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chronique libertaire

Mes balbutiements

Je nage en pleine déprime.
Cette déprime est tout à la fois structurelle et conjoncturelle.
Structurelle parce que
je me demande de quoi mon avenir sera fait
et si j'arriverai un jour à une autonomie
de conscience
qui me permette une autonomie de vie.
Conjoncturelle, parce que c'est l'hiver.

    Malgré cela, il se passe des choses dans ma tête. Voici donc un message d'espoir pour ceux qui se sentent nuls : on a toujours quelque chose d'intéressant à exprimer. Faites comme moi : exprimez-le donc, même si vous croyez que c'est nul.
    Ce qui suit, ce sont les variations que je ressasse sans arrêt comme une lessiveuse. Ça concerne l'actualité politique, la morale, l'anarchie...
    Je me dis souvent que la civilisation occidentale est en phase terminale d'une longue maladie qui a pour nom exploitation de l'homme par l'homme. Que le capitalisme est un processus dynamique qui, au cours des siècles, a investi tous les aspects de la vie communautaire et culturelle et les a intégrés sur le mode ingestion-excrétion. Les guerres permettent les nécessaires mutations technologiques, qui rendent possibles une exploitation plus en profondeur de la nature et des hommes et donc, une concentration de plus en plus poussée du capital entre les mains de quelques uns. Ce qui entraîne un assujettissement d'un nombre de plus en plus élevé de peuples et d'individus. La division du travail, nationale, continentale et intercontinentale, permet aux capitalistes de diviser pour régner.

Prolétarisation

    Mais la prolétarisation de l'espèce humaine n'est pas uniforme (c'est là que réside la principale erreur des marxistes - comme je vous le dis !). En effet, il y a d'abord les pays où le capitalisme s'est développé en premier, là où il a en premier ingurgité et excrété les hommes et la nature, devenus complètements dépendants de l'appareil pour survivre. Ensuite, les peuples et les régions plus récemment conquis (en gros, les pays "en voie de développement"). Là, il faut encore distinguer entre les populations venant à peine d'être assimilées et celles qui ne le sont pas encore. Les niveaux d'assujettissement structurels (sociaux et culturels) de ces différentes catégories de peuples ne sont pas les mêmes (contrairement à ce que prétend l'infantilisante et paternalisante conception humanitaire). Les premiers ont déjà eu l'occasion d'être à maintes reprises digérés, redigérés et excrétés au fil des différentes phases de développement de la machine d'exploitation capitaliste. Les peuples et communautés plus récemment investis disposent encore de structures socio-culturelles traditionnelles et donc, d'une économie parallèle sur laquelle ils règnent par leurs savoir-faire ancestraux, constituant ainsi de multiples îlots de résistance à l'avancée capitaliste et au développement des cycles infernaux.
    Pour les marxistes, il faut espérer que la prolétarisation s'étende le plus rapidement possible et finisse par tout englober, afin que l'on obtienne sans délais la masse critique d'exploités nécessaire à l'explosion révolutionnaire.
    Selon cette idéologie, il faut accepter que les peuples du tiers-monde aillent plus avant dans l'industrialisation. Monstrueuse croyance : accepter que d'autres passent au régime d'esclavage et de dépossession de soi, sous prétexte que nous y sommes déjà, que de toutes façons, c'est inéluctable et en plus, que c'est nécessaire à leur entreprise. Et bien, ça, c'est à gerber de rage et de désespoir. Ça me fait furieusement penser à mes petits condisciples, qui, lorsque je leur parlais d'une injustice, me rétorquaient d'un air bêtasse : Mais qu'est-ce que tu veux y faire, hein ?

Prétention "civilisatrice"

    La conclusion marxiste est instrumentalisante et fasciste de gauche. On y retrouve la prétention "civilisatrice" des occidentaux et leur mépris pour tout ce qui n'a pas été avili et asservi par eux. Nous n'avons pas à accepter cette notion de passage forcé à la société industrielle. Si à nous, les blancs, il est nécessaire de devenir maîtres de l'outil industriel de production étant donné notre totale dépendance vis-à-vis de lui, il faut à tout prix cesser de considérer que le progrès pour les peuples qui n'y sont pas encore est de s'enfoncer dans cette dépendance de chaque individu à la machine. Il faut au contraire tout faire pour les aider à ce qu'ils conservent leur autonomie, leur économie et leur culture propre. Notre peau et la leur en dépendent. Tant que ça ne sera pas passé dans nos mentalités "révolutionnaires", nous n'échapperons pas à l'ingestion-excrétion capitaliste. Car accepter la poursuite de l'industrialisation dans le tiers monde, c'est accepter une assimilation plus irréversible des peuples.
    Peut-être le combat est-il inégal et le triomphe de la liberté impossible, mais il vaut mieux crever que d'accepter l'avilissement du reste de l'humanité. Si ce combat n'est pas possible, aucun autre ne l'est.
    Se battre contre l'industrialisation forcée, c'est respecter la souveraineté de peuples dont les cultures ne sont pas les nôtres, en les prenant comme ils sont, au lieu d'instrumentaliser leur destinée au nom d'un pseudo matérialisme historique (ouais, ouais, je sais très bien que c'est comme ça que vous pensez, tas de nationalistes en herbe !)

Les mots en isme

    Il y a aussi que je déteste les mots en isme, christianisme, communisme, socialisme, anarchisme... Ils trahissent la volonté de s'en tenir aux seules abstractions pour éviter à tous prix le contact avec le réel (1), et instituent une frontière entre une élite, l'"avant-garde" et le reste de la société. Ces mots veulent trop dire que seuls quelques élus sont en mesure d'apprécier le cours des choses, ce qu'il importe de faire et où on en est exactement. Les ismes ont le parfum d'une récré générale qui ne vient jamais, mais à laquelle il faut continuer à croire.
    Plutôt que d'éternellement discourir sur l'autogestion, par exemple (bon, c'est pas en isme, mais c'est en tion et en auto, c'est encore pire), il faudrait peut-être tâcher de l'organiser, de la penser directement, dès maintenant, en prise avec la réalité. En se posant des questions plutôt qu'en imposant des réponses : écouter ce que disent les gens, voir et comprendre quels sont leurs problèmes, quelles sont leurs capacités, leurs limites, quelles sont leurs aspirations réelles. Parler à ceux avec qui on ne parle jamais. Sans hypocrisie. Mettre les gens et les groupes en relation les uns avec les autres et profiler avec eux ce que pourrait devenir une organisation concrète, en fonction de leurs compétences et de leurs conceptions de l'autogestion : au point de vue logistique, stratégique, économique, politique. Puis comparer cette réalité avec les discours...

Guerre idéologique

    Et puis enfin, à propos de la guerre idéologique entre communistes, partisans de l'étatisme d'abord et les anarchistes, partisans du tout par terre tout de suite. Peut-être que l'anarchie et le communisme ont des rôles à jouer ensemble dans le développement de la résistance au capitalisme. Des rôles à jouer dans une prise de contact directe avec le réel (et donc démocratique), plutôt que se perdre dans des jeux idéologiques stériles où évidemment seule leur opposition est possible, puisque c'est le principe même de l'idéologisation. Car nous serons bien obligés dans un premier temps de nous servir d'éléments de coordination de l'État, si nous ne voulons pas que l'anarchie se transforme en chaos. Pour une simple nécessité de coordination. Il faut donc en passer par le socialisme. Mais il faut aussi un contrôle décentralisé et indépendant, par la population : donc l'anarchie. Il faut aussi éviter les prétentions civilisatrices pour préférer une utilisation hédoniste des moyens étatiques. Il faut apprendre à se servir des structures étatiques, non pas comme des Hommes avec un grand H, mais comme des Singes, avec un grand S, de façon à ce que l'utilisation des moyens nécessaires se fasse avec un minimum d'efficacité.
    L'anarchie est peut-être le meilleur moyen de transformer réellement les relations sociales et économiques et les mentalités, parce qu'elle autorise les initiatives individuelles, collectives, spontanées ou concertées, pour autant qu'elles soient soutenues par un sentiment de responsabilité et de solidarité. Mais pour que l'"anarchisation" de la société ne dérape pas dans un chaotique renouveau féodal, il faut envisager une coordination centralisée des démarches et des opérations. Et donc la nécessité de reprendre à notre compte les moyens étatiques nécessaires : c'est là que l'argument des communistes tient la route et la tient même franchement bien. Voilà pourquoi je pense que les anarchistes et les communistes sont de mauvaise foi quand ils se dénigrent. En fait, on dirait qu'ils se cherchent des excuses pour ne rien faire qui marche.

François Barzin
(1) Pour les capitalistes, la question ne se pose même pas. Le refus de la prise de contact avec le réel est un objectif qu'ils réalisent sans s'embarrasser de considérations morales. C'est en cela qu'au niveau du discours, ils sont en avance sur nous. Si nous arrivions à prendre en compte le réel en abandonnant les considérations moralisantes, on les battrait à plates coutures.


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