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TRANCHE DE VIE

Née protestante

Dans ma famille
on se pose pas
de question :
on naît, on vit,
on meurt protestant.

Quand j'ai vu le jour il y a une bonne quarantaine d'années, elle s'est vite empressée de me faire baptiser dans un temple immense, ancien château ayant appartenu à une tante de Louis XV et que les protestants allaient racheter en 1804 pour en faire leur lieu de culte exclusif, mettant ainsi fin à 120 ans de simultaneum ou église mixte, c'est-à-dire de partage d'un même édifice entre deux communautés religieuses, catholiques et protestantes. Partage forcé, introduit par Louis XIV, souvent haineux, plein de mesquineries et de tours pendables joués à l'encontre de son adversaire spirituel.

Le décor historique
et le fondement moral

Quand l'Alsace est rattachée à la France de Louis XIV en 1648 par le traité de Westphalie, la Réforme de Luther, Calvin et Zwingli est déjà largement introduite, coupant la région en deux : majoritairement protestante au Nord selon un axe Saverne-Strasbourg, catholique ailleurs avec quelques îlots de protestantisme. Cette séparation répondant au principe de cujus regio ejus religio (tel prince, telle religion) imprégnera profondément les mentalités et les us et coutumes des habitants.

On peut dire de la réforme protestante qu'elle est la justification théologique de l'obéissance, la conception divine du pouvoir temporel dont se serviront le moment venu les philosophes de l'État moderne. En dehors de l'État, point de salut ! L'État laïque n'est pas loin ! Cette réforme matérialise l'esprit du capitalisme, voire de la politique moderne. Pour Luther, il doit y avoir un État auquel il faut obéir. Selon lui, Dieu (ce petit malin !) a instauré deux règnes : le spirituel qui, par le Saint-Esprit fait des chrétiens des gens de bien et le temporel qui fait obstacle aux non-chrétiens et aux méchants afin qu'ils soient obligés par des contraintes extérieures de respecter la paix et de rester tranquilles B qu'ils le veuillent ou non. La soumission au Prince qui use chrétiennement de son glaive est la soumission à Dieu. Luther façonne alors un individu totalement dé- pourvu d'humanité : hanté par le péché, le réformateur en fait non seulement la créature de Dieu mais aussi le sujet zélé de l'État. Et Luther de justifier ainsi sa place du côté de la répression pendant la Guerre de Trente Ans.

De quelques applications
sociales du protestantisme

Car ce qu'il faut retenir du protestantisme, ce n'est pas tellement les divergences théologiques et fonctionnelles de l'idéologie (rejet de l'autorité papale, du culte de la Vierge, d'un certain nombre de sacrements, du célibat des prêtres, etcY) ni les multitudes d'églises issues de ce courant (luthériens, réformés, anglicans, congrégationalistes, méthodistes, pentecôtistes, piétistes B j'en passe et des meilleurs !). Le protestantisme, contrairement aux idées reçues, n'est pas forcément synonyme de progrès. Il a beau constituer, par exemple, une étape importante pour le développement scolaire en Alsace, les écoles n'ouvrent que dans un seul but : l'alphabétisation comme condition indispensable pour assimiler les concepts nécessaires au salut de l'âme, en remplaçant les rites par un savoir et la lecture de la Bible ! De plus, il exige la séparation des sexes, instaure un droit d'écolage (études payantes !) et associe l'école aux paroisses.

Cet héritage survivra longtemps dans ses formes archaïques : je suis allée à l'école primaire de filles protestantes, mes petits copains à l'école primaire de garçons protestants, les deux écoles étant situées dans des quartiers bien différents pour que les rencontres des sexes ne se fassent pas ! Seuls le catéchisme obligatoire (de dix à quatorze ans on vous bourre le mou pendant une à deux heures par semaine) et l'École du Dimanche nous réunissaient après le culte en allemand et en français sur les bancs de bois et le chur de l'Eglise résonnait de nos voix enfantines pleines de ferveur susurrée ! La paroisse catholique refusant fermement d'accueillir dans ses écoles confessionnelles les enfants de religion juive, ceux-ci rejoignirent les écoles protestantes. Mais pendant le quart d'heure de religion obligatoire, l'institutrice leur confiait un devoir écrit et les encourageait innocemment à avoir les oreilles en alerte quand l'harmonium accompagnait le chant religieux du jour. Car, ici, en Alsace-Lorraine, l'enseignement religieux fait partie de l'enseignement tout court et dans les écoles primaires, ce sont les instituteurs et institutrices en personne qui en assurent la transmission. Et ce, dès l'école maternelle !

Bien sûr ! Je vous parle d'un temps révolu puisque cuménisme oblige, on mélange maintenant les torchons et les serviettes et nous ne formons plus qu'un dans la résurrection du Christ ! Les petits garçons et les petites filles fréquentent les mêmes écoles, mais la religion les sépare encore : quand vient l'heure de religion, les groupes se forment et chacun rejoint docilement la salle du curé, du pasteur ou de leurs laïcs. Ceux qui sont dispensés sont montrés du doigt : les musulmans, les juifs, ceux dont les parents ne sont rien ! Comme nos gamins, qui, un temps, ont souffert de la pression sociale de groupe, frustrés de ne pouvoir participer à l'alibi distrayant (on fait du bricolage en préparant la crèche pour Noël !) ou d'avoir leur petite sucette. La dame qui fait religion est très gentille : elle distribue des bonbons !.

- Pourquoi vous voulez pas que je fasse religion ? Ils s'amusent bien pourtant !

Le lobby religieux est tout puissant, ici comme ailleurs. Mais ici, les ministres des cultes sont fonctionnaires de l'État, les communes participent à l'entretien et la réfection des bâtiments religieux, les paroisses ont leur conseil de fabrique qui décide de l'administration des biens fonciers ou autres ainsi que de la vie de la communauté religieuse. Malgré le brassage et la cohabitation cultuelle, on reste toujours référencé par rapport à une appartenance religieuse : on est d'un bord ou de l'autre, on est tolérant juste ce qu'il faut. Enfant et adolescente on me disait de me méfier des catholiques, que nous n'avions rien à voir avec eux, que leur culture était différente, que les prêtres les tenaient d'une main de fer, qu'ils étaient obtus et jaloux de leur religion, et tant qu'à faire, qu'ils avaient confisqué Dieu à leurs propres fins.

Estampillé(e) à vie ?

La vie s'articule et se scande autour de conventions. Dans le privé, le protestantisme a gommé le corps, la sensualité. Les marques du puritanisme, voire d'austérité transpirent des rituels : sobriété de l'autel très rudimentaire, habit noir du pasteur. On est loin du pompeux et des cliquetis des messes cathos ! Et cette subtile invention de la confesse où les catholiques s'épanchent sans vergogne de leurs ridicules péchés, alors que les protestants souffrent mille douleurs, seuls face à Dieu, ce Dieu vengeur, terrifiant, sanguinaire, qui exige, selon la légende, l'immolation de son propre fils. Fritz Zorn, descendant d'une famille protestante très riche de Zurich, raconte avec beaucoup de justesse dans son livre autobiographique Mars, qu'il a été éduqué à mort. Je pourrais dire, pour ma part, avoir été élevée dans le respect des convenances, des lois et de la méfiance de l'autre. Difficile de sortir totalement indemne de tant d'années de catéchisme forcé et autant d'Écoles du Dimanche où l'on vous serinait à longueur de cantiques et d'alibis culturels la toute-puissance de Dieu, le respect de l'ordre établi. J'ai dû me battre pour ne pas voter à dix-huit ans. On m'a vivement apostrophée en hurlant que cela ne se faisait pas ! Et cet esprit de tolérance hypocrite ! Oui, nous sommes ouverts, mais seulement dans l'acceptation de la différence et non pas dans son respect. Je me surprends encore parfois à ressentir au fond de moi ce sentiment de culpabilité, poison subtil que des générations de personnes bien intentionnées ont délité dans mes pensées et qui paralyse toute tentative d'affirmation de soi.

Il est facile de se battre contre les dieux, mais il est autrement plus difficile et donc plus nécessaire de lutter contre l'idée même de Dieu. Lorsque celle-ci vous cueille dès le berceau, elle modèle vos années d'enfance et conditionne ainsi toute une vie. La campagne de débaptisation lancée actuellement à l'occasion du Jubilé est une occasion de se faire entendre, mais elle ne suffit pas à elle seule à contrecarrer les plans toujours conquérants des tenants de la religion. N'oublions jamais que là où Dieu est, l'homme (et encore moins la femme !) ne peut exister !

Devenir libre-penseur(se) et anarchiste, c'est brûler un beau matin tous ces oripeaux dans lesquels on vous a enveloppé(e) et aller, riche de sa seule humanité, à la recherche du bonheur, de cette générosité dénuée de toute charité, de cette fraternité libérée de toute bonne conscience, de cette tolérance élargie qu'on appelle le respect, de cette liberté indispensable à chacun et chacune pour construire ensemble un autre futur.

Martine
Fédération Anarchiste Francophone

 

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