libertaire anarchisme anarchiste

LIEGE EN RESISTANCE

Le squat Jonruelle

Sur le front
des occupations de maisons vides.
 

L'immeuble du numéro 1 de la rue Jonruelle à Liège était à l'abandon depuis dix ans. En octobre de l'année passée, de jeunes insolents s'en sont emparé, et depuis lors, ils résistent aux assauts de la propriétaire qui tente par tous les moyens de les faire expulser. Celle-ci vit en Italie et agit par l'intermédiaire de ses avocats, sans même se donner la peine de déplacer son auguste personne pour assister aux audiences. Encore un bel exemple de gestion délocalisée.
 Un occupant du squat raconte: Après avoir prétendu éprouver un attachement "sentimental" à sa maison, la proprio veut maintenant la vendre ! Alors, est-ce une ultime magouille ? Est-ce un homme de paille qui va l'acheter et à qui on ne pourra plus reprocher de l'avoir abandonnée pendant dix ans ? À l'heure qu'il est, on peut toujours constater qu'il n'y a toujours pas de panneau "À vendre". À la limite, nous, on essaierait bien de la racheter, si l'un d'entre nous pouvait seulement obtenir un prêt, avec éventuellement l'aval d'une série d'amis qui se porteraient garants. On serait alors fixés, et le 1 Jonruelle resterait à jamais un endroit de vie où différents projets pourraient voir le jour, au fil des années, bien sûr. On pense déjà à installer une sorte d'info-shop, similaire à la "Distroï" de "La Zone". On aimerait aussi monter une coopérative d'alimentation végétarienne, très bon marché, évidemment. À long terme, on peut aussi envisager des initiatives pour les enfants etc.... si l'énergie est là, un de ces quatre matins... parce que nous craignons aussi que notre aventure à Jonruelle se transforme en feu de paille, que cela devienne un immeuble de "rats-porcs" de plus dans le quartier. L'affaire est entre les mains de la Justice. Nous saurons peut-être enfin à quelle sauce nous allons être mangés à la prochaine audience du Tribunal, rue Saint-Gilles. Ce n'est pas seulement le procès de Jonruelle, c'est surtout le procès de l'absurdité et de l'obscénité de l'amassement de richesses, alors que d'autres sont dans le besoin. Nous avions besoin d'espace pour nous loger et pour vivre dans notre quartier, tandis qu'il y avait cette maison inutilisée de puis dix ans, si tentante, telle une pomme en face de nous, le ventre creux, alors qu'elle commençait à se dégrader sans que personne n'en profite... Est-ce que les "simples" citoyens ne pèsent aucun poids devant le pouvoir de l'argent ? Pour nous, la vie, nos vies, c'est du concret, et on a plus de valeur que n'importe quelle quantité de cette fiction qu'est l'argent. Nous venons de faire l'acquisition de poëles à gaz et de deux chauffe-eau dans l'espoir d'ouvrir le gaz un jour (proche ?). Le problème, c'est qu'on se demande si ça vaut la peine de faire ouvrir le compteur alors que nous risquons de nous faire expulser...

Les soupers...

 En attendant, les squatteurs de Jonruelle font vivre l'endroit comme ils peuvent. Ils accueillent les sans-abri et proposent chaque mercredi un souper végétarien, voire végétalien. C'est le régime qui leur semble le plus en accord avec le désir de manger sainement, sans gaspiller les ressources de la planète et de ne pas profiter (?) de la violence de l'industrie de la viande.
 Chaque mercredi soir est une victoire. On est souvent trop peu nombreux à s'impliquer dans sa préparation et c'est souvent la course contre la montre pour que tout soit prêt à huit heures. Avoir suffisamment de bouffe pour remplir nos estomacs avides, les boissons dans le frigo, le sol bien clean, les interminables vaisselles faites, les bougies sur les tables, le chauffage et puis... le miracle s'accomplit: tout est prêt. Nous sommes toutes les semaines ravis de nous rencontrer lors de ces rares occasions si spéciales, non commandées par le commerce. Ce serait bien si on pouvait aller d'une endroit à l'autre, comme ça, de quartier en quartier, et échanger l'hospitalité...
 La petite bande de Jonruelle n'est heureusement pas isolée, des amis les soutiennent, toujours les mêmes: ceux de La Zone, de la Casa Nica, de Barricade, du Carlo Levi, de L'Entrepôt... Et Jean-Claude Bomhals, qui est délégué de Solidarités Nouvelles, est intervenu à plusieurs reprises afin de faciliter certaines démarches.

Droit d'usage ou droit de propriété

 Maurice Delogne, dans le numéro 44 de Critiques et Perspectives, abordait la question du droit de propriété face au droit d'usage: La réalité est la plus forte, c'est l'usage d'un bien et non sa propriété, qui est à la source de la création de nouvelles valeurs. C'est l'usage d'une terre qui permet de produire des légumes, des céréales, des pommes de terre etc [...] C'est l'usage d'un bâtiment et non sa propriété qui en détermine l'utilité individuelle ou sociale.
 Fort bien ! Mais comment faire prendre conscience de cela à une population qui s'accroche avec un égoïsme acharné à ses piles de pierres, de ciment ou de blocs, même à l'abandon ? Au premier jour de l'occupation du 1 Jonruelle, les squatteurs se sont fait expulser par la gendarmerie, à la suite d'une plainte du voisinage. Or, les habitants du quartier Saint-Léonard sont, pour la plupart, de petites gens. Mais voilà, le petit peuple est lui aussi tout imprégné de ce sacro-saint principe du droit de propriété. N'a-t-on pas coutume de dire que le Belge aurait une brique dans le ventre ? Alors qu'en fait, dans bien des cas, il aurait plutôt tendance à avoir un sacré pavé sur l'estomac: pour posséder sa maison, il accepte toutes les privations, s'endette jusqu'au cou, et sacrifie l'essentiel de son existence. Le système met par ailleurs tout en œuvre pour inciter les péquenots à devenir propriétaires, ce qui, d'un point de vue politique n'est évidemment pas innocent: en développant chez les ploucs l'enivrant sentiment de possession, on peut ainsi les amener facilement à épouser les idées les plus conservatrices et à les faire voter à droite et hop, le tour est joué ! La peur de perdre leur bien, si maigrichon qu'il soit, les entraîne à s'offusquer méchamment en voyant tous ces insolents foutriquets aux cheveux rouges tenter d'enrayer la belle et rutilante mécanique capitaliste qui les fait tant rêver, eux qui en profitent si peu ou si mal.
 Cependant, à la longue, la proximité des squatteurs a permis aux gens de constater que ces voisins-là en valaient bien d'autres. Les services rendus à des vieux du quartier ont encouragé un mouvement de sympathie à leur égard.
 La sympathie des voisins, c'est très bien, quant à la sympathie du Parquet, c'est une autre affaire...

Stefan Gunnlaugsson

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Ambiance...

Ambiance ! Au Squat Jonruelle, n°1, à Liège (à deux pas du Carlo Levi), on est allé à deux, Gun et moi.
 Quand nous arrivons, vers 7 heures, et que nous sonnons, il est trop tôt: c'est mercredi, le resto ouvre à 8 plombes. Pour l'heure, c'est le moment du nettoyage et de la préparation de la bouffe.
 Il fait froid, noir, on va au Carlo Levi. On tombe sur une réunion contre le 342... mais ceci est une autre histoire.
 À 8 heures, on y retourne. Les embrasures des portes (ouvertes) sont isolées par des couvertures. Le resto au rez-de-chaussée. Plein de petites tables. Des bougies et un spot éclairent la double pièce. Il y a déjà beaucoup de monde: faut venir tôt pour avoir une place. À la tête, on discerne des étudiants qui surfent sur la marge, des squatters, des chômeurs, des artistes... tout ça sent bon l'émancipation.
 Sur les tables, chips-raisins-cacahuètes. Ceux qui sont déjà assis ne vous regardent pas de travers, ça change des petits bistrots merdiques, pleins de fachos.
 On commande des bières et du vin (20 francs, la bière, 40 francs le verre de vin). Puis on s'installe à une table avec Tania, son copain et un lèvres-percées. Les boissons sont payantes, la bouffe, tu donnes ce que tu veux. L'argent des mercredis permet de payer l'électricité, le chauffage, les aménagements du Squat.
 Ça fait un an qu'ils tiennent bon. Devant l'ampleur du mouvement de soutien, le tribunal a penché en leur faveur. La proprio ne peut les virer qu'à la condition qu'elle vive dans la maison. Or, ça fait dix ans que la maison est à l'abandon et que cette salope vit de ses rentes en Italie. Mais elle vient de changer de tactique: elle va vendre. Là, ils seront obligés de s'accrocher (il va falloir les soutenir).
 À part ça, la bouffe était prête: pizza et quiches maison aux poireaux, artichauts, tomates. Salade, spaghettis et puis dessert, et même café à la fin (fallait se servir, évidemment).
 À côté de moi, des étudiants en architecture. Ils sont là tous les mercredis soir. Ils n'ont pas l'air politiquement très "conscientisés", mais la marge, c'est leur truc. Comme les autres qui viennent au Squat, ils trouvent là une humanité qui n'a plus court dans nos vies "normales", quotidiennes. À côté des hommes-bagnoles, il y a l'initiative d'une poignée de marginaux en quête d'humanité. L'intimité, la chaleur sont des choses que l'on retrouve au Squat. Les principes d'égalité, de fraternité, de liberté, de tolérance s'y côtoient naturellement.
 Il faut qu'on se le dise: le Squat Jonruelle est une initiative formidable. Des jeunes qui décident de vivre ensemble de façon responsable pour pouvoir développer des relations d'amitié et d'égalité, ce n'est pas donné, ça demande du courage, de l'énergie et surtout de la patience. Ça n'a rien à voir avec l'organisation de réunions ou de manifs. Le Squat, c'est la confrontation permanente des contradictions individuelles pour en retirer amitié et solidarité: le meilleur, mais dans cette société, le plus aléatoire.
 Je change de table. Gun pose des questions à Cheveux-roux-nez-percé sur l'avenir du Squat. Il nous confirme qu'effectivement la proprio veut vendre. Mais Nez-percé est plutôt out, comme beaucoup d'autres ce soir-là. En tout cas, moi, je n'en apprendrai pas beaucoup plus.
 Je profite donc de ce vide pour insérer une courte réflexion idéologique: il y a dans l'affaire du Squat, d'un côté, la proprio, de l'autre, les squatters (plus que ça, des amis). La proprio a un comportement hyper-égoïste et étrangement individualiste. Dans sa vie, il n'y a qu'elle et elle ne supporte pas que quelqu'un d'autre profite de son bien, alors que depuis dix ans, elle n'en tirait rien. On me dira qu'il est possible qu'elle spécule. Et alors ?
 Pour faire respecter ses droits, elle ne veut pas dialoguer. Elle utilise des mesures expéditives et totalitaires: le recours à l'intermédiaire impersonnel des tribunaux. Très clairement, alors qu'ils le lui ont proposé, elle ne veut pas rencontrer les squatters, les connaître, connaître leurs problèmes et leurs aspirations. Elle refuse leur proximité d'êtres humains, en tout cas de ceux-là, parce que si elle l'acceptait, elle se mettrait avec eux sur un pied d'égalité, et là, face aux besoins des squatters, elle ne pourrait constater qu'une chose: elle n'a pas besoin de cette baraque. D'ailleurs, elle s'en fout, la seule chose qui l'intéresse, ce n'est pas le Droit, la justice, mais bien d'utiliser les droits que la constitution accorde à ceux qui ont les moyens de la "citoyenneté" (notamment les rentiers et les propriétaires), pour empêcher que ceux qui n'ont pas d'argent jouissent de la même capacité à faire respecter les leurs. Elle a compris que dans notre système, conserver sa position sociale, c'est d'abord maintenir et accroître l'inégalité: ça doit être un principe, un point, c'est tout. Les riches n'ont pas à être dérangés.
 Face à elle, les squatters: leur projet, c'est exactement le contraire. Eux, ils veulent développer un projet communautaire qui fait valoir une vie qui ne serait pas réglée par les automatismes d'une civilisation où la consommation prend le pas sur la nécessité de la lenteur pour développer la convivialité et sur le plaisir d'être ensemble.
 Il est dix heures et demi, le resto ferme.
 Et moi aussi.

François


 
 

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