libertaire anarchiste anarchisme

FANTAISIE

L'argent
n'a pas d'odeur
... mais
il y contribue !

Bruxelles ressemble tellement à un soufflé retombé, à une méduse échouée sur une plage de béton, à un Bruxelles 2000 branché grotesque, à la petite mine essoufflée grise des fonctionnaires européens, belges et maussades, à un vulgaire guichet de vente de tickets pour l'Euro 2000, à une chanson de Lara Fabian. La parcourir, c'est toujours zoner et voir défiler le spectacle d'une bourgeoisie fin de lignée, zombiesque, livide, obèse, imbue d'attaché-case, cravatée, qui s'agite mollement, qui agiote follement, qui consomme, qui consomme, qui consomme, jusqu'à faire une somme de cons fatale, un authentique mur de la honte sur lequel butent inlassablement et tragiquement toutes les espérances de la dignité humaine, ainsi à jamais entravées par cette enceinte de morgue. Là s'y projettent comme sur les parois de la caverne de Platon, mais en négatif, en gris et pathétique, les ombres décharnées de toute la misère humaine de l'autre monde. Et les cris douloureux surgis des confins d'outre-tombe des crève-la-faim y résonnent comme un déplacement d'ouate, étouffés par l'exubérance sinistre et assassine des vrombissements des voitures démentes, tapissés par un écran d'images publicitaires de bonheur soldé, cynique et plat. Tous ces appels au secours, ces gémissements déchirants, ces fusées de détresse sont mis en sourdine, font flop, dans un océan d'indifférence ventripotente où les vagues ont des reflets d'argent.

Bruxelles-la-haine...

Vendredi donc, comme souvent, je voyageais en bus, gratuitement, joyeusement, bravement, assis et insouciant, chantonnant La Ravachole, libertaire et sans ticket... quand... arrivé à la place Royale...

- Contrôle des billets, svp.

- J'en ai pas, que je répondis.

- Votre carte d'identité, alors.

- Hélas, signé pas de chance. Vous m'auriez demandé d'entonner l'Internationale ou un petit air de 36, que je m'exécutais illico. Mais je suis un Juif de 41 qui refuse de porter une étoile jaune, une étiquette administrative de traçabilité, un tatouage sur carton plastique.

- Tu fais partie du Collectif sans ticket ? me demanda le contrôleur, étonnamment patient et amical qui cependant avait un visage dont certains traits m'étaient familiers sous sa barbe fournie.

- Oui et heureusement que là au moins, il n'y a pas de carte de membre, lui assuré-je.

- Alors, descendons et allons boire un verre, nous serons plus à l'aise pour discuter, me proposa-t-il, puis, à l'attention de ses collègues, il ajouta Le soleil, le ciel bleu, la température coton, tout nous invite à nous désaltérer, à faire une pause carrière. Compagnons contrôleurs, contrôlons notre dignité, éclusons quelques litrons de rouge en compagnie de... ?

- Dirk, répondis-je, tout sourire, et je souriais tellement jovialement, que même Mathilde, en comparaison, aurait eu l'air de la pleurnicharde Fabiola, d'une feuille de salade dans un Big Cheese, d'un Philippe en tutu, d'un Louis Michel en Autriche, d'un arc-en-ciel en Belgique.

- Et moi, c'est Werner, enchanté.

C'est ainsi que nous nous sommes retrouvés assis, à une petite dizaine, sur les marches du Mont des Arts, autour d'une fontaine de rouge, emplissant nos godets puis nos gosiers, avec un rare bonheur. Pour paraphraser un poète, chacun de nous se sentit alors comme la plus petite place Rouppe du monde, anonyme et libre, architecture quelconque, ne payant pas de mine, et pourtant...

- Salud y Anarquia ! proposa Werner.

- Salud y Anarquia ! qu'on reprit tous à l'unisson.

- Alors, tu ne paies jamais le bus ? me demanda Werner, le contrôleur.

- Non, je milite pour la gratuité des transports, le transport est un droit de l'homme qui doit être accessible à tous, dis-je un peu pompeusement.

- Oui, je connais évidemment la chanson. Et j'apprécie la méthode. Néanmoins, ce que j'ai du mal à digérer, c'est que souvent les anars se contentent de l'appliquer aux transports publics - ce qui, entre nous, est plutôt fa-cile - alors que les droits de l'homme, il y en a d'autres qui mériteraient tout autant l'application de cette méthode, comme par exemple, le droit de manger, le droit à la culture, le droit au logement, le droit au gaz, à l'électricité, au téléphone, à l'eau. Et là, que voit-on ? Des anars faire la file aux caisses des supermarchés, des libertaires portant caddies et porte-monnaies aux Abattoirs, des Bakounine remplissant consciencieusement des relevés d'eau, des Émile Henry signant des domiciliations bancaires au profit des fournisseurs d'électricité, et je passe sur les Ravachols s'acquittant de leurs loyers avec la régularité et la ponctualité du mécanisme de la minuterie d'une bombe à retardement, et je fais l'impasse sur les Louise Michel payant les traites de leurs maisons.

Werner ponctua son réquisitoire en avalant goulûment de grandes gorgées de rouge à la manière des corsaires des films hollywoodiens. Ses collègues l'approuvèrent et firent passer la fontaine de vin... À ce moment, je me fis la remarque en mon for intérieur que leurs visages ne m'étaient pas non plus tout à fait étrangers.

- La critique est facile, comme le sarcasme, hasardai-je, mais quoi, le rapport de force actuel dans lequel se trouve le mouvement anar n'incite guère à un surplus d'audace.

- C'est tout ce que tu trouves à répondre ? Tu parles comme un pro de la politique : rapport de force, réalisme etc., s'enflamma Werner. Il y a des barbelés partout à s'en choper un tétanos d'enfer, ce monde pullule de frontières, de garde-frontières à la poésie des garde-manger, de serrures, de scellés, de portes blindées, de coffres-forts à en suffoquer, et tu proposes, toi, en quelque sorte de prendre ce mal en patience. Quand tu parles comme ça, laisse-moi te dire que t'es un anar d'aquarium, "d'aquarium à verre dépoli pour poissons timides", pour reprendre le mot d'Alphonse Allais. Comme c'est d'un tristouille, Dirk, comme c'est d'un lamentâcre et tellement confortasse. T'as un boulot ? Oui ! T'as du fric, un petit capital mensuel, je présume, t'es donc du côté des capitalistes, tendance grain de sable, sans doute, mais de ces grains de sable dont le capitalisme fait ses plages, ses plages blanches de sable pilé.

Puis, dans le sens du passage de la fontaine à vin, on se passa la parole à tour de rôle, les acolytes de Werner s'en donnant à cur joie, se gargarisant au rouge et aux propos tranchants.

- L'argent, enchaîna une des contrôleuses de la bande, c'est des morceaux de haine dans chaque porte-feuille. Chaque billet de banque est une insulte à la fraternité humaine.

- Oui, l'argent, c'est le premier degré de la méfiance, poursuivit un autre. C'est le premier verrou à la solidarité humaine. L'argent, c'est la propriété et la propriété, c'est le vol, c'est connu, c'est oublié.

- Il faut abolir la propriété, les anars l'oublient par trop souvent, reprit encore un autre. La propriété débouche toujours sur la hiérarchie, sur la guerre, sur MSF CCP 000-0000000-00. La propriété privée fait de nous des douaniers, des vigiles perchés sur les miradors de notre possessivité. Oui la propriété, c'est le vol. L'argent, c'est le vol. L'argent, c'est tantôt la chaise électrique des pauvres, tantôt le salaire de la peur.

- La société libertaire doit se construire dès maintenant, au jour le jour, ajouta le suivant. Comment ? Je ne sais pas trop. Mais à coup sûr, pas avec de l'argent, pas avec des mentalités de propriétaires. Il faut une rupture. Il faut zapper la société, radicalement. Commencer par soi-même bien sûr, sans tabou, ni veau d'or pour museler la Nana Mouskouri qui chante en chacun de nous. Avec les pioches d'une résolution collective, on pourra alors lézarder et passer outre les murs de haine qui nous encerclent à nous rendre bancaux. Le monde est vaste, la terre appartient à tous, suivons les voies balisées par les Marius Jacob, les Durutti, empruntons des chemins nouveaux, quittons le sillon des routes tracées par les banques mortifères, ces banqueroutes criminelles qui mènent droit à la déresponsabilisation, au servage et aux traites mesquines.

- Il s'agit bien de créer 10, 100, 1.000 Seattle au quotidien, au niveau local, régional, continental, scanda enfin celui du groupe qui avait goûté plus que de raison tiède au nectar de nos résolutions.

C'est alors que mon franc tomba (je ne le ramassai évidemment pas, après tout ce que je venais d'entendre). Mais oui, sous ces barbes-postiches- sous ces perruques baroques, je reconnus mes amis, mes frères en anarchie. Werner, c'était bien sûr Rarab. Et puis, elle, Mickey Chawet, et Fun, et Surlegateau, et Lelie C., et Nanie-Marre, et tous les autres.

- Mais que faites-vous en contrôleur, m'écriai-je incrédule ?

- On passe à l'offensive, me répondit Rarab. On va à l'abordage des passagers. À ceux sans tickets, on offre un illet rouge et un sourire complice, aux autres, on déchire les tickets, on les réduit en confettis qu'on balance en l'air allègrement et basta les caniches. Vive le transport libéré ! Vive l'anarchie organisée !

Bruxelles, ma belle...

Dirk

 

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