Regina Louf
alias X1

 
Lynchage médiatique
d'une victime de réseaux
de pédophilie en Belgique.


La lutte contre l'abus sexuel des enfants s'inscrit dans un mouvement de progrès de ce que l'on appelle les droits de l'homme, et que j'appellerais volontiers humanisation pour en souligner le caractère universel et non relatif. Ce qui progresse c'est le respect de la sensibilité et la sensibilité elle-même - comme dans une thérapie. On peut parler de progrès de la sensibilité sociale.

Ce progrès n'est pas un mouvement naturel, spontané, comme l'érosion des montagnes. Il est le résultat de luttes sociales, dont on peut tracer quelques étapes, depuis la Déclaration des Droits de l'homme de 1789 ! Lutte contre l'esclavage (extérieur) ! Luttes contre le travail des enfants (esclavage intérieur) ! Lutte contre la cruauté envers les enfants (classes sociales inférieures) ! Lutte contre l'abus d'enfants (1960) ! Lutte contre l'abus sexuel des enfants (1975) ! Lutte contre l'abus organisé des enfants dans les pays en voie de développement (1990) [1] ! Lutte contre l'abus organisé des enfants dans les pays occidentaux (1995).

Résistances et progrès

Si chaque étape se caractérise par un combat social, cette progression est également marquée par des résistances portant essentiellement sur la dernière étape. Au fur et à mesure du progrès de la sensibilité sociale, les acquis des étapes précédentes sont perçus comme évidents, tandis que l'enjeu de la dernière étape fait l'objet de réticences et de scepticisme. Dans les années 1970, on organisait des débats intitulés : Inceste, fantasme ou réalité ? Aujourd'hui, ce serait Les réseaux : fantasmes ou réalité ? Les formes d'abus les plus récemment découvertes paraissent incroyables et déclenchent des réactions de scepticisme.

Or, incroyable, ne veut pas dire faux. L'incroyable c'est ce qui dépasse nos capacités de compréhension. Rappelons-nous que des gens s'étaient évadés d'Auschwitz. Les Alliés étaient informés de ce qui s'y passait. Ils n'ont rien fait parce que cela leur paraissait incroyable et que ce n'était pas leur priorité. Même après la guerre, Élie WIESEL raconte : On ne voulait pas nous écouter. Parce qu'on faisait honte à l'humanité (...) Parce qu'on avait touché à un abîme, l'abîme de l'Humanité. On a montré ce dont l'être humain est capable [2].

Si l'on se ferme à l'incroyable, au mal extrême, on bloque aussi le progrès de l'Humanité. Incroyable ne veut pas dire faux. Cela ne veut pas dire vrai pour autant. Comment faire la différence entre l'incroyable vrai et l'incroyable faux ? Un seul moyen : l'analyse des faits.

Le cas Regina Louf

Telle est la perspective que j'adopterai dans l'approche du cas particulier de Regina LOUF.

L'arrestation de Dutroux, la Marche blanche et la retransmission télévisée de la Commission parlementaire d'enquête sur les enfants disparus ont manifestement entraîné une prise de conscience mondiale. Le fait que Dutroux propose de l'argent pour enlever des enfants, la découverte de ses caves et la libération en direct de Sabine et Laetitia ont permis de prendre conscience de l'abus sexuel organisé contre les enfants dans la société occidentale, et plus seulement dans le "tiers-monde".

Cette prise de conscience a été suivie en Belgique d'un retour en arrière (ou backlash) de la presse, du système judiciaire et d'une grande partie de l'intelligentsia. La négation des faits a pris une ampleur jamais égalée. On sait que les auteurs d'abus sexuels tentent toujours de faire passer leurs victimes pour des affabulateurs ou des affabulatrices. Les familles choisissent souvent de nier les faits pour sauver l'honneur de la famille. On connaît également des cas ou une communauté entière ferme les yeux sur des abus. Je me souviens d'un reportage télévisé dans un village en France où l'arrestation d'un violeur d'enfants était désapprouvée par la collectivité, qui en voulait plutôt à la jeune fille qui l'avait dénoncé. Je ne connaissais pas d'exemple où la justice et les médias d'un pays entier se sont tournés contre une victime. C'est pourtant ce qui s'est produit dans l'affaire X1.

Rappelons-en
les grandes lignes

Regina LOUF témoigne B sous le nom de code X1 B de septembre 1996 à février 1997. À ce moment, le responsable de l'enquête, le gendarme DE BAETS est écarté, l'enquête est stoppée et l'on procède à une relecture de l'enquête. Le silence de la relecture, qui dure plus longtemps que l'enquête, est brisé en janvier 1998 par la publication du reportage du quotidien flamand De Morgen sur le témoignage de X1. Devant le scepticisme du reste de la presse Regina LOUF décide de sortir de l'anonymat pour se défendre publiquement.

Ceci n'empêche pas le lynchage médiatique. La plus grande partie des médias prennent parti pour les parents de Regina. Elle est traitée de folle et DE BAETS est accusé de l'avoir manipulée.

La presse se déchaîne : Un témoignage à barrer d'un X / Regina Louf c'est du vent / Le témoignage de X1 est entièrement faux / Les affabulations pornographiques de X1 / Pourquoi ne pas inculper Regina Louf ? / Son cas relève de la psychiatrie / Louf = Louf. Contre DE BAETS et son équipe, plus de deux cents articles ont été publiés. Aujourd'hui, ils sont en train de gagner un par un les procès qu'ils ont entamés contre les auteurs de ces articles.

Les deux thèses

Au début de 1998 on se trouve en présence de deux thèses contradictoires.

1) L'enquête de Neufchâteau a été manipulée pour faire croire à l'existence de réseaux d'abus sexuels d'enfants impliquant des personnalités importantes. Les affabulations de X1 joue un rôle essentiel dans ces fantasme post-Dutroux.

2) L'enquête a été étouffée parce qu'elle mène à ces réseaux.

Ces deux thèses radicalement opposées sont développées dans des ouvrages écrits par des journalistes qui sont à couteau tiré : la première par René-Philippe DAWANT dans L'enquête manipulée, les fausses piste de l'affaire Dutroux [3]. La seconde est exposée dans un ouvrage collectif publié il y a quelques mois : Les dossiers X, ce que la Belgique ne devait pas savoir sur l'affaire Dutroux [4].

Depuis plus de deux ans la Belgique se trouve dans une situation qui rappelle les débuts de l'affaire Dreyfus. Initialement une minorité défendait l'innocence de DREYFUS, tandis que la majorité de la population, des médias et des institutions croyaient à sa culpabilité. De même la majorité de la population, des médias et des institutions croient que Regina LOUF est une affabulatrice manipulée par des enquêteurs, alors qu'une minorité défend sa crédibilité [5]. Nous savons aujourd'hui que Dreyfus était innocent. Rappelons-nous cependant que la Justice a mis 12 ans à le reconnaître, après l'avoir condamné deux fois. Une comparaison n'est cependant pas une démonstration. Que pouvons nous savoir à ce stade sur l'affaire Regina LOUF ?

Le témoignage de Regina Louf

Il est indispensable d'évoquer les grandes lignes de son témoignage. En regardant la télévision en août 1996, Regina reconnaît Michel NIHOUL qui a été arrêté peu après DUTROUX. Une amie insiste pour qu'elle contacte le juge d'instruction CONNEROTTE, qui envoie le gendarme DE BAETS pour l'interroger. Dix sept auditions auront lieu en six mois, toutes filmées, retranscrites (sur plus de mille pages) et traduites de flamand en français. Au cours de ses interrogatoires elle évoque son passé d'enfant prostituée dans la villa de sa grand-mère à Knokke, la présence de notables, les viols par des animaux, les tournages de films pornographiques, quatre grossesses entre 10 et 16 ans, la participation à des soirées sadiques de plus en plus dures, des meurtres d'enfants et même des parties de chasse où des enfants sont abattus.

Dans les faits qu'elle évoque, il n'y a quasiment rien qui n'ait déjà été avéré dans d'autres circonstances et avec d'autres personnes. Les images de pornographie enfantine même avec des bébés constituent un commerce connu. Des cas de grossesses à 11 et 12 ans, et même à un âge plus précoce, ont été observés. L'enquête a par ailleurs établi que Regina a eu ses règles à 8 ans. Des cas de sévices extrêmes, suivis de meurtres ont fait l'objet d'actions judiciaires dans différents pays. Que l'on songe à la famille WEST en Angleterre ou au cas de Yolanda aux Pays-Bas [6], relaté dans un livre postfacé par le Pr VAN DER HART de l'Université d'Utrecht.

Rien donc qui relève d'une fantasmagorie permettant de déclarer que Regina LOUF est folle. Elle n'a pas été violée par des extra-terrestres. Lorsqu'elle évoque des séances aux allures de messe noires, elle n'est pas dupe un instant et réalise qu'il ne s'agit que d'intimider les enfants et de rendre leurs récits incroyables au cas où ils parleraient : Ces rituels n'avaient pour but que de désorienter totalement les victimes [7]. Les chasses aux enfants constituent certes un élément perturbant, mais il est intéressant de noter que Regina LOUF n'est pas la seule victime à en parler. Les témoins X2 et X3 en ont parlé également, en rapport avec les mêmes personnages, alors qu'elles ne se sont jamais rencontrées.

Si rien ne peut être jugé délirant a priori dans son témoignage, que donnent les vérifications de ce témoignage ? Je me contenterai de citer quelques points saillants, en rapport avec trois meurtres de jeunes filles [8].

Regina LOUF décrit l'accouchement dramatique de Clo dans une villa près de Gand. La jeune fille perd énormément de sang et meurt peu après l'accouchement, sans qu'aucune aide médicale ne lui ait été apportée. Sur photos, Regina identifie la victime comme étant Carine DELLAERT, disparue à Gand en août 1982, dont le cadavre a été retrouvé ligoté au fond d'une fosse septique en 1985. L'examen du rapport du médecin légiste permet de découvrir que le corps présentait plusieurs signes de grossesse. De plus, on a retrouvé dans la fosse un fragment de crayon laminaire. Il s'agit d'un outil utilisé jadis pour accélérer les accouchements ou provoquer un avortement. La méthode est extrêmement douloureuse et elle n'est plus utilisée depuis longtemps. Or au moment de sa disparition, Carine DELLAERT, qui avait 15 ans, n'était pas enceinte. Personne n'avait jamais parlé du fait qu'elle était enceinte au moment de son décès. Comment Regina LOUF a-t-elle pu connaître ce fait ?

Après une audition, Regina parle d'une certaine Christine, brûlée dans une cave. Parmi les participants au meurtre elle cite NIHOUL, DUTROUX, BOUTY et un avocat proche de NIHOUL - qui lui a d'ailleurs fourni un faux alibi dans l'enlèvement de Laetitia qui a mené à l'arrestation de DUTROUX. C'est une bombe, parce que cela rapproche l'ancienne affaire non résolue de la champignonnière de l'affaire DUTROUX. De plus, cela suppose que DUTROUX et NIHOUL se connaissaient il y a 15 ans. Je me souviens de ma première réaction lorsque j'ai entendu parler de ce témoignage de Regina. Je me suis dit : voilà un récit typique de quelqu'un qui veut se rendre intéressant en rapprochant deux grandes affaires mystérieuses. Le problème c'est que Regina donne une description précise des lieux et des tortures subies par Christine qui correspondent étonnamment au dossier judiciaire. De plus, les pistes menant à NIHOUL et même à DUTROUX abondent dans l'ancien dossier.

Regina a décrit un autre meurtre précédé de tortures qui s'est déroulé à Gand en 1983. Cette jeune fille est bien morte, mais elle est décédée d'un cancer.

Vérifications

Il y a dans ces trois récits de nombreux éléments étranges, contradictoires, qui pourraient faire l'objet de vérifications, afin de savoir si Regina LOUF parle d'expérience ou si elle fabule. Seule une enquête est capable de répondre à cette question. Que se passe-t-il à ce niveau ? Nous avons vu que l'équipe de l'adjudant DE BAETS a été écartée de l'enquête. Leurs successeurs se sont lancés dans une relecture du dossier qui durera un an. En ce qui concerne l'enquête elle-même le constat est hallucinant.

Commençons par le cas le plus simple à résoudre : Véronique. Regina raconte qu'elle a été torturée. Deux médecins ont signé un certificat de décès attestant qu'elle est morte d'un cancer. La contradiction est tellement flagrante qu'il suffirait de vérifier la cause de la mort pour montrer que Regina délire. C'est pourquoi les premiers enquêteurs ont demandé - avant d'être écartés - que l'on interroge les médecins qui ont signé l'acte de décès, que l'on examine le dossier médical de Véronique et que l'on exhume éventuellement son corps. Ces devoirs d'enquête évidents ont été réclamés il y a 3 ans et ils n'ont jamais été exécutés. Motif : rien ne permet de suspecter que Véronique n'est pas décédée de mort naturelle. Le dossier n'a donc même pas été réouvert. Est-ce Regina LOUF qui défie la logique ou la justice de Gand ?

Dans le cas de Carine DELLAERT, qui se déroule également à Gand, l'ancienne enquête avait permis de montrer que le père qui se trouvait avec sa fille au moment de sa disparition n'avait signalé sa disparition qu'après une semaine. Lui-même avait été accusé d'inceste sur ses deux filles et condamné plusieurs fois pour faits de mœurs. Au moment de la découverte du corps de sa fille, il avait été incarcéré comme suspect. Aujourd'hui, le parquet de Gand déclare que rien ne prouve que Carine DELLAERT était enceinte. Or le crayon laminaire, dont on a retrouvé des fragments, n'a aucun autre usage que de provoquer un accouchement. Une enquête réalisée auprès des anciennes condisciples de Carine a mené le parquet à conclure qu'elle était une élève modèle qui n'était jamais absente à l'école et qu'elle ne recrutait pas de fille pour participer à des partouzes.

Les auteurs du livre Les dossiers X ont retrouvé la meilleure camarade de classe de Carine DELLAERT lorsque celle-ci avait 13 ans : Carine me racontait qu'elle devait coucher avec son père et avec beaucoup d'hommes. Ce n'était pas toujours évident pour moi de comprendre comment elle le vivait. Parfois quand elle en parlait, cela avait l'air normal ou même agréable. Mais quand nous étions assises ensemble pendant la récréation, je me rendais compte qu'il se passait des choses graves [9]. Cette amie de Carine n'a jamais été interrogée par la justice, qui n'a même pas rouvert le dossier du meurtre de Carine DELLAERT.

Ces quelques vignettes permettent de s'apercevoir que la pathologie de l'enquête est peut-être plus intéressante que la pathologie de Regina LOUF. Le livre sur Les dossiers X contient des dizaines d'exemples de vérifications du témoignage de Regina, fondés pour la plupart sur la lecture des dossiers judiciaires. Ici aussi nous devons faire une analogie avec l'affaire DREYFUS. Rappelons que celle-ci n'existerait pas si le chef du service des renseignements de l'armée - qui avait découvert le vide total du dossier contre DREYFUS et l'identité du vrai coupable - n'avait créé des fuites qui permirent de mobiliser un certain nombre d'intellectuels dans le combat pour la vérité.

Les intellectuels

Qu'en est-il actuellement de la position des intellectuels en Belgique par rapport à l'affaire des dossiers X ? Il faut tout d'abord savoir qu'il existe, du côté francophone, une carence grave d'informations. Peu après l'apparition publique de Regina LOUF, la rédaction du principal quotidien francophone fit savoir qu'elle avait décidé de ne plus parler de X1. L'information se transforma en désinformation. Lorsque Regina publia son livre [10], qui est un récit d'une intelligence et d'une sincérité poignantes, la plupart des journaux n'en parlèrent pas, sauf pour dire qu'il s'agissait d'un livre pornographique. Le livre s'est vendu à plus de 20.000 exemplaires en néerlandais et à 2.000 exemplaires seulement en français. La plupart des intellectuels francophones ne disposent donc pas encore du corpus d'informations nécessaire pour se faire une opinion fondée.

Il faut ajouter que le sentiment de vivre dans le confort d'une société démocratique semble avoir endormi l'esprit critique de nombreux intellectuels. Prenons-en pour exemple une étude sur L'affaire Dutroux et les médias [11], réalisée par l'Observatoire du récit médiatique de l'Université catholique de Louvain. Sans vouloir exprimer une position personnelle, le directeur de l'étude distingue deux pools de journalistes opposés, qu'il appelle les rationalistes critiques et les compassionnels militants. La distinction elle-même implique une prise de parti évidente, mais là où l'étude est tout à fait biaisée, c'est dans le fait qu'elle prend tout simplement l'opinion dominante pour vraie. Ainsi, l'auteur évoque la mise en scène que certains médias ont offert aux fantasmes de X1, sans avoir interrogé les parents de Christine Van Hees, la victime de la champignonnière, dont le témoignage confondit pourtant Regina Louf [12]. Cette phrase fait référence à un article paru dans un quotidien affirmant que la mère de Christine avait piégé Regina Louf [13], en lui demandant si Christine lui avait parlé du voyage qu'elle avait fait au Canada peu avant sa mort. Regina aurait répondu positivement, alors que Christine n'a jamais mis les pieds au Canada. Or ceci est un parfait exemple de désinformation, puisque le procès-verbal de la confrontation (filmée) entre Regina LOUF et les parents VAN HEES indique le contraire : - Mme VAN HEES : Entre-temps, elle a fait un grand voyage au Canada. N'en a-t-elle jamais parlé ? - Regina LOUF : Je ne pense pas que nous ayons jamais eu la chance de parler de ces choses.

La distinction entre journalistes compassionnels et journalistes critiques ne peut être établie indépendamment de la connaissance des faits. Rappelons que les négationnistes prétendaient s'appuyer sur la même distinction en affirmant que les preuves matérielles de l'holocauste n'étaient pas suffisamment établies. Ils se présentaient donc comme des journalistes ou des historiens critiques. Dans l'affaire Dreyfus encore, comment distinguer entre les critiques et les compassionnels sans connaître la vérité ?

Les psychiatres

Que pensent les psychiatres de toute cette affaire ? Regina LOUF a effectué une thérapie de plus de dix ans chez deux psychothérapeutes successives. Au moment où les gendarmes veulent interroger Regina, sa thérapeute est tout à fait contre, mais Regina prend la décision de continuer toute seule. Au cours de l'enquête, elle sera examinée par un collège d'experts psychiatres dirigé par le Professeur IGODT de la KUL, qui conclut : Il s'agit d'une femme de 28 ans, qui affirme avoir été victime d'abus sexuels au sein d'un réseau d'abus d'enfants. D'un point de vue psychiatrique anamnestique, on peut constater chez l'intéressée un trouble dissociatif et une structure de personnalité-limite, qui présente cependant, suite à une thérapie de plusieurs années, un caractère assez stable et dans laquelle les différents éléments dissociés sont assez bien intégrés. En ce qui concerne la validité et la crédibilité du témoignage (...) les informations de l'intéressée peuvent uniquement avoir leur importance en tant qu'éléments pour la suite de l'enquête, pour introduire de nouvelles pistes, mais ne peuvent en aucun cas être utilisées comme preuves en l'absence de confirmation par d'autres sources objectives.

Donc, nécessité de vérifier les faits qu'elle indique par des enquêtes. Pas question de la croire sur parole, mais aucune raison psychiatrique de rejeter en bloc le témoignage de Regina LOUF au nom de sa pathologie.

D'autres psychiatres, dont moi-même, ont pu rencontrer longuement Regina LOUF : le Professeur PYCK de la KUL, le Professeur Jean Yves HAYEZ et Anne d'ALCANTARA pédopsychiatre à l'UCL. Tous les experts belges qui ont vu Regina considèrent son témoignage comme valable. Elle a également rencontré à Londres le Professeur GUDJONSSON, spécialiste de la suggestibilité, qui a constaté en lui faisant passer un test qu'elle était très peu suggestible.

En dehors des journalistes qui l'ont traitée de folle, le seul psychiatre qui ait réfuté son témoignage est le Professeur MERCKELBACH, des Pays-Bas, qui ne l'a jamais entendue et qui avouait récemment n'avoir pas réussi à se procurer son livre. Par conséquent, l'orgueilleux professeur, qui traite le Professeur IGODT de médecin légiste amateur [14], est obligé de se baser sur des éléments de désinformation propagés par des journalistes. C'est ainsi qu'il prend pour preuve du manque de sérieux de l'enquête sur Regina LOUF le fait que DE BAETS n'aurait pas fait de procès verbal mentionnant que Regina LOUF n'avait pas identifié une photo de Christine VAN HEES. Or, on sait parfaitement que ce procès-verbal existait en de nombreux exemplaires. L'enquête sur DE BAETS l'a établi, mais cette accusation a néanmoins permis de l'écarter de l'enquête.

Conclusion

Dans son livre sur la personnalité multiple, Ian HACKING pose la question : Qui a raison ? en cas d'accusation ou de dénégation d'abus sexuels. Sa réponse est que cette question n'admet pas de réponse générale. Cela doit être décidé au cas par cas [15]. J'adhères complètement à ce point de vue. Il est donc essentiel d'écouter les victimes et de vérifier autant que possible leurs propos.

Lorsque Sherril MULHERN dénonce le fait qu'en l'absence de toute autre preuve permettant de corroborer les faits allégués, le récit du traitement par le thérapeute et son authentification des preuves thérapeutiques que lui seul a vues devienne le pivot de l'accusation [16], je suis entièrement d'accord avec elle. Si, par contre, elle disqualifie les récits terrifiants de traumas extrêmes décrits par certaines victimes souffrant de troubles dissociatifs de la personnalité sur base du seul contenu de ces récits - comme certains experts recommandent de le faire (notamment le Professeur VAN KOPPEN de la faculté de Droit d'Antwerpen) B je ne la suit pas. Car, en concluant à la fausseté d'un récit sur base de ce récit, on commet une erreur symétrique à celle que l'on dénonce, à savoir conclure à la vérité du récit sur base de ce seul récit.

Une telle attitude empêche de percevoir les abus extrêmes et de les combattre. Je citerai en exemple la découverte récente en Colombie du fait que sous des pratiques de satanisme se cachait un nettoyage social par l'assassinat en masse d'enfants des rues [17]. C'est pourquoi il faut éviter de rejeter les propos d'une victime parce qu'ils sont invraisemblables. La seule chose qui compte est de savoir s'ils sont vérifiables. C'est aussi la seule chance de découvrir ce que l'on ne connaît pas encore.

La recherche de ce qui n'a pas encore de nom permet de le nommer. La découverte du syndrome des bébés battus, par exemple, en 1962, a permis de voir que certaines fractures n'étaient pas la conséquence d'une fragilité osseuse, mais la conséquence de coups. Pour que l'évidence devienne visible, il faut qu'elle porte un nom. Je pense que c'est la difficulté à reconnaître l'abus organisé des enfants dans notre société qui explique le lynchage médiatique dont Regina LOUF est victime.
 

Marc Reisinger


[1] Voir : Marie-France BOTTE, Jean-Paul MARI, Le Prix d'un enfant, Robert Laffont, 1993.
[2] Jorge SEMPRUN, Élie WIESEL, Se taire est impossible, Éditions Mille et une Nuits/Arte, 1995, p.14.
[3] René-Philippe DAWANT, L'enquête manipulée, Éd. Luc Pire, 1998.
[4] A. BULTÉ, D. DE CONINCK, M.-J. VAN HEESWYCK, Les dossiers X, EPO, 1999.
[5] Marc Reisinger, autre fidèle des affabulations pornographiques de Regina Louf, Le Soir Illustré, 28 octobre 1998.
[6] YOLANDA, L'innocence souillée, Presses de la Cité, 1995. Très curieusement, ce livre publié il y a 4 ans seulement est devenu totalement introuvable. Ses références n'apparaissent même plus dans l'inventaire des ouvrages publiés.
[7] X1 Une affaire d'État, Une sélection d'articles parus dans De Morgen en janvier et février 1998, Pour la vérité nE1, février 1998, p.25 [toujours disponible par correspondance].
[8] Pour plus de détails voir la brochure citée en [7].
[9] DE CONINCK et al, op ; cité, p.496.
[10] Regina LOUF, Silence on tue des enfants, Éd. Mols, 1998.
[11] Benoît GREVISSE, L'Affaire Dutroux et les médias, Academia Bruylant, 1999.
[12] Op.cité, p.112
[13] La Dernière Heure, 30 avril 1998
[14] Harald MERCKELBACH, Opkomst en ondergang van Getuige X1, Skeper, juni 1999.
[15] Ian HACKING, L'âme réécrite, Coll. Les Empêcheurs de penser en rond, 1998, p.184.
[16] Sherril MULHERN, L'Hypnose,la mémoire et la déconstruction du moi postmoderne, in La Transe et l'Hypnose, Imago.
[17] De Morgen, 9 septembre 1999.



 

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