libertaire
anarchiste anarchisme
monarchie belge Amnesty
International
Claude Semal
publie chez Luc Pire,
Pour
en finir avec...
La
Belgique de Merckx à Marx
+ un CD Semal en fanfare.
Deux textes...
pour vous donner l'envie d'aller
plus loin.
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Pour
en finir
avec
la monarchie
.
Ne tournons pas autour du trône
: la monarchie est à mes yeux une insulte permanente au progrès,
à la raison et à la démocratie. Qu'il puisse donc
y avoir, à l'aube du XXIème siècle, des gens estimables
pour encore en défendre le principe demeure pour moi une des grandes
énigmes de l'Univers comme l'identité du Masque
de Fer, le fonctionnement du robinet des douches dans les chaînes
hôtelières françaises ou la vie sexuelle du Taenia
Saginata (plus trivialement appelé ver solitaire par ses hôtes
et ses intimes qui sont hélas souvent les mêmes).
.
On peut rêver j'y
rêve chaque jour d'une société où
chacun, en conscience et en droit, se sentirait à la fois membre
actif d'une Cité et libre citoyen de la planète
sans avoir besoin pour cela de drapeaux, de frontières et d'hommes
respectables incarnant la nation. Mais comme pour la majorité d'entre
nous et pour quelques siècles encore je le crains, ces archaïques
symboles seront encore parfois utiles pour nous forger un semblant d'identité,
ne sommes nous pas au moins en droit de choisir ceux qui nous rassemblent
?
.
Comment, mais comment pourrait on
admettre que le porte parole d'un État démocratique et moderne
soit encore aujourd'hui désigné, non en vertu de ses supposées
qualités, mais en fonction de son seul pedigree ? De quoi parle-t
on ici ? D'un cheval de course, d'un bœuf charolais ou d'un chef d'État
?
.
L'argument le plus curieux que j'aie
entendu à ce propos avait la naïveté et la force de
l'évidence : la majorité des démocraties ne sont elles
pas des monarchies parlementaires ? Bon sang, c'est bien sûr ! Mais
entre la monarchie et la démocratie, quel est le lien de cause à
effet ? Tous les États modernes ont préalablement été
des royaumes ou des empires et la majorité d'entre eux ont gardé
des traces institutionnelles de ce passé. Et alors ? Cela n'a empêché
ni l'Italie et l'Espagne de devenir fascistes, ni la République
française d'être une démocratie. On pourrait tout aussi
bien trouver une corrélation entre la consommation de beurre par
tête d'habitant et la carte des démocraties parlementaires.
En déduirait on pour autant qu'il faut manger du beurre pour vivre
en démocratie ?
.
Un peu désarçonné
par cette irruption des quotas laitiers au beau milieu de ma démonstration,
mon contradicteur (car en abordant un tel thème en Belgique, vous
imaginez bien que j'ai toujours un contradicteur !) change alors d'angle
d'attaque.
.
Le Sujet de base entretient en effet
avec Son Roi un curieux rapport où le respect se mêle à
l'affection. Rapport au père, diraient les psys qui
savent que ce n'est pas sans raison que les chefs d'État sont souvent
appelés "pères de la nation". C'est donc la royale personne,
et non plus sa fonction, qu'on va dès lors affectueusement me brandir
sous le nez : "Enfin quoi ! Notre roi n'est-il pas gentil, démocrate
et compé- tent ?". Ça se discute. Mais cette discussion-là,
je ne veux même pas y entrer. Car je me fous complètement,
moi, de savoir si le roi est "gentil, démocrate et compétent".
On en a connu dans l'Histoire des gentils et des méchants, des démocrates
et des tyranniques, des ascètes et des coureurs de jupons, des bigots
et des francs maçons, des génies inspirés et des crétins
du Danube. D'admirables rois résistants qui se faisaient coudre
une étoile jaune sur la poitrine, et de moins admirables rois collabos
qui préféraient pactiser avec les nazis. Et alors ? Le problème
n'est pas qu'il y ait de "bons" et de "mauvais" rois. Le problème
est qu'il y ait des rois et que, "bons" ou "mauvais", les peuples
sont censés accepter celui qu'on leur donne !
.
"Ce n'est pas si simple", rétorque
mon interlocuteur, en qui je découvre avec surprise un lecteur assidu
de Point de Vue/ Images du Monde. "Si le Prince Philippe en Belgique, si
le Prince Charles en Angleterre n'avaient pas le profil, la vocation ou
les compétences pour exercer charge, ils pourraient toujours abdiquer
au bénéfice de leur fils ou de leur sœur".
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Ah ! bon ? On choisit quand même,
alors ? Et qui en décide ? Et on choisit entre qui et qui ? Entre
"princes de sang", nés du même lit à baldaquin ? Il
y aurait donc une race élue, seule apte à exercer le pouvoir
? De l'ADN à l'ABL (Armée Belge/Belgische Leeg, nos bilingues
forces armées, dont le Roi est constitutionnellement encore le chef),
le génie par les gènes ? Mais c'est du racisme, ça,
mes petits lapins. Et encore : du racisme pur et dur ! N'ai je pas lu dans
la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, dont la Bel-gique
est si je ne m'abuse signataire, que les Hommes naissaient libres et égaux
en droits ?
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À ce stade du débat,
mon interlocuteur opère généralement un prudent retrait
tactique : en démocratie, le pouvoir royal serait purement symbolique
et franchement, avec tous ces chômeurs et la guerre civile au Rwanda
n'avons nous pas d'autres chats à fouetter ?
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Un pouvoir symbolique, vraiment ?
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Quand Léopold II
puisqu'on parle du Rwanda fait du Congo sa propriété personnelle,
finance toute son infrastructure ferroviaire en en faisant "don" à
l'État belge mais conserve précieusement les
richesses minières qui sont à la base de l'actuelle fortune
royale est ce un "pouvoir symbolique" ?
.
Quand Léopold III, chef de
l'État et chef des armées, signe un armistice avec l'Allemagne
nazie contre l'avis des Alliés et du gouvernement belge en exil,
est ce un "pouvoir symboliques" ?
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Quand Baudouin Ier pratique une Interruption
Volontaire de Royauté de 24 heures pour ne pas devoir signer la
loi du peuple belge sur l'avortement c'est une décision symbolique,
d'accord mais est elle sans portée sur la vie politique
du pays ?
.
Car enfin, essayons d'être logiques
: ou bien le "symbolique" pouvoir royal est effectivement insignifiant
(comme on parle d'un "franc symbolique") et qu'attend on alors pour supprimer
cette moyenâgeuse, inutile et coûteuse insignifiance ?
.
Ou bien ce pouvoir fait malgré
tout sens, fonction et autorité (comme on pose un "acte symbolique")
et l'on en revient à ma première question : comment et en
vertu de quoi choisit on celui qui l'exerce ?
.
En ce qui concerne les "autres chats
à fouetter", je conviens volontiers de ce que l'éradication
de la monarchie ne me semble aujourd'hui en Belgique ni une urgence, ni
une priorité. En débattre, par contre, oui. Et pas un peu.
.
Car lorsque la majorité écrasante
de mes concitoyens, dont beaucoup se considèrent certainement comme
"progressistes, démocrates et raisonnables", défendent en
toute bonne foi un point de vue qui contredit si ouvertement le progrès,
la démocratie et la raison, c'est qu'il y a là "autre chose"
à l'œuvre. Un de ces tabous majeurs qui, parce qu'ils nous font
prendre une imposture pour une évidence, nous empêchent de
penser en hommes libres et adultes et nous interdisent d'imaginer même
un monde sans dieux, sans maîtres... et sans rois.
.
On s'en souvient peut être,
Léopold III, violemment mis en cause par une partie de l'opinion
pour son attitude pendant la Seconde Guerre Mondiale, avait finalement
abdiqué en faveur de son fils pour mettre fin à la Question
Royale.
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On s'en souvient moins souvent, Julien
Lahaut et des députés communistes avaient alors, en plein
Parlement belge, crié "Vive la République !" lors de la prestation
de serment de Baudouin Ier. Lahaut fut assassiné quelques jours
plus tard, à Seraing, de quelques balles en plein cœur, sur le seuil
de sa maison, par des inconnus venus sonner à sa porte. La Justice
n'a jamais retrouvé ses assassins.
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À chaque époque ses
crimes non élucidés, ses incendiaires anonymes et ses introuvables
tueurs du Brabant. C'est aussi cela, notre symbolique histoire commune.
.
Pour
en finir
avec
Amnesty International
.
Il y a quelques années, j'avais
bénévolement participé, en soutien à la section
de Louvain la Neuve d'Amnesty International, à une soirée
sur "la défense des Droits de l'Homme". Amnesty, avec la complicité
du quotidien Le Soir, venait de réussir une spectaculaire campagne
de communication en faisant afficher partout les Droits de l'Homme... en
chinois. Puissent mes amis d'Amnesty International, dont je salue par ailleurs
le travail et la persévérance, relire ici ce texte comme
ils l'ont entendu ce soir là : avec des sourires plutôt qu'avec
des grincements de dents.
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Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
je suis formidablement emmerdé. Je sais que pour vous, étudiants
et universitaires, c'est sans doute l'ABC du métier. Mais pour moi,
simple autodidacte, il est extrêmement de parler d'un sujet auquel
je ne connais strictement rien. J'ai bien essayé d'étudier
la question, d'approfondir la chose, mais j'ai dû me résoudre
à l'évidence : les Droits de l'Homme, pour moi, c'était
du chinois.
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Pourquoi, mais pourquoi (implorais-je
en jetant un regard hagard sur les huit véhicules qui, dans ma seule
rue, arboraient tous les bandeaux d'Amnesty International) affichent-ils
partout
en une langue qu'ici nul ne comprend des principes qu'ici nul ne conteste
? Est il légitime qu'au moment même où, à Schaerbeek,
le pouvoir communal interdit à d'honnêtes commerçants
d'écrire "boucherie" en arabe sur leur vitrine, de jeunes idéalistes
puissent impunément afficher "liberté d'expression" en chinois
sur la vitre arrière de leur petite Renault 5 ?
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Je partage certes votre souci de prosélytisme.
Il eut récemment un précédent heureux : celui de SOS
Racisme. Mais ces petites mains multicolores, en s'affichant dans la rue,
dans les écoles et dans le métro, révélaient
au moins un espace fraternel, tolérant et solidaire que les succès
de Le Pen avaient fragilisé : en un clin d'œil, l'immigré
reprenait symboliquement sa place dans la Cité et le discours raciste
retrouvait un peu de ça marginalité. Ces petites mains ouvertes
travaillaient la réalité.
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Or ces chinoiseries partout affichées,
à quoi pouvaient- elles bien servir et à qui pouvaient elles
bien s'adresser ?
J'en eus soudain la révélation
: elles ne s'adressaient qu'à nous. Aux seules vertus de notre propre
indignation. Ainsi, en placardant nos beaux principes à 30.000 km
de ceux qui pouvaient les lire, nous venions d'inventer le degré
zéro du militantisme : par un acte modeste, soit, mais concret,
nous signalions simplement aux yeux de tous l'excellence de notre propre
moralité. N'est ce pas là l'essentiel ?
.
J'en étais là dans ce
que j'ose appeler mes réflexions quand je me rendis compte que l'intitulé
même de cette soirée prêtait en outre gravement à
confusion. "Droits de l'Homme" ! Le sexisme de ce titre ne saute t il pas
aux yeux ?
.
Certains prétendront bien sûr
qu'Homme a ici un sens générique, et que derrière
ce vocable encouillé, il faut pouvoir imaginer l'humanité
tout entière. Je maintiens pourtant que le risque est grand de ne
parler ainsi qu'à la moitié de la planète
et quitte à devoir faire ce choix cruel, ne serait il pas plus opportun
de parler plutôt des "Droits de la Femme" ? On peut en effet légitimement
penser que lorsque ceux ci seront effectivement garantis, ceux de leurs
pères, fils et époux respectifs auront depuis longtemps été
satisfaits. Or je doute que l'inverse soit nécessairement vrai.
.
En outre, est il bien opportun de
parler ici de "droits" quand si peu de peuples en jouissent et qu'il faut
tant se battre pour les faire respecter ? Un droit vous est en effet dû
par la nature ou par la loi. S'il faut sans cesse le conquérir,
l'arracher ou le défendre, c'est alors d'autre chose qu'il s'agit
: un souhait, une revendication ou, pour choisir un terme affectivement
plus chargé, un désir. Et voilà comment, parti pour
vous présenter une soirée de Défense des Droits de
l'Homme, j'en arrive à plaider en toute moralité, pour la
Défense des Désirs de la Femme. Ceux ci n'étant heureusement
pas nécessairement contradictoires avec ceux là, il me reste
à vous souhaiter non seulement une bonne soirée, mais aussi,
je l'espère, une bonne nuit.
.
Claude
Semal
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Pour en finir avec...
La Belgique de Merckx à Marx, Claude Semal, le livre
aux Éditions Luc Pire, Bruxelles 1997. Et aussi... le CD Semal en
fanfare chez Sowarex, Bruxelles.
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