NOTE DE LECTURE


José Bové : anar ?
Par la grâce d'un démontage de Mac Do à Millau, José Bové est devenu l'un de ces personnages publics dont les médias raffolent, en attendant mieux. Du coup on le voit partout, et le lascar, au ris-que de lasser, se prête aisément à la média-tisation. Il est vrai que le bonhomme a une allure indéniablement sympathique. Bonne gueule, moustache gauloise, trogne rigolarde, yeux malicieux, il inspire confiance.


Il y a quelques semaines, les Éditions Golias ont eu la judicieuse idée de publier un petit livre d'entretien entre ce déjà vieux militant et le politologue Paul Ariès, accompagné par Christian Terras, théologien de son état. La présence d'un théologien ne doit rien au hasard : d'une part, les Éditions Golias sont liées au catholicisme militant de gauche, proche de la théologie de la libération ; d'autre part, José Bové est fortement influencé par ce dernier courant, notamment par les liens très forts qui l'unissent à sa compagne, ancienne militante de la Jeunesse Étudiante Chrétienne.

En un peu moins de cent pages, José Bové nous raconte sa vie et ses combats, de sa jeunesse pieuse au grand foutoir de Seattle. Adolescent en 1968, il est exclu de son lycée pour avoir fait l'apologie de la drogue et de la débauche dans un devoir de français dont le thème était Les voyages forment la jeunesse. La hiérarchie catholique de l'établissement n'a évidemment pas apprécié le type de pèlerinage proposé. Plus tard, on le retrouve dans les luttes autour de l'objection de conscience. C'est dans ce cadre qu'il rencontre les libertaires, les non-violents desquels il se sent très proche. Sa demande de statut refusé car trop politique, recherché par la Police pour être emmené en caserne, José Bové se cache à la campagne, chez des paysans écolos, tâtant du bio à l'heure où c'était fort rare, une campagne qu'il ne quittera dorénavant plus. Son engagement gagne en intensité lors de la lutte contre l'extension du camp militaire du Larzac. C'est dans cette lutte mêlant paysans, ouvriers, étudiants, militants politiques que naît en lui dit-il une véritable pensée politique.

Du coup, le voilà qui s'installe comme paysan sur le plateau du Larzac. Et c'est à partir de là qu'il mènera tant de combats : contre le nucléaire avec les syndicalistes polynésiens, contre l'hégémonie de la FNSEA sur le monde paysan en faisant partie des fondateurs de la Confédération paysanne, contre la malbouffe, ses OGM et ses Mac Donald, contre bien sûr ce que l'on appelle le néo-libéralisme et l'OMC.

Si je vous invite à découvrir ce livre, cela tient à plusieurs choses.

Premièrement, pour beaucoup et surtout pour ceux de ma génération, le Larzac fait partie de cette lutte un peu mythique dont on ne connaît en fait que peu de choses. En quelques pages, José Bové nous permet d'en connaître un peu plus.

Deuxièmement, celles et ceux qui s'intéressent à la question des OGM (voir AL 227) ont tout intérêt à lire le texte rédigé par Bové, Riesel et Roux lors de leur procès en février 1998 pour dénaturation de maïs transgénique. C'est un texte très éclairant concernant un sujet que beaucoup de techniciens et spécialistes tendent aisément à rendre opaque.

Troisièmement, il nous explique assez longuement la façon dont ledit saccage du Mac Do s'est opéré. Un saccage qui n'en est d'ailleurs pas un, qui ressemble à un immense cafouillage avec d'un côté des syndicalistes paysans occupant le terrain revendicatif, de l'autre quelques notables désireux que l'ordre public soit enfin respecté et que la saine Justice ramène à la raison ces ploucs gauchistes. L'arme de la répression n'est pas toujours la meilleure et parfois, l'arroseur finit bien arrosé.

Quatrièmement, ce livre nous montre un homme, un militant partagé ou plutôt, condensant des héritages plus que divers et que certains pourraient juger antagoniques : d'un côté l'anarcho-syndicalisme, Bakounine, la CGT d'avant-14, les bourses du travail et les collectivisations dans la Catalogne rouge et noire de 1936 : de l'autre, la théologie de la libération, les dix commandements, la non-violence d'un Thoreau ; d'un côté, la volonté de lutter à la base, de faire que la lutte soit efficace et pédagogique ; de l'autre, l'acceptation de sa propre surmédiatisation et du voisinage inévitablement opportuniste de quelques secteurs de la société civile.

Car c'est là que le bât blesse. José Bové a fait un choix stratégique lourd de conséquences. L'un de ses amis, René Riesel (1), également de la Confédération paysanne, lui en tient d'ailleurs fortement rigueur. Et comme il n'a pas sa langue dans sa poche, il le qualifie même de baron aveyronnais new-look.

José Bové, en effet, en acceptant son rôle de porte-parole, joue sur plusieurs tableaux. Sur le terrain syndical, il donne une nouvelle dimension à la Confédération paysanne, organisation marquée à gauche, minoritaire chez les paysans, mais qui n'a jamais véritablement réussi à concurrencer le discours de la FNSEA qui demeure, encore aujourd'hui, investi du rôle de relais, voire de promoteur, des politiques publiques de développement agricole. Or, la Confédération paysanne ne peut guère espérer qu'un peu plus de considération de la part des grands corps de l'État qui sauront, à n'en pas douter, trouver les moyens de l'intégrer dans la gestion néo-corporative de l'agro-business national. Et à ce petit jeu-là, il y a de grandes chances que ce soit l'aile droite de la Confédération paysanne qui retire les marrons syndicaux du feu médiatique, une aile droite qui n'apprécie que modérément les pratiques locales de Bové et consorts qu'elles jugent trop radicales...

Sur le terrain politique, José Bové a joué la carte citoyenne et souverainiste : roquefort contre coca-cola d'un côté, État régulateur contre néo-libéralisme de l'autre.

Quels sont ses alliés ? Des groupes comme ATTAC et sa taxe Tobin, certains courants de la gauche social-démocrate, apôtres de l'État régulateur, des souverainistes front bas, des apologues du contrôle citoyen et, ce faisant, une fraction de la classe politique bien heureuse d'avoir sous la main un paysan d'chez nous, défenseur d'un terroir dont elle se fout complètement une fois qu'elle est aux affaires. Comme le dit René Riesel, vachard mais lucide, José Bové s'est épargné le ridicule de vendre la Taxe Tobin, mais les niaiseries qu'il récite sur le contrôle citoyen de l'OMC, le bilan de la mondialisation après Marrakech ou son tribunal du commerce international en font bien le prêcheur d'un citoyennisme certes moins souverainiste que new age mais indécrottable des nostalgies keynésiennes des étatistes du Monde diplomatique.

Mais que ces derniers propos ne vous empêchent pas de lire ce livre. Il permet de mieux situer le personnage, de mieux l'appréhender dans toute sa dimension, politique et humaine.

Patsy


(1) René Riesel (qui fit partie du Secrétariat de la Confédération paysanne de 95 à 99) a un parcours atypique : de L'Internationale Situationniste (dont il fut exclu) au syndicalisme paysan, en passant par un élevage d'ovins dans les Pyrénées Orientales. À lire, l'interview qu'il donne dans le n° d'hiver 2000 de la revue Alice.

- Extrait de l'émission Le Monde comme il va, hebdo d'actualité politique et sociale sur Radio Alternantes, 19 rue de Nancy, BP 31605, 44316 Nantes cedex 03.

- José Bové, La Révolte d'un paysan, Éditions Golias, 65 ff (9,9 Euros).
 
 




 
 

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