les archives d'alternative libertaire

transports gratuits antimondialisation fédération anarchiste

Opération
"trains gratuits"

À Nice,
les objectifs étaient divers...

Conscients que le sommet de Nice n'était qu'une date symbolique, nous ne nous faisions aucune illusion sur notre capacité à en entraver véritablement le déroulement, encore moins à imaginer pouvoir y renverser une logique capitaliste où l'oppression est quotidienne.

Néanmoins, (ré)agir contre une conférence intergouvernementale dont l'objectif premier est de permettre une bonne gestion du capitalisme n'est pas, par principe, pour nous déplaire. Par contre, il est de notre volonté de ne pas simplement manifester quatre heures... et de repartir à la maison. Ne pas vouloir d'une simple manifestation-promenade, et ne pas tomber dans le mythe révolutionnaire du grand soir et des barricades ! Cet événement médiatique du capitalisme international est donc pour nous l'occasion de construire un rapport de force, d'induire des prises de conscience, des rencontres, des pratiques communes...

Un échec à relativisé

Certes avec le recul : l'opération Trains gratuits a été un relatif échec puisque les trois quarts des personnes ont été bloquées avant même d'arriver à Nice... Tout comme a été un échec, la tentative de blocage du sommet (ndlr : voir article précédent).

Pendant que l'on gazait les manifestants, Jospin remerciait les syndicats pour leur bonne tenue de la veille, reflet d'une réelle démocratie. La démocratie de Jospin, celle des syndicats (bientôt rejoint par ATTAC qui regrettait de s'être embarqué dans cette galère), c'est cause toujours, tu m'intéresses... Car, pendant que Jospin félicitait les syndicats pour leur opposition "digne et responsable" à la Charte des droits fondamentaux... les États l'adoptait, en moins d'un quart d'heure. ATTAC, la LCR, la néo-social-démocratie... a quant à elle, joué un double jeu en participant à la fois, le matin, à des tentatives de blocage du sommet (action pacifique mais qui ne pouvait en aucun cas rester non-violente compte tenu des réactions des forces de l'ordre) et en s'en désolidarisait publiquement l'après-midi.

Dans ce contexte l'opération Trains gratuits pour Nice n'est pas forcément un échec. D'une part, elle a permis de mobiliser des personnes qui de toute façon n'avaient pas les moyens financiers de se rendre à Nice. Par exemple pour les 200 manifestants qui voulaient partir de Nantes, le voyage aller-retour représentait une somme de 160.000 ff. Seules les "grandes" organisations syndicales ont pu réserver des trains entiers. [De là à dire que cet argent est le fruit du paritarisme et d'une politique de collaboration, il n'y a qu'un pas... que l'on peut franchir. Les organismes paritaires représentent des masses financières, des masses de moyens (locaux, mise à disposition) énormes. Imaginez : pour l'année 1999 les bénéfices de l'Unedic sont de 8 milliards de francs].

Le deuxième intérêt de cette campagne est qu'elle ne se limite pas temporairement à la durée du sommet et qu'elle s'inscrit pour autant dans ces enjeux : le droit de se déplacer n'a aucun sens (comme l'ensemble des droits humanistes défendus dans la Charte des droits fondamentaux signée à Nice) si on ne pose pas la question de moyens d'exercer concrètement ce droit.

Pour nous, le droit de se déplacer est aussi vital que le droit à la liberté. Or, à Nice, l'Union Européenne a adopté une Charte concernant particulièrement les précaires et chômeur/euses alors que ces dernier/ères ne pouvaient s'y rendre massivement fautes de moyens.

Élargir le débat

La question du droit à se déplacer est à situer dans une campagne plus large autour de la gratuité et des services publics.

On nous parle de croissance et pourtant c'est, par exemple en France, près de 8 millions de personnes qui vivent dans des conditions d'extrême précarité. 30% des chômeurs et chômeuses renoncent à des soins de santé, 100.000 dossiers de surendettement ont été déposés en 1999... Ces quelques chiffres illustrent une réalité structurelle. Très peu de précaires ont l'espoir (à court ou moyen terme) de sortir de cette réalité. Cette extrême précarité permanente, reconnue par tous les observateurs, a au moins eu le mérite de complètement exploser le mythe du plein emploi (pourtant encore défendu par des courants de la gauche plurielle).

Le chômage est une nécessité structurelle pour le capitalisme ! Il permet de maintenir une pression sur les masses salariées (peur de la perte de revenus, chantage aux licenciements, pression sur les salaires...).

Nées souvent, dans le courant des années 90, à l'initiative d'un courant humaniste chrétien scandalisé par les méfaits de l'exclusion, des associations comme Agir contre le Chômage ! (AC!) ont accéléré la prise de conscience de ce facteur structurel du capitalisme et permis de poser la question de la dignité de la personne indépendamment de la nécessité pour elle d'avoir un travail salarié.

L'émergence des revendications issues de cette prise de conscience (droit au logement, droit à la mobilité, augmentation des minimas sociaux...) a également l'intérêt de poser le refus de la logique marchandeet la nécessité de la gratuité des services publics.

Ce rapide constat ne doit pas occulter les critiques sur les origines de cette association, ainsi que sur les stratégies médiatiques (les actions-spectacles, comme les réquisitions de logements conduisent, à moyen terme, à une impasse : comment renouveler le spectacle ?) ou les risques d'institutionnalisation. Le mouvement des chômeurs de 1997 posait, entre autres, la question de la représentation des chômeur/euses dans les institutions (Unedic...). Les syndicats dits représentatifs en ont gardé l'exclusivité mais des miettes financières ont été concédées (locaux, subventions) aux associations de chômeurs dans le but de mieux les contrôler... avec la menace, en dernier recours, de revenir sur ces concessions.

Malgré ces critiques, la revendication de la gratuité des services publics, qui se construit au fils des années, est fondamentale, car c'est une revendication au droit de vivre en dehors des logiques marchandes et des impératifs de rentabilité. De plus, cette exigence de gratuité est fédératrice. Le refus de l'impératif de la rentabilité s'appuie sur l'idée même de services au public et unis celles et ceux qui luttent contre les privatisations. La gratuité pose aussi des questions de société : quels besoins réels avons-nous et quelles réponses donner à ces besoins ?

Elle induit une rationalisation des moyens de production avec les conséquences écologiques positives qu'on imagine...

Presse bâillonnée

À Nice, la gauche minoritaire, contestataire de la gauche plurielle a une fois de plus montré son vrai visage !

À Nice, la répression a été multiple et plurielle. La gauche a décidé de tout faire pour que le sommet ne soit pas perturbé : arrestations, lacrymogènes, utilisation de balles en caoutchouc, évacuation de la salle du gymnase avec canon à eau, ratonnades, blindés présents à la frontière italienne avec le renfort de la légion étrangère...

Conséquence, les médias se devaient de jouer à la grande muette, de ne rien voir et de ne rien entendre afin de ne colporter que le message gouvernemental. C'est ainsi, entre autre, que Cécile Amar de France Soir a été tabassée par les CRS, qu'un journalistes de Radio France a été mis en garde à vue, qu'un journaliste de Zalea-TV a été interpellé alors qu'il filmait une manifestation. Brutalement plaqué au sol et menotté dans le dos tout au long de l'après-midi, il n'a été relâché que sur intervention du procureur-adjoint de la République, sous la pression de la rédaction de Zalea et Reporters Sans Frontières. Trois personnes qui réalisaient un reportage pour Kri-prod (société de production strasbourgeoise) ont été interpellées alors qu'elles filmaient les affrontements aux abords de la salle Leyrit. Le cameraman a esquivé un coup de matraque d'un policier pendant que celui-ci tentait de lui arracher sa caméra. Un journaliste du Patriote qui photographiait une interpellation a reçu un violent coup de pied dans les organes génitaux de la part d'un policier...

Matraquages pluriels

Mais des Verts au PCF (souvent présents dans les comités locaux antimondialisation) se cachent derrière la responsabilité de Jospin et de son ministre de l'Intérieur.

Les événements du mardi 5 décembre annonçaient ce qui allait se produire, de manière encore plus intensive et massive, le lendemain.

Les militant-e-s de Paris, Lyon, Dijon, Nantes, Bordeaux, Rennes, Brest... vont connaître les matraques de la gauche plurielle. À Nantes, nous étions 200 (avec des renforts d'une soixantaine de personnes de Brest, Rennes, Angers...) bloqués et refoulés par les forces de l'ordre. La SNCF préférait annuler le train et rembourser les voyageurs en les hébergeant à l'hôtel que de les voir monter dans le train. Cependant, avant de quitter la gare, on nous laissait entendre officieusement que nous pourrions partir le lendemain... si nous ne manifestions pas dans la gare avant le départ. C'était pour mieux nous cueillir... à Bordeaux, dans une gare véritablement militarisée (ce qui a choqué nombre de Bordelais-e-s) où nous avons été chargés violemment par les policiers. Bilan : quelques blessés légers et cinq personnes arrêtées, dont trois inculpées.

Rappelons, pour clôre ce récit, que le Ministre des transports (responsable de la SNCF) est toujours, en France, dans le gouvernement de la gauche plurielle, le très communiste camarade Gayssot ! C'est donc à ses refus réitérés à notre demande de trains gratuits, que nous devons de pas avoir pu nous rendre à Nice pour y manifester...

L'échec de la campagne Trains gratuits pour Nice nous semble donc très relatif. À certains endroits, elle a permis des mobilisations supplémentaires, des prises de conscience dans l'action, des explications publiques, des pratiques autogestionnaires...

Cet échec relatif (relatif car nous ne nous faisions aucune illusion sur nos capacités à bloquer véritablement le Sommet) est à mettre en perspective avec nos moyens réels, nos capacités de mobilisation encore insuffisantes.

En conclusion de ce premier bilan, on ne peut également que regretter le manque de coordination du mouvement libertaire et apparenté : entre la volonté hégémonique de certains et l'instrumentalisation politicienne des autres, l'objectif fondamental du développement des idées et des pratiques antiautoritaires n'était pas toujours lisible. C'est le moins que l'on puisse dire !
 

Fédération Anarchiste
Groupe de Nantes



Le sommaire de ce numéro

Les archives d'Alternative Libertaire

L'accueil du site

La visite rapide par mots clés

L'accueil de la librairie

anarchiste alternative libertaire

courrier libertaire anarchiste