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et religions

On tue décidément beaucoup au nom de dieu depuis quelque temps. Mais, dira-t-on, ne le fait-on pas depuis des siècles ?

Il semble néanmoins que renaissent, un peu partout, dans le monde des tensions et des affrontements inter-religieux particulièrement vifs.

Certes, les représentants des religions diront que celles-ci ont bon dos en la matière. Elles ne seraient que des prétextes utilisés pour couvrir ou habiller des conflits d'ordre bien profane afin de les justifier, de les exalter, de les amplifier. La dispute ou la revendication d'un territoire, l'accès au pouvoir politique, le règlement de vieux conflits ethniques ne sont-ils pas en réalité les seules et vraies causes des violences perpétrées au nom de dieu ?

La religion ne serait donc qu'un paravent derrière lequel s'abriteraient ceux qui cherchent à conquérir ou à conserver des pouvoirs bien temporels : Juifs contre Musulmans au lieu d'Israéliens contre Palestiniens, Musulmans contre Orthodoxes au lieu de Kosovars contre Serbes, Protestants contre Catholiques au lieu de Britanniques contre Irlandais, Chrétiens contre Musulmans, Musulmans contre Siks, Hindouistes contre Chrétiens, Chrétiens contre Animistes, etc.etc. (et toujours vice versa), selon l'appartenance religieuses ancestrale des peuples et dans le but de se disputer un pouvoir, une terre, une zone d'influence, des privilèges, des droits acquis ou tout simplement de conforter des revendications d'ordre social, économique, politique.

Et cela ne date pas d'hier ! C'est ainsi que les Croisades, l'Inquisition, les entreprises coloniales menées au nom d'une civilisation chrétienne, en Afrique et en Amérique, ont fait du christianisme l'une des religions les plus cruelles et les plus sanglantes de l'histoire des deux derniers millénaires.

On aurait pu penser que dans un monde devenu village planétaire, alors que les distances se raccourcissent, que les proximités se multiplient et que les échanges se renforcent, les métissages culturels favoriseraient quelque peu la tolérance et le respect de l'autre. Or, non seulement il semble que l'on soit loin du compte, mais il apparaît que bien souvent, sous couvert de religions, les clivages s'accentuent, les oppositions se durcissent, les spécificités s'affirment !

C'est pourquoi présenter la religion comme pouvant (et même comme devant) être dissociée des conflits historiques qui éclatent en son nom, dans le but avoué de dédouaner la/les foi/s religieuse/s de toute responsabilité fondamentale à leur égard, s'avère historiquement faux et intellectuellement erroné. Les structures mêmes des sociétés occidentales, la royauté de droit divin par exemple, n'ont-elles pas été modelées durant des siècles par l'adhésion à la foi chrétienne et par la prééminence reconnue et admise du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel, du Pape sur l'Empereur ?

Il est donc trop facile, comme le font les croyants de toutes les religions, de distinguer, voire de séparer, le bon grain de ce que serait la vraie doctrine, de l'ivraie de ses applications historiques. Comme si les institutions religieuses, leurs Églises, leurs hiérarchies, leurs fidèles, se mouvaient dans un espace/temps surnaturel, chargés de délivrer la seule et pure doctrine de leurs fondateurs.

C'est bien au nom de dieu que, durant des siècles, les groupes humains antagonistes d'origines religieuses différentes ont fini par s'étriper, même si ce dieu était proclamé unique, même et surtout, pourrait-on dire, si ces religions émanaient d'une même source révélée, comme le sont les religions du livre (la Bible), le judaïsme, le christianisme et l'islam. Il n'y a de pires haines qu'entre des frères devenus ennemis.

On peut se demander pourquoi. La réponse est inhérente aux religions elle-mêmes. Loin de n'être que la couverture de conflits qui en réalité ne seraient que profanes, c'est au cur même de la croyance que l'on doit chercher les germes des oppositions séculaires entre les ressortissants de différentes religions.

Comment en est-on arrivé là ? Comment se fait-il que des religions fondées sur des doctrines, prônant la paix, la justice, l'amour fraternel universel, en sont venues à distiller tant de haines et parfois à être le moteur de tant d'atrocités ?

C'est que les trois grandes religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l'islam, s'estiment pour chacune d'entre elles, détentrices et garantes d'une unique vérité, celle qui leur aurait été révélée en propre par Dieu lui-même. Une première source de conflit ne peut pas ne pas en découler. Si Dieu est unique tandis que chacune de ces trois religions se réclamant de ce même dieu s'affirme comme étant la seule qui soit en possession de l'unique vérité, il est bien évident que naîtront rapidement des conflits dès lors que les adeptes de ces religions se disputeront tel pouvoir... ou même dès qu'ils se trouveront au seul contact les uns des autres ! Si l'on ajoute au particularisme religieux une origine ethnique ou culturelle différente engendrant souvent un racisme déclaré, on se trouve alors en présence d'une situation explosive. La guerre sainte ou la défense de l'Occident chrétien, le combat du Croissant contre la Croix s'avèrent comme étant de bons motifs pour partir à la conquête du monde !

Très particulièrement pour le christianisme, parce qu'il s'est répandu depuis près de 2000 ans (soit par la prédication, soit par l'invasion et la force) d'abord sur toute l'Europe, puis sur les Amériques et la plus grande partie de l'Afrique, cette certitude d'être l'unique détenteur de la vérité sur l'homme a engendré la conviction chez les Occidentaux qu'ils devaient régenter le monde.

Un dieu unique a engendré une pensée unique, un seul modèle de développement, une seule morale, une seule culture, une civilisation unique. La croyance en un dieu unique ne peut que niveler les différences, écraser les autres religions, soumettre tous les humains.

La certitude
de posséder "la" Vérité
rend les hommes cruels

Tout commence en mystique et tout finit en politique disait le chrétien Péguy. C'est ainsi qu'au nom d'un même dieu unique, les trois grandes religions en sont venues à s'opposer. Et parce qu'elles font appel à des sentiments profondément enracinés dans les cultures des peuples au point de se confondre avec l'âme et l'identité mêmes de ces peuples, elles constituent un puissant ferment de fanatisme populaire.

La prégnance dans l'inconscient collectif occidental d'une croyance en un dieu unique a engendré une conception totalisante de l'être humain. Une telle croyance semble être la principale cause chez les Occidentaux, de leur prétention totalitaire d'être les uniques détenteurs d'une vérité universelle sur l'homme. Et à ce titre, la religion chrétienne, longtemps dominante, issue du monothéisme juif, doit être considérée comme l'archétype de toutes les idéologies occidentales modernes, dans leur volonté de dire le vrai de tout à tous les hommes.

Quant aux deux autres religions monothéistes, le judaïsme et l'islam, seule la conjoncture historique a permis jusqu'à présent de limiter leur prétention hégémoniques. Mais on sait à quel point l'intégrisme religieux, qu'il soit aujourd'hui circonscrit pour la religion juive dans l'État d'Israël (soutenu il est vrai par une aide massive des États-Unis) ou qu'il sévisse durement, pour ce qui est de la religion musulmane, au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie du Sud-Est, est facteur de violences inter-religieuses. Et lorsque le Président russe Poutine justifie l'horreur du génocide tchétchène, c'est au nom de la défense de la civilisation occidentale qu'il le fait, prétendant ainsi, en combattant l'intégrisme islamiste, protéger l'Europe de l'invasion musulmane et se présentant comme le rempart avancé contre la barbarie.

Pour ce qui est des Églises issues du christianisme originel, le catholicisme, l'orthodoxie, le protestantisme (dans ses formes diverses et nombreuses), leur intégration, réussie depuis des siècles dans les sociétés occidentales, est constitutives des structures sociales et culturelles (la quasi totalité des États occidentaux ignorent encore la séparation des Églises et de l'État, et la majorité de leurs dirigeants confessent toujours publiquement leur attachement à la religion en jurant sur la Bible lors de leur intronisation ou prestation de serment).

Peut-on en dire de même des autres religions, celles d'Asie, le bouddhisme, l'hindouisme, celles d'Afrique, l'animisme ou le vaudou ? Sans doute à un degré bien moindre, en ce qu'elles sont moins théorisées, parfois plus tolérantes et surtout qu'elles ne visent généralement pas à s'exporter. Elles se présentent généralement comme des pratiques plus que comme des théories et n'ont pas vocation à s'étendre hors de régions où elles sont nées. Elles ne font généralement pas de prosélytisme et n'estiment pas avoir un message à proclamer au monde entier. Elles prônent avant tout un certain style de vie ou une certaine manière d'exister, intégrant, il est vrai, des pratiques superstitieuses parfois très contraignantes et marginalisantes.

Le retour du religieux

Quelles sont aujourd'hui les raisons qui président à ce qu'on a pu appeler le retour du religieux ?

Ce que n'avait pas réussi à faire le monothéisme religieux, conquérir le monde, le monothéisme profane est en train de le réaliser.

Un nouveau dieu unique, le dieu argent, régente le monde entier et tient sous son implacable férule la quasi totalité des êtres humains. Ses grands prêtres (hauts fonctionnaires du FMI, de la Banque Mondiale, de l'OMC etc., tout dévoués au libéralisme voire à l'ultra-libéralisme économique considérés comme la seule voie de développement des peuples) dictent leur loi à l'ensemble des nations. Ils en ont eux-mêmes inventé les termes et s'appliquent à faire en sorte qu'ils soient respectés partout. Sous peine d'exclusion de la communauté humaine, nationale et mondiale.

La loi du Marché repose essentiellement sur le droit du plus fort d'écraser le plus faible. Ne pas s'y soumettre ou la transgresser équivaut à s'isoler de la société et se voir condamner par elle. C'est ainsi, par exemple, que tout service rendu à un citoyen par un autre citoyen doit aujourd'hui passer par le moule de la monétarisation de tous les services et de tous les biens sous peine d'être jugé et condamné par les tribunaux pour concurrence déloyale. La gratuité est partout suspecte !

Cette loi du Marché n'est en réalité que la traduction policée de la loi de la jungle. Et celui qui ne veut pas tuer ou se faire tuer et voudrait simplement vivre en paix avec lui-même et avec les autres ne peut pas fuir. Il est cerné de tous côtés par la monnaie et se voit obligé de passer sous les fourches caudines de la production ou de l'assistanat. Nouvel esclave de la course au profit, de la compétitivité et de la concurrence, il est prisonnier de l'arène mondiale où se joue le drame de l'horreur économique. Le plus souvent il s'y fait dévorer, très rarement il s'en échappe.

C'est que le rapport de forces est inégal. D'un côté, il y a la puissance anonyme et aveugle qui décide souverainement en fonction de critères de rentabilité exclusivement capitaliste, et de plus en plus seulement financiers. De l'autre, il y a des êtres de chair et de sang qui subissent le diktat du Marché, nouveau Moloch qui dévore ses propres enfants.

L'Argent, nouveau dieu unique et universel, est devenu le principal facteur de division et d'exclusion. La vie s'est monétarisée. La course à la consommation de biens matériels reste l'objectif premier, soit que l'impossibilité d'y accéder conduise ceux qui sont non solvables, à survivre dans l'extrême pauvreté, soit au contraire que leur surabondance et leur continuel renouvellement fasse naître une perpétuelle envie de se les procurer au prix d'une vie totalement sacrifiée au système économique capitaliste mondialiste.

Or, il apparaît que cette situation où l'homme en est réduit à se mettre au service des puissances de l'Argent pour survivre, amplifie et décuple l'importance du facteur religieux dans les conflits. C'est ainsi que depuis une vingtaine d'années, un certain retour du religieux se fait jour à l'échelle mondiale, soit dans les pays riches pour conjurer la dégradation matérielle de vies consacrées presque exclusivement à la recherche de moyens pécuniaires d'existence, soit dans les pays pauvres pour fustiger chez eux des régimes politiques les engageant de gré ou de force dans la voie du modèle de développement à l'occidentale.

Certains pensent que la religion peut précisément apporter le supplément d'âme dont aurait besoin l'humanité pour ne pas sombrer dans la barbarie. Ils croient que la religion peut être une arme efficace pour s'opposer à la montée d'un matérialisme déshumanisant.

Ce que l'on a pu appeler la mort des idéologies semble donc avoir eu comme corollaire le retour du religieux. On peut le comprendre. La fin des grandes illusions en matière scientifique (la notion de progrès indéfini) et politique (la société sans classe), de celles qui devaient conduire l'humanité vers un avenir radieux et une société réconciliée, a cédé la place au désenchantement. L'homme s'est aperçu qu'il était resté nu, fragile, mortel. La proclamation de la mort de dieu et de celle des pères, l'effondrement consécutif des grands systèmes de valeur qui donnaient un sens et une direction à la vie, a laissé beaucoup d'individus désemparés et inquiets. Des théories scientifiques les plus assurées ont été battues en brèche par des facteurs irrationnels non maîtrisables.

Pour la première fois de leur histoire, les hommes se savent les seuls responsables de leur avenir. Celui-ci sera ce qu'il en feront. Redoutable perspective, d'autant que la violence et la cruauté atteignaient en ce XXème siècle des sommets paroxystiques.

N'était-il pas dès lors tentant de retourner vers les croyances d'antan qui apportaient le réconfort et donnaient un sens à la vie ? Pour endiguer la vague déferlante du matérialisme et du consumérisme, ne devait-on pas rejoindre les grandes voies de la vie spirituelle proposées par les religions. Soit pour s'abstraire au mieux des conditions de plus en plus déplorables et dures imposées par des structures socio-économiques inhumaines, soit pour instaurer des régimes inspirés directement des lois divines. La prolifération des sectes dans les pays dits développés d'une part, la tentative de création d'États religieux, soumis à la loi de dieu, dans des pays en développement d'autre part, en sont les exemples extrêmes. On sait les ravages que produisent les uns et les autres.

Mais au fait, le choix est-il entre un retour ou une condamnation sans appel du passé ? S'agit-il d'envoyer simplement aux poubelles de l'Histoire ces religions qui, qu'on le veuille ou non, ont structuré la société et la mentalité occidentales ? Ou ne s'agit-il pas plutôt transmettre au monde moderne certaines valeurs que ces religions ont véhiculées tant bien que mal au cours des siècles (la trilogie liberté, égalité, fraternité, fille laïque du message d'amour fraternel universel) mais qu'elles sont aujourd'hui incapables de proposer au monde, empêtrées qu'elles sont dans des mythes archaïques et des dogmes caducs ?

Et si ces religions semblent avoir fait leur temps, si elles constituent actuellement davantage d'obstacles que de chemins vers la réalisation d'un monde plus juste et plus fraternel, ne faut-il pas pour autant recevoir et cultiver leur héritage spirituel qui, même si la plupart des religions l'ont souillé ou dilapidé, attend aujourd'hui des formes totalement nouvelles de réalisation : la construction d'une humanité pacifiée, le rejet de l'intolérance, la condamnation de la violence, la maîtrise mondiale d'une économie mise au service de l'homme et de tous les hommes, etc, autant d'objectifs utopiques s'il en fut... mais de ces utopies qui font l'Histoire et lui donnent un sens, que l'on pourrait appeler des utopies opératoires c'est dire qui mettent en mouvement et qui dynamisent les hommes pour la construction d'un monde plus humain ?

Libérer le spirituel du religieux

En d'autres termes, n'est-il pas temps de libérer le spirituel du religieux comme l'humanisme doit être libéré de l'idéologie ?

La pensée religieuse est-elle compatible avec la libération humaine ? Oui, répondra cette petite minorité de croyants qui n'en finit pas de dire que leur religion n'est pas d'abord ce que l'on voit (ou ce que l'on a vu...) d'elle, qu'elle transcende les institutions qui la défigurent et l'étouffent.

Que d'énergies dépensées dans ces minuscules cénacles constitués pour retrouver la pureté de l'origine de leur religion, pour interpeller ses hiérarques, pour contester ses dogmes et sa discipline, pour renouveler l'image ternie de leurs églises !

Que de faux espoirs entretenus sur la possibilité de leur évolution !

Certes, sous le nom de théologie de la libération, un courant chrétien révolutionnaire, né en Amérique latine, a vu le jour voici une trentaine d'années. Il avait pour ambition de changer les structures socio-politiques des pays le plus pauvres (plus particulièrement en Amérique latine) et d'épouser les revendications et les révoltes des populations les plus misérables au nom d'un message évangélique revisité ou traduit en message politique. Il s'agissait au nom du message d'amour fraternel, et là aussi au nom de dieu, de faire droit à la dignité et aux élémentaires besoins des pauvres, des exploités et des exclus. Ce courant n'était pas sans rappeler l'action que menèrent les Jésuites dans les Missions créées par eux au XVIIème siècle pour soustraire aux massacres et à l'esclavage les Indiens sauvagement colonisés (au nom de dieu le plus souvent...) ou impitoyablement décimés sous l'autorité des émissaires des Rois très-chrétiens de l'Espagne et du Portugal. De même peut-on penser que l'engagement socio-politique et syndical des prêtres-ouviers, dans la France des années 50, au côté des luttes ouvrières d'alors, s'apparentait à cette même prise de conscience, de la part d'hommes de parfaite bonne foi, de la nécessité de donner à certaines paroles des Évangiles, leur dimension sociétale. On sait ce qu'il est advenu de ces manifestations de lucidité, au demeurant parfaitement sincères, nées du contact et du partage quotidien avec des hommes colonisés ou exploités. Dans tous les cas, à des siècles de distance, l'autorité hiérarchique suprême a stoppé net de telles expériences, considérées par elle comme n'étant pas compatibles avec la mission surnaturelle et spirituelle de l'Église catholique.

Oui, c'est peu dire que le monde a besoin d'un sursaut spirituel et que les êtres humains sont assoiffés de sens. Le tout est de savoir en déceler la source. Dans une monde où la mondialisation d'une pensée unique a enfermé les hommes dans le cercle vicieux d'une économie entièrement dévouée au Dieu Argent, ce nouveau dieu unique auquel tout un chacun doit se soumettre, on peut légitimement se demander si la première urgence pour les croyants de toutes les religions ne serait pas d'abord de s'unir par-delà leurs Églises en vue de susciter un sursaut mondial face au libéralisme matérialiste croissant qui envahit le monde et écrase les hommes.

On pourra dire que l'un n'empêche pas l'autre, et que l'on peut combattre pour un monde plus fraternel et puiser précisément les forces de ce combat dans une foi religieuse. Sans doute et de nombreux croyants l'ont prouvé avec force et efficacité. Mais on sait aussi combien les dogmes et les doctrines religieuses ont toujours constitué de puissants freins à l'engagement de la grande majorité des croyants dans une lutte considérée en définitive par les Églises comme secondaire par rapport aux promesses surnaturelles qu'elles font miroiter à leurs fidèles.

L'ère des religions ne doit-elle pas en ce début troisième millénaire laisser la place à l'ère de l'esprit de l'homme, c'est à dire à la prise de conscience que l'homme ne vit pas seulement de pain (encore faut-il qu'il puisse s'en procurer...) ou de biens matériels, mais de liberté et d'amour. Pourquoi vouloir à toute force continuer d'enfermer le spirituel dans une gangue religieuse qui trop souvent l'a dénaturé ou l'a confiné dans la sphère privée des seules relations inter-individuelles ? N'est-ce pas dans le cur et l'esprit de tout homme, qu'il soit croyant ou non, que naît et que doit renaître la source de l'action humaine pour la justice et la fraternité...

Il semble que les religions, en ce qu'elles avaient de meilleur, aient constitué des étapes dans l'évolution de l'homme vers son autonomie : c'est ainsi qu'alors que les religions d'Asie (bouddhisme et hindouisme) ont appris aux hommes à se connaître eux-mêmes dans le respect de toute chose vivante, à commencer par leurs semblables, les religions monothéistes ont incité les hommes à faire fructifier efficacement la création tout entière, la nature et ses richesses. Les unes comme les autres ont toujours proclamé haut et fort qu'elles n'avaient qu'une seule et commune ambition : promouvoir l'amour universel et faire en sorte que cet amour soit d'abord vécu personnellement par chacun. Car, effectivement, comment changer le monde sans commencer par changer soi-même ? De fait, tous les fondateurs de toutes les religions, Bouddha comme Jésus, ont mis personnellement en pratique ce qu'ils enseignaient. Ils faisaient ce qu'ils disaient.

N'est-il pas temps pour les religions particulières de se fondre en ce que l'on pourrait appeler, faute de mieux, une religion universelle de l'Homme, riche de tous les enseignements positifs des religions historiques dont l'audience s'amenuise de plus en plus et qui semblent vouées à une disparition progressive ? N'est-elle pas venue l'ère post-religieuse de l'humanité, fondée sur la liberté et l'autonomie de l'homme, succédant aux religions fondées sur des vérités dogmatiques et des mythes archaïques, empêtrées dans leurs dogmes mythologiques, et, pour reprendre les termes de Dostoïevski dans sa Légende du Grand Inquisiteur des Frères Karamazof basées sur le mystère, sur le miracle et sur l'autorité.

Certes, fonder les rapports humains sur la liberté et l'amour représente à l'évidence une utopie, ni plus ni moins d'ailleurs que celle qui a inspiré les religions historiques... avec les réalisations que l'on sait... Mais l'homme, ne doit-il pas précisément poursuivre de génération en génération la réalisation de telles utopies pour donner un sens à sa vie et à celle de ses semblables ?

En effet, la foi en une telle utopie qu'appelle l'évolution du monde et le cours de l'Histoire, n'est pas pur altruisme, elle ne se réduit pas un vague sentiment laissé à l'initiative de chaque individu. Elle doit être structurée socialement et intellectuellement. Quel pourrait être aujourd'hui le contenu intellectuel de l'amour universel, quelle forme prendrait-il concrètement, socialement, politiquement ? Ne serait-ce pas l'analyse lucide et rationnelle de l'état actuel de la planète et des peuples qui l'habitent ? Ne serait-ce pas le rassemblement démocratique structuré politiquement de ceux qui se décideraient à inverser l'actuel courant d'une pensée unique meurtrière et aveugle qui mène l'humanité vers l'auto-destruction ? Telle serait la foi en l'Homme. Telle serait la religion de l'Homme.

Une telle révolution ne peut pas naître au sein des hiérarchies religieuses en général, ou des clercs en particulier, eux qui ont fait de la religion leur fonds de commerce et leur moyen de subsistance. Elle ne saurait non plus naître au sein d'instances internationales conçues pour maintenir l'ordre établi des grandes puissances d'Argent.

Sans illusion ! Car d'une part, on sait que le changement commence d'abord en chacun de ses acteurs. Et d'autre part, ces nouveaux croyants construiront sans doute à leur tour de nouvelles institutions dont de nouveaux clercs seront à nouveau tentés de dire à tous le vrai de tout... Mais peut-être feront-ils au moins eux aussi et à leur tour, franchir à l'humanité une nouvelle étape vers son âge adulte, l'âge de la rencontre, du partage et du don, de la réconciliation entre le spirituel et le politique, entre l'esprit et la matière, entre le dire et le faire, entre le vivant et son environnement naturel et... lui éviteront-ils de s'anéantir !

L'humanité est en devenir. Pour la première fois de son histoire, elle se trouve affrontée au gigantesque défi de sa propre survie. N'est-il pas temps pour les hommes épris de justice et de liberté de dépasser leurs clivages religieux d'un autre âge et d'unir leurs efforts pour inverser la course mortelle dans laquelle les a jetés la nouvelle religion de l'Argent ?
 

André Monjardet


Sociologue, auteur d'une Autobiographie de Jésus de Nazareth (une lecture post-religieuse des origines du christianisme) aux éditions Berg International, Paris 1996.

Nous prolongerons, le mois prochain, par la publication d'un texte de Jean Bricmont, Science et religion : l'irréductible antagonisme.
 
 

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