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AUPEJ

Des énergies sociales en mouvement

Au Sénégal, la vie quotidienne est structurée par la religion. Tivaouane, ville sainte du tidjanisme n'échappe pas à la règle. Le maraboutisme est la règle d'or qui chapeaute la vie politique, sociale et syndicale.

Bien que composée de musulmans pratiquants, par esprit d'indépendance, l'association Actions Utiles Pour l'Enfance et la Jeunesse (AUPEJ) a toujours refusé un partenariat avec les confréries. Il n'y a donc pas d'éducation religieuse à AUPEJ qui ne reçoit aucun subside de l'État ou des marabouts. Elle n'a pas participé à la construction d'une colossale mosquée (à l'allure néo-stalinienne, construite à partir de fonds trouvés, en quelques jours, suite à des appels publics du marabout). N'oublions pas que l'école coranique est gratuite alors que les activités scolaires d'AUPEJ requièrent une participation financière des familles (garderie 5 ff mensuels et soutien scolaire 7,50 ff par mois).

Les Sénégalais sont connus dans toute l'Afrique de l'Ouest pour leur extrême politesse, il était donc urgent qu'AUPEJ ait un local pour abriter ses activités enfantines. En effet, quand les enfants et les animateurs travaillent dans la rue, l'obligation des salutations devient un empêcheur d'éduquer en rond.

Les conditions de vie sont extrêmement difficiles. Il faut compter une vingtaine de personnes à chaque repas (une femme sénégalaise passe à peu près 7 heures par jour dans sa cuisine pour nourrir la maisonnée !), le coût de l'eau, de l'électricité, des loyers n'a fait qu'augmenter ces dernières années suite aux privatisations des services publics. La scolarité des enfants devient de plus en plus onéreuse. À Tivaouane, dans la journée les hommes sont absents (travail dans les champs, aux mines de phosphate ou emploi durant toute la semaine à Dakar). La vie quotidienne est donc organisée par les femmes.

Une vie associative
ancrée dans le quartier

AUPEJ, née du secteur social informel a tiré profit de ses fondations. Elle s'appuie sur un réseau communautaire. Elle n'a pas présenté des outils sociaux et culturels clé en main aux habitants mais les a construits avec eux. Ce travail préparatoire est émancipateur dans la mesure où les populations apprennent à lire leur environnement, s'approprient des besoins réels et tentent d'y répondre de façon autonome. Étant complètement indépendante des autorités religieuses, étatiques, elle s'organise librement et établit des autonomies collectives. En effet, AUPEJ coordonne la vie associative alternative et participe à l'éclosion de pratiques sociales ou économiques émancipatrices. À la fois but et moyen, cette autonomie demande du temps, découle de tâtonnements, de mise en synergie très éprouvantes pour la collectivité et les personnes. Cela explique, en partie, la reproduction immédiate de relations formelles dans les espaces alternatifs. Créer dans la précarité épuise les expérimentateurs sociaux. Ce qui devrait être un simple préalable à la créativité culturelle devient un parcours du combattant. Les problèmes sociaux sont tels que la réinvention pédagogique devient un luxe ! La lutte pour imaginer des solutions à des problèmes sociaux urgents est entravée par les difficultés économiques, les lourdeurs administratives.

La stabilisation de ces espaces éducatifs devient donc un enjeu social non seulement pour l'émancipation présente des participants mais pour la pérénnisation d'espaces collectifs alternatifs. Pour créer, il faut du temps et de l'avenir ! AUPEJ a travaillé, travaille et travaillera encore et toujours dans l'urgence. Ce combat par et pour l'autonomie passe par l'indépendance économique, l'apprentissage de la prise d'initiatives et la coopération individuelle et collective. Vaste programme qu'AUPEJ a réellement concrétisé. Elle est à l'initiative de la Caisse des femmes et de l'ACAPES (collège-lycée alternatif scolarisant des jeunes évincés du système scolaire traditionnel). Elle a préféré tisser des liens transversaux durables que de centraliser des initiatives sociales. Cette synergie toute de partenariat multiple pose certainement des problèmes d'efficacité institutionnelle. Elle confronte des frilosités, oppose des égoïsmes, concrétise l'acceptation des différences, organise la gestion collective non pas dans un schéma linéaire mais centrifuge.

Se pose à elle, maintenant, le problème de la création d'outils permanents à l'émancipation des personnes. Cela passe par la construction de locaux, par un renforcement des structures, la formation des personnes, la création de relations pédagogiques et institutionnelles démocratiques.

En fait il n'y a qu'une dizaine de volontaires pour animer cette association. Les personnes-ressources travaillent en majorité à Dakar. La création de postes d'animateurs sociaux devient donc une urgence !

Grâce à l'apport financier de la campagne de solidarité internationale organisée par l'école libertaire Bonaventure (France), les premiers locaux ont été construits. Cela a permis de visibiliser et de cadrer les espaces éducatifs.

! La garderie (classe maternelle). Un groupe de vingt gamins est encadré par deux animatrices. Jusqu'à l'an passé, des volontaires se relayaient chaque heure pour assurer les séances éducatives. Ce turn-over imposé par des nécessités économiques était préjudiciable au fonctionnement de la classe. Suite à un travail de regards croisés avec une animatrice et une membre de Bonaventure, AUPEJ a décidé de renforcer la structure scolaire au détriment de l'accueil quantitatif. Elle a donc demandé une participation financière réelle des familles de l'ordre de cinq francs français par mois. Une chute de la moitié des effectifs a suivi cette nouvelle politique. Les animatrices sont les responsables pédagogiques du lieu : elles ont divisé les enfants en deux groupes, elles élaborent le projet pédagogique et le règlement intérieur. La permanence des animatrices a permis de mener à terme les activités : chant, dessin, collage, coloriage, contes, chansons, exercices d'écriture...

L'éducation physique, jeux, football, course, cacheBcache est assurée par un jeune animateur collégien.

Les choix budgétaires sont du ressort du bureau des parents d'élèves. Malheureusement, les animatrices ne sont pas rétribuées pour ce travail. Il est bon de rappeler qu'il n'y a pas d'école maternelle au Sénégal. La plupart des écoles privées prépare les enfants à l'entrée au primaire. Le mérite de cette garderie est de valoriser les activités artistiques, sociales et la langue maternelle des enfants avec très peu de moyens (quelques chaises, quelques bancs, un simple carton de matériel éducatif). Il est envisagé, suite à des débats collectifs occasionnés par la présence de la délégation bonaventurienne de transformer le paiement de la scolarité pour les familles qui n'en n'ont pas la possibilité en échange de savoir-faire, en don de compétences.

! Le soutien scolaire. Pour l'équivalent de 7,50 ff par mois, chaque soir, une des animatrices anime des séances de soutien pédagogique pour les enfants scolarisés dans les écoles du quartier (n'oublions pas qu'au Sénégal existe depuis quelques années le système du double flux : il n'y a pas assez d'écoles ou d'enseignants pour l'ensemble de la population scolaire, les enfants vont donc à tour de rôle à l'école). Plus de trente enfants suivent régulièrement ces séances.

! La bibliothèque Bonaventure. Suite à la défection de l'ancien bibliothécaire deux nouveaux venus en sont responsables. Ils ont d'énormes difficultés à l'animer, à contacter les enfants du quartier. Le principe d'une biblio-charette a été retenu au cours d'une réunion de coordination. Le secteur informatique est en sommeil. Malgré l'apport du matériel, AUPEJ a du mal à structurer cette activité par manque de local et de budgétisation. Pour autant elle a à cur d'organiser des formations informatiques.

! La formation professionnelle. Les machines à coudre dorment dans un coin. Les animatrices recherchent de quoi payer les matières premières (fil et tissus) en tricotant des vêtements dont le bénéfice de la vente sera utilisé pour leur atelier. Les apprenties attendent. Il n'y a pas de local électrifié pour les accueillir. Ce secteur avait donné naissance, il y a quelques années à une coopérative de production !

Désenclaver les initiatives

Les échanges internationaux nés du hasard entre ici et Tivaouane ont véritablement ouvert AUPEJ au monde extérieur. D'une part, en accueillant régulièrement des invités européens et d'autre part, en utilisant les évaluations croisées entre ces deux structures si semblables et si différentes. Bonaventure a imaginé de nouveaux liens sociaux et politiques pour y créer de nouveaux liens sociaux et donner un sens collectif à une initiative particulière. AUPEJ s'est appuyée sur les réseaux existants pour les démocratiser et les valoriser. Bonaventure a contextualisé des principes théoriques en les réinventant au fil de leur manipulation. AUPEJ a inventé de nouveaux espaces sociaux sans pour autant y expérimenter de nouvelles pédagogies. Deux systèmes équivalents et complémentaires : l'une est le faire-valoir de l'autre. L'une est frileuse sur un plan d'initiatives sociales, l'autre l'est sur un plan pédagogique. Ces regards en miroir ont permis à AUPEJ de mieux analyser ses possibilités de créativité sociale. Des contacts réguliers sont maintenant créés avec d'autres initiatives alternatives sénégalaises. Il fallut ces aller et retour entre ex-colonisée et ex-colonisatrice pour créer un lien social durable entre partenaires sénégalais : incroyable ! Cela symbolise tout à fait la représentation pyramidale des pouvoirs. Bonaventure aurait pu se contenter de ce tiers-mondisme valorisant pour elle. Mais en s'appuyant à son tour sur les initiatives émancipatrices d'AUPEJ, elle donne un sens social réel à son projet politique.

Il nous reste donc à approfondir ce nouveau partenariat international alternatif entre secteur politique et social : chiche ?

David

 

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