Sauvons une espèce menacée

LE PAUVRE

LU SUR INTERNET / DANIEL MERMET / HTTP://WWW.GLOBENET.ORG/CHRONIQUEUR
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Au seuil de l'hiver rigoureux,
une menace pèse :
aurons-nous encore assez de pauvres
pour toutes nos bonnes oeuvres ?

     Guerre à la pauvreté, déclarations gouvernementales, croisades charitables. Le pauvre est traqué, la pauvre va disparaître. Imaginons un monde sans pauvres : plus de petits ventres vides, chez nous plus de érémistes, plus de sans-logis, c'est l'Abbé Pierre sans béret, les médias sans sujet, les restos du coeur avec un pacemaker. Plus de pauvres, comment soulager ma conscience, comment apprécier mon confort, comment me donner à moi-même l'image d'une petite Mère Teresa ? Imaginez le pauvre qui refuse ma petite pièce, disant : " Non merci, vous m'avez déjà donné ".
     Plus de pauvres, ça signifie plus d'épouvantail, plus de repoussoir, plus de défouloir. Qui mépriser ? Quelle pédagogie pour mes enfants ? On connaît toutes les fortes vertus, tous les grands principes que le pauvre suscite.
     Échapper à la pauvreté, voilà le seul vrai sens de la vie. S'il n'y a plus de pauvres il n'y a plus de riches, et s'il n'y a plus de riches on ne peut plus devenir riche et alors tout fout le camp, notre rêve est rendu impossible, nous enrichir !
     Du pognon, du pognon, du pognon. Gold is god. Tout ce que nous adorons, de Tapie à la Reine d'Angleterre c'est des riches... Or, s'il n'y a plus de riches, on ne peut plus espérer devenir riche, et c'est cet espoir-là qui nous fait vivre, qui fait qu'on encaisse, qui fait qu'on fait marcher la machine sans moufeter, qu'on se fait jeter en silence. Le pauvre, c'est l'ordre du monde. Le pauvre c'est la paix du monde.
     "Vive le pauvre ! ". C'est le vrai progrès, l'authentique modernité, il y a toujours eu des pauvres, la pauvreté fonde l'histoire du monde, le pauvre c'est l'avenir de l'homme. Il nous faut des pauvres. Combien ? Une société prospère compte beaucoup de pauvres. Qu'on ne le voie pas trop, certes, mais ici et là pour orner la sortie d'une messe, pour pimenter un reportage de télé un soir de Noël, Monsieur le Pauvre en noir et blanc avec un accordéon famélique. Il sera content le pauvre, un sourire éclairera son visage douloureux, montrant ses trois vieilles dents aux caméras, quelle plus belle récompense ? Oh, certes, le pauvre est un souci, c'est une nuisance parmi d'autres. Il faut le surveiller, le repousser quand il incommode la vue ou l'odorat, quand il compromet l'atmosphère d'une rue commerçante, quand il fait ses besoins à votre porte, mais il faut surmonter votre dégoût, le mieux est d'avoir vos pauvres, quelques uns dans le voisinage, ou même quelque part dans le vaste monde. La mondialisation du pauvre est vieille comme le monde. Il faut certes le nourrir, mais pas trop, il faut que les côtes restent saillantes, que le ventre de l'enfant reste ballonné, et avant tout mettez des gants, il arrive que le pauvre morde la main qui le nourrit. Cela indique qu'il a assez de force pour vous mordre : il aura trop mangé. Il convient alors de prendre les mesures. Mais c'est rare qu'on y soit contraint. Le pauvre ne se révolte pas. Il ne perturbe pas l'ordre social. La pauvreté rend imbécile. On peut le déplorer.
     Et puis sans le pauvre comment sentir le passage des saisons ? Tout comme le Beaujolais ou les collections d'hiver il y a la mort du pauvre sous son tas de cartons à cause de la froidure et de l'indifférence de la société sans coeur, la méchante... Cette saynète est un rituel saisonnier comme les santons pour la crèche, une purge avant la dinde. Chacun fait son indigné, l'oeil humide, le consensus vertueux, on dévore la victime, on prend des mesures... des mesures de quoi ? Les mesures du cercueil peut-être... D'ailleurs je m'adresse à toi ami pauvre, toi qui viens de trouver cette feuille de papier journal autour d'un morceau de pain rassis, au nom de tous je te dis merci pour le rôle indispensable que tu tiens depuis toujours.
     Sans toi la vie n'aurait plus de sel, plus de sens. Supprimer la pauvreté c'est comme supprimer la mort. Et quel goût aurait mon caviar si toi le pauvre tu pouvais en bouffer ?
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Daniel Mermet
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Journaliste, Là-bas si j'y suis, France Inter. Dernier ouvrage paru : La Cazzara, Jean-Paul Rocher éditeur.
 

Sommaire du n°203



 

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