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BELGIQUE


 

Ecolo

un an après

Un premier bilan
de la participation
d'Écolo au pouvoir
depuis un an...

Aux origines d'Écolo, on trouve des déçus de la politique, du marxisme, des partis, du socialisme et des religions, en un mot des révoltés devant l'absence de liberté, d'égalité et de solidarité de la société capitaliste et répressive. Des maoïstes et trotskistes recyclés dans l'écologie, des socialistes en rupture de réformisme et quelques libertaires et anarchistes idéalistes s'étaient organisés en groupe de pression, en mouvement contestataire et presque révolutionnaire bientôt rejoins par un gros bataillon de démocrates-chrétiens à l'étroit dans leur parti dominé alors par la tendance conservatrice. Sous le drapeau de l'écologie, ils voulaient changer les rapports sociaux, transformer le monde, l'humaniser, bâtir la société égalitaire de demain aussi respectueuse des personnes que de la nature.

Mais, après les enthousiasmes et les amours faciles de la jeunesse vint le temps des calculs et des ambitions.

L'influence démo-chrétienne

Les démocrates-chrétiens dominants parmi les Écolos étaient rompus aux manœuvres politiciennes. Ils avaient subi les avanies infligées aux minoritaires par le PSC et goûté de la dissidence en présentant des listes à des élections communales. Et ils avaient constaté avec stupeur qu'ils n'avaient pas d'électorat. Aigris et revanchards, ils occupaient le terrain et, méthodiquement, écartaient les autres tendances des postes de commande. Alors que l'ensemble du mouvement construisait l'Écologie et rêvait de s'embarquer vers un autre futur, les démocrates-chrétiens, avides de mandats et de pouvoir, s'emparaient du gouvernail et, après d'âpres luttes intestines dont les traces sont encore visibles aujourd'hui, imposaient un changement de cap. Le mouvement se détournait de l'idéal progressiste et contestataire pour se transformer en parti politique. Ainsi, en 1980, Écolo prenait le large vers les tempêtes des ambitions personnelles en abandonnant les révolutionnaires et les anarchistes sur le rivage ensoleillé de l'espérance.

Mais, proclamaient leurs thuriféraires, les Verts allaient faire de la politique autrement. On allait voir la différence.

Normalisation

Le parti politique Écolo mit une douzaine d'années à faire son trou dans les égouts du pouvoir, à s'habituer aux odeurs, à patauger dans les boues, à humer les relents des compromissions, à grignoter quelques privilèges nauséabonds avec les rats des autres partis, à se salir les idées. Il émergea d'une poubelle en 1993 comme portefaix du PS et du PSC. En échange des zakouski des écotaxes, il mura quelques libertés sous la dalle des accords de la Saint-Michel. Où était la différence ?

Désormais sous les sunlights de l'actualité, chouchoutés par les journaux et invités de la télévision, les Écolos couraient les réceptions et se distinguaient sinon par la fraîcheur du verbe du moins par le débraillé des accoutrements.

Mais la conjoncture tournait et se présentait enfin pour Écolo sous un jour favorable. Sur le fumier des affaires où de nombreux politiciens se trouvaient pris les doigts dans un pot de confiture, la nymphe Écolo apparaissait dans sa virginité. Et le 13 juin 1999, les électeurs lui ouvraient les portes du paradis en lui accordant près de 20 % des suffrages.

L'analyse du scrutin ne permet toutefois pas à l'observateur de joindre sa voix au chœur des louangeurs.

Le recul de l'extrême-droite dans la partie francophone du pays s'explique par le report significatif de ses électeurs sur Écolo. Même si les partis politiques la vouent aux gémonies pour se dédouaner et proclamer avec une belle hypocrisie leurs convictions démocratiques, l'extrême-droite n'en reste pas moins l'expression la plus achevée de cet État capitaliste dont ils sont hélas les profiteurs et les béquilles nécessaires. Ces électeurs extrêmes sont l'écume de la vague des mécontents prêts à s'allier avec le diable pour "faire de la politique autrement". Leur report sur Écolo ne doit cependant pas être dramatisé même s'il ne saurait être ignoré. En Wallonie, les vrais fachos sont moins nombreux que les cumulards du PS. Mais ces mouvements d'électeurs attirent l'attention sur la base d'Écolo et en éclaire la fragilité.

Condamné à ratisser de plus en plus large par la logique du système parlementaire, Écolo ne peut plus espérer braconner sur les terres du PS dont les pensionnés sont trop habitués aux goûters-gozettes de la Maison du Peuple et les innombrables clients trop inquiets pour l'emploi ou le logement qu'ils doivent à la générosité des barons à la rose. Écolo doit donc entrer dans le marais des indécis et disputer au PSC et au PRL l'os à mœlle des dégoûtés qui ne sera croqué que par le plus démagogue.

Modes de scrutin

Le très bon résultat d'Écolo aux dernières élections le place en tête de ses homologues de l'Union européenne. Il le doit d'abord au report des mécontents, à la décrépitude des institutions et au discrédit des politiciens traditionnels, mais aussi au vote obligatoire. Cette législation scélérate impose au citoyen de poser sa tête sur le billot et d'abdiquer sa liberté entre les mains de représentants douteux, corrompus et incompétents. Le vote obligatoire avait été institué en complément du suffrage universel pour éviter une razzia chrétienne aux élections à la suite de la mise en condition des fidèles depuis les chaires de vérité. Les travailleurs socialisants, moins fanatiques et plus libertaires, étaient présumés tentés par l'abstention. Le vote obligatoire devait équilibrer la balance électorale. La disparition du danger a vite rendu la mesure obsolète. Le pouvoir en est tellement conscient qu'il a renoncé depuis des lustres à poursuivre les abstentionnistes. Les anarchistes le savent mieux que personne puisque, adeptes de la pêche à la ligne et de la balade en forêt les jours d'élection, ils ne sont jamais inquiétés. Mais le pouvoir politique joue sur la peur du gendarme et brandit ses foudres devant le citoyen intimidé. Cette astuce gonfle la participation électorale et lui confère une apparence de légitimité qui sans cela lui serait refusée. Le vote obligatoire constitue évidemment une atteinte à la liberté d'expression garantie par les droits de l'homme.

Le refus de voter est un droit et un acte de résistance légitime contre le système d'oppression géré par l'Etat. La contrainte de voter devra disparaître tôt ou tard. Elle pourrait être abolie à l'occasion d'un rapprochement des législations à l'intérieur de l'Union européenne ou à la suite d'une plainte devant la Cour de Strasbourg. Et l'air du temps est au changement et à la modernisation. Le pouvoir politique a déjà modifié la loi électorale pour atténuer l'effet dévolutif de la case de tête. Il continue en étudiant les conséquences de l'instauration d'un scrutin majoritaire en remplacement de l'actuel et complexe scrutin proportionnel. Les états-majors des partis peaufinent leurs calculs. Ces gens-là considèrent que la démocratie est le système électoral qui leur rapporte le plus d'élus. Une simple modification du mode de scrutin peut renforcer ou éliminer des adversaires politiques. C'est cela leur démocratie. Si le vote obligatoire était aboli et le scrutin majoritaire instauré, Écolo serait laminé. Il n'aurait sans doute plus d'élu ou presque aux niveaux fédéral et régional. Il serait réduit à une pelure d'électeurs occasionnels et exigeants autour du noyau dur de ses prétoriens issus ou héritiers des mouvements et des associations contestataires des temps héroïques. Un retour à la case départ. Écolo aurait pu et dû rester ce qu'il était : une pierre dans le soulier du système.

Marchandages politichiens

Mais au soir du 13 juin 1999, le triomphe faisait vibrer les cœurs et oublier les épreuves. L'euphorie succédait à l'angoisse. Le programme Écolo était plébiscité et la société allait être réformée sous la direction des meilleurs. On voyait déjà des étoiles nouvelles monter au firmament du pouvoir.

Toutefois, le formateur du gouvernement rappela bientôt à Écolo qu'il n'était pas le premier à Rome ni même dans son village et surtout qu'il n'était pas indispensable au bonheur des autres partis. S'il était admis pour son bon résultat électoral à chanter aux côtés des grands dans l'orchestre gouvernemental, c'était comme pipeau et non pas comme ténor.

Finalement, le programme adopté pour la législature était comme d'habitude un patchwork des influences des partis, la part du lion pour les PS et PRL et une cacahuète pour Écolo. Ce dernier était toutefois autorisé à faire entendre sa différence mais seulement mezza voce et sans fausse note.

Enfin, au terme des négociations dans les souks de la rue de la Loi, fatigués mais heureux, les Écolos cravatés faisaient leur entrée au Walhalla et prenaient place sur leurs étroits strapontins au pied de Louis Michel. Cinquième roue du carrosse gouvernemental, cramponnés à leurs maroquins, menacés à tout moment d'être débarqués et jetés aux orties, ils firent ce qu'ils purent : bien peu.

À l'échéance de la première année d'exercice du pouvoir, on cherche à la loupe le label Écolo sur les réalisations du gouvernement.

Certes, ses ministres ne sont plus les militants du temps jadis. Ils ont changé de look, de vocabulaire et souvent de vêture, mais leurs admirateurs attendaient d'autres performances.

L'exemple de la suppression des devoirs à domicile dans les classes des 1ère et 2ème années, Pokémon d'un ministre apparemment désœuvré, est-il significatif ? Ce pois chiche serait-il le symptôme d'un mal plus profond, d'une impuissance générale ?

Une nouvelle nomenklatura

Mais la participation d'Écolo au gouvernement laisse d'autres traces, bien moins risibles.

Dès son premier succès électoral, le sentiment d'importance du nouvel élu Écolo provoque un décalage entre lui et le reste de son parti. Lorsqu'il était simple militant, il faisait chorus et revendiquait plus fort que tout le monde pour être remarqué dans les assemblées et porté en bonne place sur les listes électorales. Une fois élu, les dorures des salons, la fréquentation de personnages connus, la découverte d'autres milieux sociaux développent chez l'ancien jusqu'au-boutiste une aspiration à plus de respectabilité et l'incline à la modération, au pragmatisme, au compromis. Cette évolution se remarque chez le moindre des mandataires et s'aggrave au fur et à mesure qu'il s'élève dans la hiérarchie des élus pour culminer lorsqu'il devient ministre. On prend facilement goût à l'argent et au luxe, à la considération, aux sollicitations, aux beaux voyages, aux réceptions, au style Louis XVI, aux compliments, à la vaisselle d'argent, aux tapis rouges, aux serviteurs, aux vins fins. La liste s'étire et doit être arrêtée dès son commencement pour ne pas déborder dans les marges. Mais les voitures de fonction et le caviar ne se marient guère avec les baskets et la tartine de sirop du militant de la base.

Le poison
de la participation

Le piège de la participation s'est ainsi refermé sur Écolo. La fracture ouverte entre ses ministres et une importante partie de ses meilleurs militants fait mal. Le rusé Louis Michel comptait sur l'ivresse du pouvoir pour museler les petits Écolos et les compromettre dans l'une ou l'autre opération scabreuse. La naïveté dont ils ont fait preuve en signant l'accord sur le plan de développement des aéroports régionaux en est la triste illustration.

Les emplois privés de TNT et de quelques autres ont été créés avec les milliards de la Région prélevés dans les poches des contribuables pauvres. Les profits de ces multinationales ont été multipliés. Pour leur permettre d'étendre encore leurs activités et d'engranger d'autres profits en saccageant l'environnement et le cadre de vie, des poignées d'autres milliards vont être investis sans considération pour les populations riveraines agressées, martyrisées et sacrifiées sur l'autel d'un développement néo-libéral aveugle et inhumain. Les banlieues dans le prolongement des pistes des aéroports de Gosselies et de Bierset sont peuplées de nombreux écologistes, membres du parti depuis toujours. Ils sont parmi les plus valeureux et les plus fidèles. Vétérans dévoués et inébranlables, ils étaient comme les derniers carrés de la vieille garde. Ils avaient confiance. Leur parti, leurs ministres et tous les Écolos des quatre points cardinaux allaient accourir, voler à leur secours, mettre au pas les naufrageurs multinationaux et leur rendre la tranquillité et le bonheur.

Ils ont été grugés, trompés, trahis, vendus, abandonnés.

Pendant que l'adroit et astucieux ministre PRL Kubla tirait les marrons du feu et se présentait en sauveur de la dernière heure, la révolte grondait et les épithètes volaient bas dans les rangs des Écolos. Les ministres étaient vilipendés. On leur rappelait les promesses passées. On leur reprochait les reculades présentes. Sommés de s'expliquer, ils apparurent usés et fatigués, transis et vieillis, confus et hébétés, accrochés à leurs tabourets ministériels comme les naufragés au radeau de la Méduse.

Le poison de la participation avait fait son œuvre et paralysé Écolo. Dans l'opposition, les Verts s'étaient montrés moins mous et plus combatifs. En l'occurrence, ils auraient obtenu un bien meilleur résultat. Mais si Écolo était resté ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, un mouvement contestataire, il aurait commencé par exiger la création de plus d'emplois dans d'autres secteurs économiques en utilisant les milliards autrement. Il aurait ensuite organisé des conférences de presse, des actions de sensibilisation, des manifestations, main dans la main avec le peuple comme au bon vieux temps, banderoles au vent et slogans assassins. Il aurait fait reculer le pouvoir sous ses coups de bélier. Et il aurait sauvé la santé, la qualité de la vie et le patrimoine des riverains tout en justifiant sa réputation de mouvement citoyen progressiste. Aujourd'hui, le moral est dans les chaussettes et l'élan est brisé. En toute hâte, l'appareil du parti ramasse les morceaux et espère les recoller avant les élections communales.

Car les élections communales mobilisent toutes les troupes et il convient de leur remonter les bretelles avant de les mener au combat. Comme dans d'autres partis, Écolo utilise l'arme de l'ouverture. Ce procédé consiste à débaucher ou à accueillir une personnalité connue du public et à l'inscrire sur la liste électorale en espérant que son audience procurera au parti un élu de plus. L'expérience a toutefois montré que si le nouvel Écolo aux convictions fragiles mais aux dents longues passe l'épreuve avec succès, le nombre final des élus n'est pas modifié. Le pseudo-Écolo vert-de-gris barre simplement la route du bonheur à un véritable Écolo pur sucre, impeccable militant aux compétences affirmées. Néanmoins, comme la bataille communale doit avoir lieu, que le meilleur gagne puisque c'est Écolo.

Un autre effet délétère de la participation réside dans la solidarité gouvernementale. Les ministres sont liés par les actes de leurs collègues et, avec eux, leurs partis et leurs militants. Ainsi, tous les Écolos ont approuvé et participé à l'organisation des charters des Tsiganes, à la promulgation des textes législatifs renforçant les pouvoirs répressifs de la justice et de la police à l'égard des exclus, au maintien d'un camp de concentration à Vottem. Avec Louis Michel, les militants Écolos, du premier jusqu'au dernier, ont serré la main d'Abdoulaye Yerodia, ministre des Affaires étrangères du Congo, accusé d'incitation au génocide et faisant l'objet d'un mandat d'arrêt international. Les mauvaises fréquentations finissent par pervertir les âmes les mieux trempées comme les mauvaises participations finiront par châtrer le plus vert des partis.

La bonne soupe verte

Pour décorer les cabinets ministériels, le personnel politique puise dans l'arc-en-ciel des compétences des amis. Les ministres Écolos n'ont pas fait exception. Des militants recyclés dans la langue de bois ont été engagés par dizaines. Ils se partagent désormais les enfilades des bureaux. La participation au gouvernement a du bon pour ces nombreux collaborateurs. Les succès électoraux ont aussi entraîné une évolution dans la gestion du parti et nécessité l'engagement de permanents que les subsides aux partis politiques permettent de rémunérer. Ces bouleversements ont divisé le parti Écolo en deux catégories de militants, les écologistes professionnels et les bénévoles. Ces derniers n'auront bientôt plus rien à dire. L'assistance des Écolopros à leur ministre ou leur parti, la discipline nécessaire à la bonne marche d'une administration, l'estime réciproque, des contacts quotidiens contribuent à développer l'esprit de corps. Déjà, ces escouades zélées et bien stylées d'Écolos bureaucratisés font bloc et orientent les décisions des assemblées dans le sens indiqué par l'appareil. Leur influence se fera surtout sentir dans l'avenir lors des assemblées importantes comme les pools où plus personne ne pourra être classé en ordre utile sans le nihil obstat des gourous, car Écolo est devenu un parti hautement hiérarchisé. On ne parle pas encore d'apparatchiks comme pour le PS mais la pente est savonneuse. La contagion est en effet redoutable, d'autant plus que si par malheur la fortune des urnes devait tourner, Écolo se retrouverait avec une smala de permanents à recaser. Il faudrait alors les reconvertir dans la fonction publique comme le veut une tradition bien ancrée dans les mœurs de la particratie. Ainsi, Écolo tomberait de Charybde en Scylla. Après avoir goûté sans haut le cœur à tous les mets avariés et faisandés au festin de la participation, il boirait le calice jusqu'à la lie en succombant aussi au vice qu'il a si souvent dénoncé : le clientélisme.

Arrivé au terme de sa première année de navigation, le Titanic Écolo et sa mystique, vaisseau-fantôme d'une utopie, disparaîtront-il dans la mer du réformisme ? Malgré tout mais sans y croire, en souvenir des anciens et du temps des fleurs, on lui souhaite bon vent. Mais où sont les neiges d'antan ? 


CH. E. (membre d'Écolo)



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