libertaire anarchiste anarchisme

DISPARUE LE 4 JUILLET 2000

CHIQUET MAWET EST PRÉSENTE PARMI NOUS !

Lettre
à l' acteur inconnu

Nous naissons tous dotés
de la volonté de vivre.

Comme le reste, cette volonté-là est plus ou moins puissante. Au cours de l'existence, elle peut prospérer ou s'étioler selon les circonstances, s'éteindre ou résister et se nourrir de ses propres défaites. La lucidité n'est pas un bon terreau pour elle, mais il y a des tempéraments qui y survivent. Je dirai qu'il y a des tempéraments croyants et par cet attribut, je désigne non pas une conviction relieuse au sens commun du terme, mais ceux qui vivent la vie comme si elle avait une quelconque importance, comme ce qu'ils faisaient maintenant allait se réfléchir dans ce que sera demain et que ce demain-là peut attendre tapi à quelques années lumière. Je pense pouvoir dire que je suis de ceux-là. J'ai cru dur comme fer en toutes sortes de salades, comme en gros, l'amour, la justice, le triomphe de la vie, je me suis bagarrée pour les vivre et me suis retirée du combat une première fois avec la conviction que tout était inventé. Snif.

En léchant mes plaies, il m'est venu l'idée que, bien sûr, tout était inventé, mais que c'était justement grâce à cela que tout existait et qu'il fallait, si je ne voulais pas que tout s'éteigne dans un dernier glouglou très salé, qu'il fallait, dis-je, inventer sans désemparer, dire le monde à l'endroit comme il est, à l'envers, comme il devrait être. Je me suis mise - tardivement - à écrire (je veux dire pour les autres), à écrire des histoires folles ou sages, tendres, cruelles, grossières (j'adore) ou raffinées (je plane). Et je me suis tant prise au jeu que d'un conte est sorti, sans que je reprenne mon souffle, une première pièce de théâtre, La véritable histoire de Juliette et Roméo et puis, pendant que Juliette et Roméo se préparaient pour la scène, Piratons Perrault et Caïus et Umbrella.

C'est seulement dans la frénésie de la réalisation de Juliette et Roméo que je me suis demandé pourquoi. Pourquoi le théâtre ? Et quel théâtre ? Bien sûr, il n'y a pas de vrais hasards pour un croyant ; je me suis souvenue que, petite fille, j'inventais des pièces pour mes sťurs et mes copines, que plus tard, à l'étranger, je me suis mariée à un comédien et qu'en cette occasion, j'ai pris une indigestion de théâtre ; mais ces souvenirs rendaient tout juste compte d'une inclination et non des raisons profondes.

Il me faut aller plus loin donc : le théâtre est la représentation la plus vulnérable, la plus volontaire, partant la plus audacieuse de la vie. Devant la bête bruissante, les comédiens affrontent le périple chatoyant de la bulle qui éclate bientôt pour ne laisser dans la mémoire que quelques traces confuses que démêlera l'intelligence à son heure. Comme sur notre planète l'agitation des hommes renvoie aux dieux leur propre image, ainsi, sur scène, les comédiens confirment aux spectateurs qu'ils craignent, souffrent, triomphent ou perdent, qu'ils sont heureux ou malheureux, mais qu'ils ne sont pas encore morts.

Ce que je viens de dire là, c'est pas pour faire joli : j'en suis profondément convaincue. Cela signifie que, en ce qui me concerne, le théâtre s'adresse (doit s'adresser) au public qui a la faculté de le rendre plus réel, plus humain, plus intelligent, plus compréhensif et même qu'il peut contribuer à le préserver des pulsions de saurien abruti qui couve en chacun de nous.

À ce stade, soyons clairs pour éviter les malentendus : j'ai du théâtre une conception morale. Pas moralisante, ni moralisatrice, ni noble, ni normative - morale. Il est pour moi une manifestation de l'appétit de vivre. Ensemble. Bref, c'est un art de communication. Les histoires qui sortent de moi ne sont qu'en passant le reflet d'une architecture secrète - qui fait que chacun est soi et non le voisin- elles sont d'abord et surtout les histoires des gens, de gens qui m'entourent, que j'aime, que je déteste, qui m'emmerdent ou me passionnent, avec qui il faut vivre, contre qui je me bats et que je suis à la trace parce que, sans eux, je ne suis personne.

Si le hasard voulait me faire un cadeau en cette putain de fin de siècle, il me ferait rencontrer des petits copains qui ont autant envie de jouer que moi, qui peuvent se rouler à terre de rire (c'est très important), en vouloir à mort à un rival et fondre dans l'instant devant lui parce qu'il fait la roue, je voudrais trouver des copains qui aient suffisamment en textes pour claquer la gueule aux cons, essuyer vite fait Chiquet Mawetleurs larmes et leur faire comprendre qu'ils sont plus beaux quand ils rient et qu'ils ne sont intelligents que quand ils sont bêtes et méchants.

Il y a autre chose d'important que je dois vous dire. Ces derniers temps, je suis fort frappée par le recours de plus en plus fréquent, dans toutes les disciplines artistiques, à des références, non pas en tant qu'inspiration, mais bien en tant que matériau de création. Ce ne sont que réflexions sur ce qu'ont réalisé d'illustres ancêtres, mariages de matières éprouvées, manipulations de trésors anciens récemment mis à jour, prestidigitations avec d'antiques lapins blancs. Ceux qui ont visité la FIAC à Paris cette année, verront très clairement ce que je veux dire. Faute de mieux, j'avais appelé cette tendance l'art référentiel, mais l'ami d'une amie, musicien de son état (c'est donc bien un symptôme général) a exprimé la chose avec plus de bonheur en parlant d'un art de collages. Il est évident que la création en prend un méchant coup : chacun en ce bas monde ne passe qu'une fois ; à un moment précis et ce n'est jamais la même chose.

Ce qui est inquiétant, ce sont les raisons qui poussent les artistes à se réfugier ainsi sous des masques, à ne pas apparaître directement et singulièrement.

Cela peut être évidemment déterminé par le brassage monstrueux des média qui nous mettent en contact avec l'univers en nous coupant de nos proches, mais ce qui serait le plus horrible, c'est que nous nous servions ainsi de l'ombre des autres pour affirmer notre existence propre, tant nous en avons perdu le sentiment dans le tumulte industriel qui nous fait dépendre par milliards les uns des autres sans que nous nous voyions, que nous nous touchions, sans même savoir que nous sommes, parce que nous ne sommes déjà plus.

L'art référentiel, le collage artistique serait alors l'expression de l'insurmontable timidité que ressent l'individu pris au piège de la termitière : un termite va-t-il se dresser à la pointe d'un brindille pour appeler seul le ciel à son secours ? quel manque de goût, n'est-ce pas et combien démodé ! Le savoir-vivre industriel implique la modestie du clonage et de la duplication commerciale.

Je suis de ceux qui pensent qu'il faut tout faire pour résister à ce courant mortifère.

Dans le théâtre, comme partout ailleurs. Nous pouvons tenter quelque chose d'aussi déplacé que de monter une pièce inconnue, écrite là où nous vivons, par quelqu'un de proche. Peut-être les gens aimeront-ils. Peut-être que ça leur fera un peu de bien. Peut-être que ça nous en fera. Peut-être que nous nous ferons de nouveaux amis.

Chiquet Mawet
15 décembre 1988

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