Chiquet Mawet dans le texte

 

Eichmann

en nous ?

Dans l'univers
concentrationnaire,
la lutte pour la vie
fait de chacun
l'ennemi des autres.

C'est ce qui apparaît dans la plupart des ouvrages consacrés au problème. Face à de telles assertions, on éprouve le sentiment d'un terrain familier. Et il suffit en effet de jeter un regard autour de soi pour s'apercevoir qu'en dépit d'un grossissement caricatural, le camp de concentration sur ce plan n'invente rien.

Menacés de toute part par l'economic struggle, nous sommes livrés à une solitude qui détruit nos facultés d'empathie et conséquemment menace gravement la cohésion sociale : il meurt de mort violente aux États-Unis plus d'enfants et d'adolescents qu'en Bosnie, ce qui semble signifier qu'à partir d'un certain degré, la sauvagerie économique entraîne un état comparable à la guerre.

L'expression camps de concentration est en fait à double fond : concentration d'hommes, mais aussi concentration de tout ce que ces hommes portent en eux et qu'y a déposé le milieu qui les a modelés. Ce concentré contracte en un point d'abomination pure les traits habituellement flous et dilués de nos sociétés de masse.

Au cours du XXe siècle, les totalitarismes ont réussi un ravalement provisoire de la façade sociale grâce à l'utilisation intensive des médias : à défaut de relations véritables entre les gens, ils ont fabriqué et imposé un consensus unanime sur des propositions simples : la preuve que nous existe est qu'il y a les autres (Juifs, étrangers, communistes, bourgeois, homosexuels, chrétiens) ; la preuve que nous sommes les bons, c'est que les autres sont les mauvais, et nous voulons continuer à être et à rester dans le bon camp, nous devons leur faire la chasse.

La même abomination
mais en moins concentré

Sous l'uniforme, l'invective raciste à la bouche, tout d'un coup, on retrouve ceux qu'on avait perdus dans la compétition impitoyable du jour le jour. Et on pleure de bonheur en acclamant Hitler.

Avec une pareille recette, si Hitler n'avait pas été complètement toqué, il aurait pu nous faire au moins cent ans, à défaut des mille escomptés. À l'Est, ils ont tenu presque le siècle.

Il serait cependant déplacé de nous rengorger, car ce qui se passe dans nos démocraties dernier cri ressemble parfois furieusement aux aberrations nazies ou staliniennes, quoiqu'en moins concentré...

Il ferait beau voir, par exemple, qu'un journaliste enfant, un citoyen trisomique ou un ange tombé de Mars s'exclame : Mais le Roi est nu, une autre manière de dire peut-être : Pourquoi n'y en a-t-il que pour les socialistes dans les histoires de corruption ?, ou encore : Finalement, que s'est-il passé entre Irak et Américains ?, ou plus près de nous : Comment est-il possible qu'au moment de l'implosion de la Yougoslavie, notre ministre des Affaires étrangères ait fait volte-face en même pas deux semaines ?, ou alors et de manière très générale : Quel Einstein pourrait nous expliquer pourquoi un système technologique et financier si naturellement performant que le nôtre doit, depuis la chute du mur de Berlin, se mettre à produire de plus en plus de pauvreté, d'exclusion et de souffrances ?

Mis à part quelques marginaux, dûment répertoriés et montrés du doigt, tout le monde a le bon sens de chanter en chœur l'extraordinaire blancheur de Dash.

Que ceux qui ne sont pas convaincus de la dangereuse fascination des chœurs médiatiques veuillent bien se souvenir de l'ambiance qui régnait au moment de la mort du Roi : il était assez inconfortable d'avouer tranquillement que l'on ne se sentait pas concerné.

Comment, dans l'hystérie,
distinguer bien et mal ?

En 1963, la philosophe Hannah Arendt déchaînait contre elle l'opinion internationale bien-pensante par son analyse du cas d'Adolf Eichmann. Chargée par le journal The New Yorker de rédiger le compte rendu du procès d'Eichmann à Jérusalem (ultérieurement publié sous le titre : Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal), elle mit en pièces la thèse selon laquelle cet homme, responsable de la déportation et de l'extermination de millions de Juifs, aurait été un monstre de cynisme ou un sadique assoiffé de sang. La philosophe, à travers les témoignages et les documents, reconstitua le visage de quelqu'un de très ordinaire, épris de respectabilité, désireux de compenser les débuts médiocres de son existence par une belle carrière dans l'administration SS.

Il se fait que l'État au service duquel Eichmann gagna ses galons était un État criminel et que ses lois étaient meurtrières. Mais tout le monde autour de lui, y compris les représentants des victimes juives, semblaient considérer que les choses allaient de soi et personne n'en appela jamais à sa conscience. Du reste, de quelle conscience aurait-il pu s'agir si ce n'est celle de l'excellent citoyen Eichmann, respectueux de lois du IIIe Reich et admirateur inconditionnel du Führer adoré ? Comme il l'exprima au cours du procès : Les bons citoyens d'un bon État ont de la chance, les citoyens d'un mauvais État ont de la malchance : je n'ai pas eu de chance...

La question que nous pose Hannah Arendt est simple et extrêmement encombrante : dans nos sociétés modernes, un homme a-t-il les moyens de discerner seul le bien du mal quand son entourage reprend et amplifie jusqu'à l'hystérie (médias obligent) le discours du pouvoir ou des plus forts ? La plupart des gens qui ont résisté n'ont pu trouver qu'en eux (où ? comment ?) les critères qui leur permettaient de décider : jusque-là, mais pas plus loin... Ils ne furent pas légion.

Depuis le procès d'Eichmann, donnant raison à Arendt, des expériences américaines ont démontré que des gens pris au hasard acceptaient très généralement de participer à la torture d'une personne du moment qu'ils étaient déchargés de la responsabilité des souffrances ou de la mort ainsi infligées par une autorité scientifique officielle compétente. Menées aux Pays-Bas et en Allemagne, ces expériences ont donné des résultats identiques, voire pires.

Difficile de ne pas se sentir très mal devant un abîme aussi vertigineux. D'habitude, nous nous rassurons précisément en condamnant les monstres, les lâches ou les crétins qui se sont laissés induire en tentation. Avec nous, ça ne marcherait pas ! Nous avons du reste bien d'autres préoccupations !

Nous, nous pédalons après nos carrières dans un système qui ne s'épanouit vraiment qu'au milieu des vagues de licenciements, des affamés du tiers monde, des enfants esclaves dans les pays où ça se met et des guerres-qui-relancent-le-commerce. Nous, nous savons où sont nos ennemis : les nostalgiques du communisme, les Serbes et les chômeurs professionnels (À propos de Serbes, où sont les Justes qui entreprennent de vérifier la réalité de l'image manichéenne fabriquée par des agences de presse aux ordres ?).

Nous, nous savons assumer nos responsabilités : tous les soirs, devant nos téléviseurs, nous nous acquittons du difficile devoir d'information et nous nous portons courageusement vers les points du globe où des hommes agonisent pour que vive l'économie mondialisée.

À un pas du totalitarisme
et de nouveaux camps

Parfois même, dans un excès de bonté, nous prenons la liberté de faiblir : Change de programme, Joseph, la vie est assez dure comme ça ! Malicieuse, mais déjà si lointaine, Hannah Arendt nous souffle : Eichmann non plus n'en menait pas large quand ses supérieurs l'envoyaient s'informer du fonctionnement des équipements d'extermination dans les régions de l'Est.

Quel rapport, je vous le demande !

Il faut que jeunesse se passe, soyons réalistes : 0,5 d'alcoolémie dans le sang, c'est un manque à gagner inacceptable pour le secteur Horeca, les hormones, si on veut arrêter le gâchis, il n'y a qu'à les autoriser, le cinquante à l'heure en ville et puis quoi encore, quant aux enfants tués, on n'a qu'à leur apprendre le Code de la route.

Avec cette morale-là, Monsieur Machin fait son chemin, à un pas du totalitarisme et des camps. Le pas que franchissent, par exemple, les réfugiés zaïrois expulsés de Belgique (on ne peut quand même pas accueillir toute la misère du monde) lorsqu'ils se retrouvent dûment internés au débarquement et que nous n'en entendons plus jamais parler.
 

Chiquet Mawet (Mai 1995)



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