L'EXEMPLE
DE PORTO ALEGRE AU BRÉSIL

La démocratie participative...
un premier pas vers
la démocratie directe ?

Conseils de quartier, consultation des associations, débats publics, référendums d'initiative populaire, ou encore réforme des enquêtes d'utilité publique, les idées foisonnent à droite comme à gauche pour que les citoyen-ne-s s'impliquent davantage dans le fonctionnement des institutions politiques. Même si les initiatives concrètes restent encore marginales, même s'il existe des différences notables entre les propositions des uns et des autres, c'est bien l'idée d'une démocratie plus participative qui est de fait préconisée ici. C'est-à-dire d'une démocratie où les citoyen-ne-s ne seraient plus seulement consulté-e-s une fois toutes les x années, mais dans laquelle ils et elles seraient plus ou moins intimement associé-e-s au fonctionnement des institutions, à l'élaboration des choix et aux prises de décisions.

De la démocratie représentative...
à la démocratie participative

Démocratie participative. Le terme est lancé. L'idée semble faire son chemin et l'on pourrait à juste titre se demander s'il ne s'agit pas là d'une première étape vers la démocratie directe. La démocratie participative n'écorne-t-elle pas en effet le principe de la délégation de pouvoir à des élus sans contrôle véritable, ni mandat impératif ? Ne tend-elle pas à donner aux citoyen-ne-s sinon tout le pouvoir, du moins la possibilité d'être pris véritablement en compte et même d'influer sur les décisions politiques ? Ne pourrait-il pas s'agir d'un premier pas conduisant nécessairement à ce qu'à terme le fonctionnement des institutions, les orientations et les choix soient directement élaborés et décidés par les citoyen-ne-s eux-mêmes ?

Démocratie participative. Cette idée a évidemment de quoi séduire tous ceux et celles qui sont sensibles aux thèses autogestionnaires, mais qui pourtant a été élaborée, lancée et qui est toujours aujourd'hui soutenue par des courants politiques pour le moins jacobins, étatistes et autoritaires. Trotskistes, communistes, chevènementistes ou encore gaullistes font, en effet, non seulement régulièrement référence à la démocratie participative mais ce sont eux qui en ont même inventé le concept et qui l'expérimentent en maints endroits. démocratie participative ? Somme toute, un drôle de sujet de consensus pouvant séduire les tenants du moins d'État, voire du pas d'État du tout, mais qui est cependant mis en œuvre par ceux du toujours plus d'État et de centralisation. Ceci a évidemment de quoi surprendre, de quoi créer un malaise certain ou du moins un doute sérieux quant à la nature véritable, quant au sens réel de cette proposition, que l'on aurait pu interpréter - a priori - comme un premier vers l'autogestion. Proposition consensuelle, trop peut-être pour être honnête à moins de croire à toute force que les tenants du jacobinisme se soient tout à coup convertis aux vertus d'une citoyenneté active pour ne pas dire de la démocratie directe.

Dès lors, l'examen d'une expérience concrète de démocratie participative n'est peut-être pas inutile. Cela peut nous permettre de mieux comprendre ce dont il s'agit et de saisir un peu mieux où veulent en venir tous ceux et celles qui en font aujourd'hui la promotion. Et quitte à faire une étude de cas pourquoi ne pas prendre celui de Porto Alegre au Brésil, cité régulièrement en France comme l'exemple à suivre aussi bien par les verts que par les trotskistes.

Luttes urbaines à Porto Alegre

On peut démarrer la généalogie de la démocratie participative à Porto Alegre aux années 1970. Tout au long de cette décennie, des associations de quartiers s'étaient constituées dans cette ville industrielle du sud du Brésil d'environ 1.200.000 habitants. Comme dans bien d'autres pays, ces comités de quartier menèrent tout d'abord des luttes locales sur différents sujets comme la distribution d'eau, l'assainissement, les transports en commun ou encore sur tel ou tel projet d'équipement. Au début des années 1980, un tournant s'amorça. Sous l'impulsion des militant-e-s du PDT (Parti Démocratique du Travail, socialiste) et du PT (Parti des Travailleurs, trotskiste), les associations de quartier formèrent des coordinations tout d'abord à l'échelle d'arrondissement, puis de l'agglomération. L'objectif était double. Il s'agissait non seulement de structurer le mouvement et de grouper les forces, mais aussi d'un effort disons qualitatif visant à dépasser le niveau local du quartier pour se donner les moyens d'intervenir au niveau de l'agglomération.

Dès 1985, les choses évoluèrent rapidement. Le candidat du PDT remporta les élections municipales et ce notamment grâce au soutien des comités de quartier. Dans le même temps le PT prenait la tête du mouvement associatif. La question des rapports entre ces deux formations politiques se posa alors avec force. Organisations concurrentes, elles partageaient néanmoins une histoire commune au sein des associations territoriales mais cela ne déboucha pas sur la formation d'une majorité de gauche plurielle. Chaque parti resta campé sur sa structure et tout au long de la mandature socialiste, des conflits opposèrent régulièrement le PDT au PT et bien sûr comme il se doit la nouvelle municipalité aux comités de quartier.

Comités de quartier et municipalité : pouvoir et contre-pouvoir

Les tensions qui suivirent entre mouvement associatif et pouvoir communal ne peuvent cependant être réduites à de simples antagonismes entre organisation politiques concurrentes. Ces aspects furent certes prégnants, mais ils n'expliquent pas tout. D'autres problèmes plus structurels se posèrent également. Du côté de la mairie, le PDT souhaitait en effet exercer son nouveau pouvoir normalement, c'est-à-dire en toute souveraineté. Son raisonnement était simple. Le jeu démocratique donnait clairement le pouvoir délibératif et décisionnel au conseil municipal et à son exécutif. De plus, ce pouvoir était parfaitement légitime au plan légal car conféré par le suffrage universel. Mais du côté des comités de quartier, les choses n'étaient pas vraiment envisagées dans les mêmes termes. Considérant, non sans raison, que le nouveau maire leur devait son fauteuil, ceux-ci désiraient être pris en compte et même influer sur les choix municipaux et ce également au nom de la démocratie et de la légitimité populaire. Cette aspiration, soulignons-le encore, dépassait amplement la seule question des rapports entre PDT et PT. Certes ce dernier l'utilisa pour s'imposer face à son ancien partenaire socialiste, mais il l'utilisa seulement car il existait bien une véritable aspiration des comités de quartier à prendre directement en main la destinée de leur ville, c'est-à-dire leur propre destinée.

Légitimité contre légitimité, rationalité contre rationalité, les tensions entre organisations territoriales et pouvoir municipal étaient inévitables même en l'absence de concurrence politicienne entre partis antagonistes. Elles s'esquissèrent d'ailleurs avant même les élections. Lors de la campagne électorale, les comités de quartier firent pression sur le candidat socialiste pour qu'il s'engage à organiser un grand débat public sur les choix d'investissement municipaux lorsqu'il serait élu. Cette demande n'était pas anodine car elle revenait à vouloir ouvrir la boite noire du budget, là où l'argent public est affecté à tel ou tel projet, là où se décide de fait les choix qui influeront sur l'organisation et la structuration de la ville et au-delà sur nos vies quotidiennes. Cette demande n'était pas non plus anodine dans le sens où il pouvait s'agir d'un premier pas. Le second pouvant être que la municipalité prenne réellement en considération l'avis des habitants sur tous les sujets ; le troisième enfin que le budget d'investissement et de fonctionnement - et à travers cela redisons-le la totalité de la politique municipale - soit élaboré et approuvé non plus par les élus mais par directement par les habitants.

Au cours de cette campagne électorale, le PDT céda bien sûr aux exigences des comités de quartier. Il accepta... de promettre d'organiser de tels débats non seulement au début mais aussi tout au long de son mandat. Tant qu'à promettre... Mais les promesses électorales n'engageant que ceux et celles qui y croient, elles ne furent bien évidemment pas honorées.

Quatre ans plus tard, en 1989, le PDT englué dans des affaires de corruption et de malversations diverses perdaient les élections et c'est le PT qui prenait sa place. Ainsi les comités de quartier servaient à nouveau de marchepied électoral. L'histoire toutefois ne se répéta pas car les trotskistes ne firent pas les mêmes erreurs que leurs prédécesseurs. Conscient des frustrations que les promesses non tenues avaient engendrées dans le mouvement associatif, conscient que ce dernier voulait réellement et profondément être pris en compte dans la manière dont la ville était gérée et aménagée, le PT mit immédiatement en place des structures permettant une certaine participation des habitants à l'élaboration du budget municipal.

Première ébauche
d'un processus participatif

À peine élu et alors que la ville était engluée dans une crise financière retentissante (en 1989, 98 % des recettes municipales furent englouties par le seul paiement des salaires des fonctionnaires), la nouvelle municipalité PT divisa la commune en 16 arrondissements. Dans chacun d'eux, un forum fut institué afin que les habitants puissent venir y présenter et y débattre de leur priorité en matière d'équipements et d'infrastructures. Chaque arrondissement devait ainsi établir une liste de revendications, puis élire des délégués chargés de les porter dans une instance générale : le Conseil du Budget Participatif ; ce dernier n'ayant ni plus ni moins en charge que de préparer le budget d'investissement de la municipalité pour 1990. Il devait l'établir non pas tout seul, il est vrai, mais conjointement avec les services techniques municipaux. Et somme toute pourrions-nous croire, le conseil du budget participatif se substituait ici au conseil municipal ; les services techniques n'ayant théoriquement comme rôle que d'aider et de conseiller à la mise en œuvre concrète des projets.

Des trotskistes, fidèles disciples du bureaucrate en chef du coup d'État d'octobre 1917, aficionados des assassins des soviets, sabordant un pouvoir central, leur propre pouvoir qu'ils venaient tout juste de conquérir, la chose avait de quoi surprendre. Seraient-ils devenus fous ? Se seraient-ils subitement ralliés pour on ne sait quelles raisons à l'anarchisme ? Ni l'un, ni l'autre évidemment, car la réalité de ce premier processus de participation fut sensiblement différente de ce que nous en donne à voir sa simple théorie.

La première année, seulement 400 personnes (sur 1.200.000 habitants rappelons-le) participèrent à l'un ou l'autre de ces forums. Un inventaire des demandes fut malgré tout réalisé et il fut colossal. Les assemblées d'arrondissement tout comme le conseil d'agglomération se bornèrent toutefois à les collationner sans définir aucune priorité, ni réaliser aucun arbitrage entre des demandes qui pouvaient pourtant être parfois redondantes voire antagonistes. Officiellement, il s'agissait d'éviter les tensions entre les districts afin d'éviter de casser la dynamique. Sans doute, peut-être... mais des arbitrages, il fallut bien en faire et des priorités en mettre car les finances municipales étaient très loin de pouvoir satisfaire toutes les attentes. Et ce furent les services techniques municipaux, toujours dirigés par le conseil municipal, qui hiérarchisèrent les priorités, qui arbitrèrent entre les projets et qui, somme toute, choisirent dans l'inventaire à la Prévert que lui avait remis le conseil du budget participatif ce qui serait réalisé tout de suite, plus tard... ou pas du tout. En d'autres termes, ce fut encore et toujours le pouvoir municipal qui décida de l'architecture du budget d'investissement de la commune et donc de la politique d'aménagement de la ville.

Il va s'en dire que les choix opérés par la municipalité ne furent pas toujours du goût des habitants, qui avaient quelque peu l'impression de s'être fait de nouveau gruger. Des tensions apparurent rapidement, des conflits éclatèrent ici et là. Et la municipalité PT prise à son propre piège se trouva devant une alternative très simple : supprimer les structures participatives qui en l'état ne satisfaisait sinon personne, du moins peu de monde avec le risque de se retrouver dans la même position que le PDT peu d'années auparavant ou bien au contraire céder aux exigences des comités de quartier en permettant que la population puisse définir elle-même les arbitrages budgétaires et donc la politique urbaine avec le risque évident d'auto-détruire à terme son propre pouvoir politique.

Mise en place du budget participatif

Le trotskiste est filou. Ça on le savait. Mais le trotskiste brésilien apparemment encore plus que la moyenne. Le PT accepta en effet de réformer totalement le processus participatif et de lui donner très officiellement le pouvoir d'élaborer et de décider le budget municipal tant en matière d'investissement que de fonctionnement. Et en théorie donc, les habitants avaient désormais tous les pouvoirs en main pour gérer et aménager la ville en lieu et place du conseil municipal.

La nouvelle organisation - décidée non par les habitants eux-mêmes, mais par le conseil municipal - fut la suivante. Chaque année des assemblées générales doivent se tenir dans les différents quartiers de Porto Alegre. Elles ont pour mission de définir une liste hiérarchisée d'investissements à réaliser dans leur secteur. Elles nomment ensuite des délégués qui siègent dans un des 16 forums d'arrondissement. Dans ces derniers, les délégués des différents quartiers ont en charge d'arbitrer entre les projets et à nouveau de définir des priorités. Une fois la chose faite, ils doivent élire à leur tour des délégués qui iront participer au conseil d'agglomération. Parallèlement à ce système d'assemblées territoriales emboîtées, des forums thématiques (développement économique ; organisation de la ville et développement urbain ; transport et circulation ; éducation, culture et loisir ; santé et aide sociale...) furent également constituées pour traiter de questions transversales difficilement traitables dans le cadre précédent. Ces assemblées thématiques ont également à élire des délégués pour le Conseil d'Agglomération du Budget Participatif.

Formé de délégués des forums d'arrondissement et des assemblées thématiques, ce dernier a en charge d'harmoniser les différentes propositions, d'arbitrer si besoin est entre les projets et de définir les priorités d'investissement. En théorie, c'est cette instance qui décide en premier et dernier ressort du budget annuel d'investissement mais aussi de fonctionnement de la municipalité. En principe, c'est donc elle qui décide désormais de la politique d'aménagement mais aussi de gestion de la ville.

Si l'on s'en tient à ce schéma théorique, celui que nous présentent volontiers les écologistes et les trotskistes français pour nous vanter les mérites de la démocratie participative, on pourrait croire qu'il s'agit là sinon d'un fonctionnement autogestionnaire du moins d'une avancée tout à fait significative en ce sens. Mais comme en toute chose, la réalité est souvent bien différente de la théorie plus ou moins idéalisée.

La question de l'expertise
ou le pouvoir de décider
ce qui est ou non viable

Sur le papier, c'était désormais le Conseil du budget participatif qui définissait la totalité de la politique municipale ; la municipalité - conseil municipal et services techniques compris - n'ayant en charge que la mise en œuvre concrète des décisions prises. Mais dans les faits, les choses furent sensiblement différentes.

Les services techniques - ingénieurs, architectes et autres urbanistes - intervinrent régulièrement, non pas bien sûr sur la politique générale qui avait été décidée par le conseil participatif, mais sur la viabilité ou la faisabilité de tel ou tel projet. Fort de leur légitimité professionnelle reposant d'ailleurs sur des connaissances techniques tout à fait réelles et précieuses, ils donnèrent leur "avis" sur la possibilité matérielle de réaliser tel équipement ou sur la capacité d'entretenir ou de gérer à terme telle autre infrastructure. Par ces conseils apparemment strictement techniques, ces services (toujours rattachés au conseil municipal rappelons-le) réussirent à modifier certaines décisions du conseil participatif et même à en annuler d'autres. De fait, intervention ponctuelle par intervention ponctuelle, l'influence des services techniques sur la politique élaborée par le processus participatif ne fut pas négligeable et réussit maintes fois à modifier sensiblement le sens des décisions prises au cours du processus participatif.

Les assemblées territoriales ne furent évidemment pas dupes de la chose. Elles se rendirent rapidement compte de l'incidence que cela pouvaient avoir sur la politique qu'elles avaient élaborée. Elles se rendirent également compte que ces avis "autorisés" pouvaient parfois n'être qu'un prétexte utilisé tantôt par les services techniques, tantôt par le conseil municipal lui-même (toujours patron de ces services techniques) pour s'opposer ou infléchir, sans avoir l'air d'y toucher, aux orientations qu'elles avaient votées et élaborées. D'une année sur l'autre, les assemblées territoriales cherchèrent bien sûr à s'opposer à ce type d'arguments, mais sans succès véritable. Les services techniques préparèrent simplement un argumentaire encore plus étayé et encore plus technique.

Le problème fondamental qui est soulevé ici est que le processus participatif tel qu'il fut mis en œuvre au Brésil ne permet pas aux assemblées territoriales de se doter de leur propre capacité d'expertise. C'est-à-dire de définir ce qui est techniquement possible, viable et envisageable. De par la volonté du conseil municipal PT et ce malgré les demandes répétées des habitants, les services techniques sont restés attachés à la municipalité. Et corollaire obligé, les assemblées territoriales sont restées clairement dépendantes de ces services et à travers eux de la municipalité.

Cet aspect méconnu et volontairement caché du processus participatif à Porto Alegre nous permet d'apercevoir que la participation mise en place dans cette ville ne signifie aucunement que les trotskistes brésiliens aient voulu donner tout le pouvoir aux habitants. La municipalité PT a volontairement conservé un atout d'importance : les services techniques. Il s'agit là d'une véritable arme politique qui, sous couvert de technique lui permet d'imposer son point de vue sur celui des habitants tout en faisant l'économie d'un véritable débat toujours potentiellement source de conflits politiques.

D'aucuns pourraient dire qu'il s'agit là d'une question certes importante, d'une faille sans doute regrettable dans le processus participatif à Porto Alegre, voire d'un aspect méconnu qui dévoile à l'évidence que les trotskistes brésiliens (ô surprise) sont toujours très loin d'être gagnés aux idées autogestionnaires. Mais néanmoins il ne s'agirait là que d'un défaut mineur facilement rectifiable, d'une simple erreur de conception (voulue ou non est un autre problème) mais qui ne remettrait pas en cause la valeur et l'intérêt du processus participatif en tant que tel.

Processus participatif
et classes sociales

Le problème toutefois, c'est que les défauts de conception ne se limitent pas à cela. Il en est d'autres, beaucoup plus fondamentaux qui ne soulignent pas un simple problème circonstanciel, plus ou moins révélateur de la véritable culture politique d'un parti donné, mais qui marquent des insuffisances et des contradictions beaucoup plus structurelles.

La mise en place du processus participatif fut explicitement présentée comme la volonté de donner à tous les habitants de Porto Alegre la maîtrise directe de l'aménagement et de la gestion de leur ville. Dans les faits, seule une part mineure de la population participa à ce processus. Durant les cinq premières années, 14.000 personnes ont assisté à l'une ou l'autre des réunions organisées dans le cadre du budget participatif, soit 8,4 % de la population adulte de Porto Alegre. C'est déjà mieux il est vrai que lorsque le budget était décidé par seulement quelques conseillers municipaux, mais cela fait peu malgré tout. D'autant que ces 8,4 % sont très loin d'être représentatifs de l'ensemble de la population. 60 % d'entre eux avaient un revenu familial trois fois supérieur au salaire minimum brésilien ; en d'autres termes les habitants qui participent au budget participatif sont essentiellement issus et représentatifs des classes moyennes et supérieures (classes moyennes en fait), ce qui fait évidemment sourire lorsqu'on sait que cette procédure fut mise en place par le Parti des Travailleurs qui aime à se présenter comme le représentant des classes populaires. Ce défaut de représentation de certaines classes sociales et inversement de sur-représentation d'autres catégories s'accentuent en outre à mesure que l'on monte dans la hiérarchie du processus participatif. Dans les assemblées d'arrondissement et plus encore dans le conseil d'agglomération, les délégués élus ont en effet un niveau de revenu et de scolarisation encore plus élevé.

Par delà les beaux discours on s'aperçoit ici que la démocratie participative n'est pas exempte de critique - tout comme la démocratie représentative d'ailleurs - quant à la réalité de sa représentativité. Certaines classes y participent, d'autres non. On peut le déplorer. Certains vont même jusqu'à vilipender ces classes populaires, qui refusent obstinément de remplir leur sacro-saint devoir de citoyen que cela soit en s'abstenant lors des élections ou en boycottant les forums participatifs. On peut toutefois essayer de comprendre le pourquoi de cette attitude constante et l'on verra alors qu'elle est non seulement légitime et compréhensible mais qu'elle révèle en outre une faille structurelle, un défaut fondamental de la démocratie participative : son champ d'exercice.

Il faut en effet avoir le ventre bien rempli et sans doute aussi un sacré mépris pour les classes populaires pour ne pas comprendre que ces dernières ont bien d'autres choses à faire et à penser que de s'intéresser, que de participer à des semblants de démocratie qui ne leur offrent comme seule perspective que de décider si les rues auront ou non un terre-plein central, si les places seront rondes ou carrées ou si l'école sera ici ou là. Ces questions sont certes importantes dans l'absolu mais lorsqu'on est dans la misère, on est dans une logique de survie. Ce qui importe, c'est avant tout d'éviter l'huissier, de conserver ou d'obtenir un logement, de manger chaque jour à sa faim, de se soigner, d'avoir un emploi ou au moins un minimum de ressource.

Toutes ces choses sont vitales et centrales pour les classes laborieuses brésiliennes tout comme pour leurs homologues des quatre coins du monde. Or la démocratie participative n'y répond pas ou très mal et très indirectement. En réalité, la démocratie participative, c'est au mieux déléguer aux habitants les attributions légalement dévolues aux conseils municipaux. La belle affaire qui ne remet pas en cause la séparation entre champ politique et champ économique ; la belle arnaque qui ne répond ni aux besoins de ceux qui crèvent sous le joug du capitalisme, ni aux aspirations de ceux qui, comme à Seattle, entendent imposer une économie non plus tournée vers les profits de quelques-uns mais vers la satisfaction des besoins de tous et de chacun. Elle n'offre aux exploité-e-s et à tous ceux et toutes celles qui ont soif de justice et d'égalité sociale que la maigre perspective d'autogérer certains aspects de son cadre de vie ou au pire sa propre misère sans remettre en cause les privilèges patronaux, les inégalités sociales et la répartition des richesses produites. Peut-on s'étonner alors que les classes populaires boycottent ou du moins boudent les forums participatifs ?

Ne remettant pas en cause la séparation entre champ économique et champ politique, séparation établie par la bourgeoisie et pour son plus grand bénéfice, la démocratie participative diffère déjà fondamentalement en cela de la démocratie directe qui fait la promotion quant à elle d'un fonctionnement réellement démocratique sur tous les aspects de la vie non seulement dans ce que l'on appelle aujourd'hui la politique, mais également dans les aspects sociaux et économiques. Alors que la démocratie participative nous chantonne le petit refrain du prenons en main notre environnement local - notre petit milieu bocal - la démocratie directe en appelle pour sa part à ce que nous prenions en main la totalité de notre destin et de nos vies, pour l'égalité, la liberté et la justice politique, économique et sociale. La différence entre les deux n'est pas simplement une question d'intensité ou de graduation. Elle est de fait substantielle. Elle est fondamentale.

La participation :
une tentative de ré-enraciner l'État
dans la société

Une dernière critique tout aussi fondamentale peut encore être adressée à cette expérience de démocratie participative. Elle porte cette fois-ci sur les rapports entre pouvoir municipal et processus participatif ; rapports qui montrent clairement que la mise en place de ces forums citoyens ne visent aucunement à instaurer à terme un système autogestionnaire, c'est-à-dire à dissoudre le pouvoir central, mais bien au contraire à le renforcer.

Comme nous l'avons écrit ci-dessus, la mise en place du processus participatif a été l'œuvre non pas des comités de quartier mais du pouvoir municipal et en l'espèce du PT. C'est lui qui en a défini le champ mais aussi son mode de fonctionnement. C'est lui qui en a fait un processus reposant sur une double parcellisation à la fois géographique et thématique ; chacun des forums institués ayant en charge de définir à son échelle ou dans son thème les investissements prioritaires pour l'année suivante. Or l'aménagement urbain repose fondamentalement sur une vision globale, stratégique et à long terme de ce que doit être la structuration et l'organisation de la ville. Il s'agit d'un exercice éminemment politique et à haute teneur idéologique.

La première question est alors de savoir si la juxtaposition de priorités locales et sectorielles à court terme (pour l'année suivante) est capable de composer une telle politique d'ensemble, même si ces priorités ont été classées avec soin. La réponse est évidemment non. Au sein du conseil d'agglomération pour le budget participatif, les discussions les plus intenses ont porté sur la répartition des investissements entre les arrondissements et entre les quartiers. Elles n'ont pas tourné autour de la définition d'une politique générale qui se déclinerait ensuite dans les différents secteurs territoriaux. Cette incapacité est bien structurelle car elle découle de la manière dont a été conçu le processus participatif. Elle est également voulue par le pouvoir municipal car ce dernier n'a jamais accepté de donner les moyens aux habitants de définir collectivement non plus des listes d'équipements à réaliser mais une politique à mener.

La question suivante est alors de savoir si les choses ont pu en rester là et en l'occurrence, si Porto Alegre n'a plus de politique d'aménagement à moyen et long terme depuis la mise en place du processus participatif. La réponse est de nouveau non. L'exécutif de la mairie, formé de militants politiques ayant en commun une idéologie et un parti, avait évidemment une vision de ce que devait être l'aménagement de la ville. Et il imposa systématiquement sa volonté en la matière face à des conseils participatifs structurellement incapables et pour cause de concevoir une politique d'aménagement alternative.

Les forums territoriaux ayant tendance à difficilement accepter les oukases municipaux, les règles du jeu furent alors tout simplement changées toujours bien sûr par le conseil municipal. Certains des pouvoirs qui leur avaient été octroyés leur furent retirés explicitement ou implicitement. L'élaboration et le vote du budget de fonctionnement retournèrent à la municipalité. Celui du budget d'investissement leur est officiellement resté, mais on assista malgré tout à une re-centralisation de fait des décisions. Les forums participatifs ont eu tendance ainsi à n'être plus que des instances de conseil consultatif sans véritable pouvoir décisionnel. Les choses au moins sont devenus plus claires quant à la nature réelle de ce dispositif. Émanant du pouvoir politique, ici de la municipalité mais ailleurs cela pourrait être de l'État, la démocratie participative lui reste toujours soumise. En cas de désaccord, le maître a tôt fait de se rappeler au bon souvenir de son esclave et de lui faire sentir qui commande en dernière analyse. Nouvelle différence et de taille d'avec la démocratie directe qui se prend et ne se quémande pas, qui procède de la société et non d'un pouvoir, d'un État ou d'une municipalité.

Comme le souligne Rebecca Abers, qui a longuement étudié la réalité du budget participatif à Porto Alegre, le PT n'a en réalité strictement jamais envisagé de réduire et encore moins de supprimer le pouvoir municipal pour lui substituer une quelconque forme d'autogestion. Il s'est toujours agi, et seulement agi, de faire participer la population ou du moins certains secteurs organisés de cette population au fonctionnement de la municipalité. Plus des trois quarts des personnes qui ont assisté à l'un des forums étaient en effet membres d'une association, d'un syndicat et/ou d'un parti quelconque. Et plus on monte dans la hiérarchie du processus participatif et plus la proportion de personnes représentant explicitement ou implicitement des associations et autres groupements est importante.

Une proposition volontariste et ambiguë

De fait, le processus participatif au Brésil n'est pas substantiellement différent de ce qu'avait voulu faire De Gaulle (eh, oui !) en France, il y a quelques décennies, avec les Comités économiques et sociaux où siègent quelques personnalités et surtout les structures dites représentatives de la société et du monde économique : syndicats, chambres consulaires, etc. Il n'est pas non plus fondamentalement différent du système pétainiste et de ses corporations ou encore de ce qu'avait pu préconiser Maurras.

La démocratie participative : une proposition d'extrême droite ? Non, dire cela serait mentir. Mais il s'agit bien d'une proposition qui peut être reprise et est reprise de l'extrême droite à l'extrême gauche en passant par le centre, car elle participe non pas d'un clivage de classes ou d'une position par rapport aux inégalités sociales mais d'une vision qui traverse la droite et la gauche quant au rôle de l'État et son rapport avec la société.

Il s'agit d'une démarche visant à intégrer dans le fonctionnement de l'État mais à titre consultatif des grands corps constitués, censés encadrer la société civile. Cette intégration ne vise aucunement à dissoudre le pouvoir central, mais bien au contraire à le renforcer davantage encore, à lui donner une assise encore plus forte que celle que peut lui octroyer le suffrage universel, d'autant plus lorsque les taux d'abstention atteignent un niveau record.

Et c'est justement dans ce contexte et dans cette perspective que doivent bien être compris les différents appels à une démocratie plus participative que l'on entend ici ou là, au Brésil comme en France, à gauche comme à droite. La montée de l'abstention, son ampleur et davantage encore sa constance pose manifestement problèmes à certains. Il devient en effet de plus en plus difficile de continuer à assimiler l'abstention à une simple indifférence aux problèmes politiques ou encore d'empêchement ponctuel à se rendre à l'isoloir. Ni pécheurs à la ligne, ni malades du dimanche, médias et politiciens sont forcés de reconnaître - souvent à contre cœur - que la montée de l'abstention correspond à une évolution beaucoup plus profonde, qu'elle révèle une défiance croissante des populations à l'encontre des élus et plus globalement du système électoral, qu'elle indique de fait non pas un divorce - pas encore - mais une césure sérieuse entre État et société.

Certains, à l'instar des républicains et des démocrates aux États-Unis, semblent fort bien s'accommoder de cette situation. Toutefois, il en est d'autres pour qui les choses ne peuvent pas rester en l'état, ni encore moins s'accentuer. Ce n'est pas que l'abstention fragilise en tant que tel le pouvoir de l'État, mais ce phénomène porte atteinte à sa légitimité et fait graduellement voler en éclat le vieux mythe de l'État-Nation. Pour les tenants de ce dernier, également partisans d'un État fort mais populaire, jacobin, bonapartiste, nationalistes maurassiens, pétainistes, chevènemetistes, communistes, trotskistes et écologistes de gouvernement, l'abstention est vécue et perçue comme un danger mortel et la démocratie participative comme une solution possible pour réconcilier le peuple et ses élites.

Démocratie participative. Une proposition manifestement faite pour séduire, mais qui ne risque sûrement pas ni de régler les problèmes socio-économiques actuels, ni de répondre aux justes aspirations de ceux et celles qui se battent pour un monde plus libre, plus juste et plus équitable, ni encore moins d'être un premier pas vers la démocratie directe. C'est même tout le contraire.

Pour les autogestionnaires et les libertaires, la vie est ailleurs avec ceux et celles qui subissent de plein fouet la misère et l'oppression aux quatre coins du monde, avec ceux et celles qui en appellent à un autre futur de Seattle aux manifestations contre Allègre et son école du fric, avec ceux et celles qui rêvent sans doute mais qui bâtissent aussi jour après jour un autre présent à Tivaouane (AUPEJ au Sénégal) ici, avec ceux et celles qui font, qui luttent, qui vivent au lieu de prier le ciel ou le parti pour que leur maître d'un jour soit plus compréhensible et gentil que celui de la veille.

Paul Boino
Fédération Anarchiste


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