Belgique dans cette affaire relève du Code pénal. Non-assistance à personne en danger pour le gouvernement, et homicide, voire meurtre, pour les officiers supérieurs belges en service commandé au Katanga.

Un "dictateur communiste"
démocratiquement élu

Quarante ans, c'est long. C'est suffisamment long pour que la parution d'un livre extrêmement bien documenté mène à des réactions politiques concernant un sujet épineux pour la Belgique, contrairement à ce qui arrive pour des affaires trop récentes comme les dossiers X. Malgré les protestations du CVP, et en particulier de Mark Eyskens, dont le père était premier ministre à l'époque des faits, une commission d'enquête parlementaire sera mise sur pied. Est-ce à dire que la Belgique reconnaîtra ses torts, présentera des excuses et dédommagera les familles des victimes, comme il est théoriquement question de le faire ? Rien n'est moins sûr. Le mythe de l'œuvre civilisatrice de la Belgique au Congo a la vie dure, il suffit de se promener au musée de Tervueren pour s'en apercevoir. Avouer la culpabilité de la Belgique dans la liquidation de Lumumba et, surtout, en tirer toutes les conséquences, équivaudrait à reconnaître que le Congo (et l'Afrique en général) n'a jamais joui d'indépendance que sur le papier. Au moment où Louis Michel renoue des relations avec cette région de l'Afrique pour y mener, selon ses propres termes, une politique étrangère éthique, ça ferait désordre de reconnaître que l'ancien colonisateur a sapé, dès le départ, les bases d'une indépendance réelle du Congo.

Dès lors, quel est le résultat auquel il faut s'attendre ? Plus que probablement, des conclusions chèvrechoutistes du genre : Sans doute la Belgique n'a-t-elle pas tout fait pour sauver la vie de Lumumba, mais elle n'a pas participé activement à son assassinat. Et puis, ne l'oublions pas, Lumumba était un communiste, qui avait un palmarès comparable à Milosevic ou Saddam Hussein (la comparaison est de Mark Eyskens). Même si la commission parlementaire va plus loin, cet examen de conscience ne risque pas de remettre en question les mythes qui entourent encore, dans une bonne partie de l'opinion publique, la colonisation et les relations Nord-Sud qui en ont découlé. Cette version officielle, comme bien d'autres, est neurologiquement implantée dans l'esprit du public, comme le disait récemment l'avocat de l'assassin officiel de Martin Luther King à propos des conclusions d'un jury qui a estimé, après examen des faits, que l'assassinat de cet autre grand leader noir découlait également d'un complot fomenté notamment par des institutions gouvernementales.

Pour conclure avec Ludo De Witte, l'affaire Lumumba est un exemple terrifiant de ce dont la classe dirigeante de ce pays est capable lorsqu'elle est atteinte dans ses intérêts fondamentaux, hier comme aujourd'hui, et à l'étranger comme en Belgique.
 

Olivier Taymans


L'assassinat de Lumumba, Ludo De Witte, éditions Karthala, Paris, 416 pages.


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