CHÔMEUR, PAS CHIEN !

Vers une internationale
des sans-emplois

 Le complexe belge

 Les Belges s'émerveillent - sans trop le dire - de la combativité des chômeurs français et de l'audace de leurs stratégies. Pour eux, la vitalité contestataire française est un phénomène troublant, pour ne pas dire énigmatique. Les travailleurs et les chômeurs en France sont en effet beaucoup plus livrés à eux-mêmes qu'en Belgique. Leur taux de syndicalisation est dérisoire par rapport au nôtre : 6% des salariés. Il semble que les affiliés se soient détournés massivement des organisations syndicales parce qu'ils étaient écurés par leurs pratiques de collaboration avec le patronat.
 Dans ce pays donc, où les syndicats sont si peu représentatifs, les victimes du système sont étonnamment plus remuantes que chez nous. Cette situation n'est paradoxale qu'en apparence. La culture politique en France implique une exigence beaucoup plus grande de cohérence entre le discours et la pratique. Le "moralisme civique" français, qui a donné aux affiliés l'énergie de quitter des organisations qu'ils estimaient corrompues et, plus tard, le courage d'en fonder de nouvelles (notamment SUD) explique peut-être en partie le tonus politique des chômeurs. En Belgique, la population cultive une défiance amère et cynique non seulement vis-à-vis des politiciens, mais vis-à-vis des institutions en général. Les corruptions et les trahisons ne l'étonnent pas et c'est à peine si elle s'en scandalise (1) : elles sont dans l'ordre des choses : si on devait quitter un parti ou un syndicat pour ça, on n'arrêterait plus ! En dehors des allocations pour les chômeurs, la plupart des syndiqués belges n'attendent pas grand chose de leur syndicat. Le défaitisme belge explique peut-être la langueur passée des mouvements de chômeurs. Cependant, on ne peut négliger le fait que la puissance numérique de nos syndicats a été perçue par le patronat belge dans le passé comme une menace potentielle contre ses prétentions : les entreprises, les investisseurs, les multinationales, les banques et le pouvoir politique pouvaient craindre la possibilité d'une mobilisation paralysante des troupes syndicales (2). Ce n'est sans doute pas un hasard si la protection sociale en Belgique est de loin supérieure à ce qu'elle est en France et si le taux d'allocations de chômage, et en général celui des minima sociaux, sont chez nous plus en rapport avec les nécessités vitales que là-bas. Aujourd'hui encore, si les organisations syndicales belges se donnaient les moyens de battre le rappel - pas de les convoquer mollement - des affiliés pour les informer de ce qui leur pend au nez avec la mise en place de dispositions supranationales telles que l'AMI, elles seraient capables d'entraîner une résistance de masse. Le problème c'est qu'elles ne le font pas. Et la question, est de savoir si c'est par idéologie ou par incompétence.

L'Internationale des sans-emplois

 Actuellement, dans les pays occidentaux jusqu'ici protégés, la pression ultra-libérale déchiquète la condition des travailleurs et uniformise celle des sans-emplois.
 Ouvriers et employés partout baissent la tête pour conserver leur travail. Ils attendent l'appel de l'interphone, en espérant que ce sera celui du nom de leur voisin de galères, qui ne reviendra pas et sera suivi jusqu'à la sortie par le contremaître ou par le chef de bureau, histoire d'éviter un mouvement de désespoir aux conséquences embarrassantes. L'exclusion de la délégation syndicale de Clabecq aurait dû mobiliser une résistance nationale et même, en ces temps de mondialisation, un mouvement international. En lieu et place de quoi, nous avons eu droit à des haussements d'épaules, des ricanements ou des injures.
 Les travailleurs sont à genoux, parce qu'ils sont convaincus qu'on peut les jouer les uns contre les autres et ils le savent de source sûre puisqu'ils l'acceptent. Ils savent aussi, quelque part, que le bien-être des golden sixties était volé à des inconnus du bout du monde qui s'arrachaient les tripes pour gagner de quoi crever lentement et permettre aux patrons ici d'accorder quelques faveurs à leurs salariés sans entamer les marges de profit. Nous le savions tous et nous l'avons accepté. Nous avons accepté l'injustice, parce qu'elle nous atteignait de manière adoucie, indirectement : c'est le tiers-monde qui prenait les coups. Aujourd'hui, au cur d'un capitalisme devenu fou, une dernière chance nous est accordée de relever le défi d'une société solidaire et, à cette condition seulement, vraiment démocratique. Cette chance, c'est l'Internationale des chômeurs. À partir du moment où ils acceptent de regarder en face la réalité de la nouvelle donne sociale, les chômeurs comprennent inévitablement qu'ils n'ont plus à partager entre eux que la misère et la colère. Ils ne se font pas concurrence et ils finissent par en avoir marre d'être mystifiés chacun dans son coin par des médias conditionnés pour les besoins de l'anesthésie collective. Marre de la téloche qui sourit imperturbablement, quels que soient les dérèglements qu'elle livre. Marre de savoir leurs enfants sans avenir. Marre de vivre pour mourir. Marre.
 Cette épreuve partagée est en train de venir à bout des particularismes nationaux, professionnels et sociaux qui ont bel et bien disloqué la solidarité ouvrière. Et elle est en train de créer de nouvelles structures de combat, en rupture totale avec les pratiques raidies et rouillées de l'appareil syndical.

Qui sème la misère, récolte la colère

 À partir d'une certain degré d'échauffement de l'eau, les molécules d'air captives se solidarisent localement pour monter à la surface et évacuer l'excédent de calories. Si les prétendus experts que consomment les investisseurs internationaux et les banques mondiales avaient une minute de modestie ménagère, ils s'en souviendraient et comprendraient mieux l'apparition, partout en Europe, de collectifs de sans-emplois, combatifs, étrangers à la logique du pouvoir, souples, fluides, mobiles. En France, les AC ! (Agir ensemble contre le chômage), les anarcho-syndicalistes de la CNT (Confédération Nationale du Travail) et d'autres associations, soutenues par la nébuleuse issue de la dissidence syndicale (notamment par SUD : Solidaire, unitaire et démocratique), se répandent partout sur le terrain d'une contestation nouvelle, radicale, entreprenant non seulement une action de revendication classique (réduction du temps de travail, redistribution des richesses, etc.), mais aussi un effort de création politique et sociale, qui remet en cause le travail et le salariat en tant que valeurs. Leur fonctionnement même, très respectueux de l'individu, jouant sur la connivence et l'accord de principe plutôt que sur des oppositions mécaniques majorité contre minorité, remet en cause le mythe d'une démocratie hiérarchisée, paralysant et contre-productif dans les moments d'urgence.
 Ça vient de sortir, mais en Belgique aussi, pourtant l'élève la plus soumise de l'OCDE, la brutalité et la grossièreté sans précédent de la politique gouvernementale en matière d'exclusion sociale et de soi-disant sécurité est en train de venir à bout de l'abattement des sans-emplois. Des groupes germent partout et lèvent spontanément, souvent soutenus par l'exemple des Marches Européennes contre le chômage et la précarité, parfois intégrés dans des structures syndicales préexistantes (Chômeurs actifs, à Charleroi).

Que faire ? syndical

 Les syndicats belges, qui pendant longtemps ont laissé croupir les sans-emplois loin de toute possibilité d'action réelle et originale, en se contentant de distribuer sucettes et amusettes et surtout de gérer le budget des allocations dont l'État leur confie le payement, réalisent que cette germination menace directement leur base, plus qu'à moitié constituée de chômeurs. Tout d'un coup, les voilà qui sortent de leur torpeur et se mettent à courir derrière les chômeurs et c'est à qui les comprendra le mieux, compatira le plus passionnément et en découdra le plus résolument avec le pouvoir. Du moins dans les déclarations.
 Loin de considérer ce réveil en sursaut comme une concurrence déloyale, les groupes autonomes de chômeurs devraient se réjouir : plus on est de fous, plus on est fort. Mais en même temps, ils est impératif qu'ils conservent leur vigilance intacte : dans la pratique, ces nouvelles (bonnes) dispositions syndicales à l'égard des sans-emplois sont déforcées par de manifestes tentatives de récupération qu'il faut apprendre à déjouer de toute urgence. Cette récupération est double : premièrement elle tend à faire accroire que les offensives menées par des associations indépendantes sont en fait d'inspiration syndicale : le journal Syndicats de la FGTB, sans jamais faire référence à l'association proprement dite, n'hésitait pas, il y a peu, à titrer sa page de couverture d'un éloquent Chômeurs, pas chiens ! (voir communiqué en encadré) pour annoncer un dossier sur le chômage, au ton résolument nouveau, dénonçant avec une soudaine indignation un statut que la FGTB ne découvre pourtant pas puisqu'elle siège au conseil d'administration de l'ONEM et prend part à toutes ses décisions. D'autre part, les revendications syndicales nouveau style concernant le statut du chômeur sont invariablement décalées par rapport aux demandes qui s'expriment dans les collectifs extérieurs. La ministre de l'Emploi et du Travail, quand elle couvre les visites domiciliaires pour vérifier la composition familiale des chômeurs, est conséquente avec la politique qu'elle poursuit : à partir du moment où on accepte le statut - inadmissible - de cohabitant, il faut se donner les moyens de le contrôler. En face d'elle et en opposition ouverte avec les objectifs de maquillage social du pouvoir, un collectif comme Chômeur, pas chien !, qui exige la suppression du statut de cohabitant (ainsi que de l'article 80 !), s'inscrit, lui aussi, sans ambiguïté dans la logique qu'il revendique. Au milieu, la tentative syndicale d'introduire dans l'esprit des chômeurs le bien-fondé d'un correctif dérisoire aux dispositions scandaleuses de l'ONEM, à savoir le transfert des procédures de contrôle du domicile privé à l'ONEM, outre la contradiction qu'il admet entre règlement et moyens de contrôle, est un coup d'épée dans l'eau.
 L'argument syndical consiste à assener qu'il faut demander le possible. Ce serait à mourir de rire si nous n'étions pas à un tournant si casse-gueule de notre histoire sociale : ça fait bientôt vingt-cinq ans que les deux grands syndicats belges pratiquent le possible patronal, merci, sans façon, nous n'avons vraiment plus faim !

Manif à Paris: 20.000 personnes, trois cents Belges

 C'est dans cette perspective que les manifestations de chômeurs prennent une importance qui dépasse de loin le folklore contestataire : leur organisation et leur réalisation maillent et consolident le réseau souple d'un mouvement international. Les contacts qui s'y nouent génèrent une unité idéologique en permettant à un nombre grandissant de personnes de prendre conscience que les situations d'exclusion et d'exploitation sont partout les mêmes et trouvent leur origine dans l'action d'un même ennemi.
 À l'appel des Marches européennes contre le chômage et la précarité, trois cents Belges, venus d'organisations diverses, ont participé le 7 mars à Paris à la manifestation organisée par les AC !, l'APEIS, Droit Devant et toute la galaxie française de l'exclusion. Rassemblant chômeurs, précaires, salariés, mal-logés, pas-logés-du-tout et sans papiers, les manifestations - un succès - se sont déroulées à Paris, à Rennes, à Marseille, à Toulouse et de manière moins significative, dans d'autres villes.
 Une escouade de Chômeur, pas chien ! s'est tapé dix heures d'autoroute pour rejoindre la fête et s'en est bien trouvée : Paris sera toujours Paris. À l'arrivée, des groupes de percussion transformaient le rassemblement en une espèce de gigantesque bal. Comme il est d'usage, tous les courants, contre-courants, remous, et filets d'eau de la gauche se disputaient le client, distribuant des tracts d'accord sur l'essentiel, difficile de comprendre pourquoi ils se regardent si souvent avec leur derrière. Curiosité : parmi les trotskards, anars, cocos durs et cocos mous, on ne trouve pas l'espèce dite stalinienne si présente chez nous. Stupéfaction : sous une des multiples bannières libertaires, la Fédération anarchiste réclamait audacieusement la semaine de... trente-cinq heures !
 Chômeur, pas chien ! s'était fendu d'un drap de lit à l'acrylique péremptoire : Prioritaire, puisque j'investis, je vous emmerde, signé l'AMI. Manque de bol et d'organisation, on avait pas pensé aux hampes. Les plus grands, assistés par deux mignonnes, ont tendu théâtralement ce morceau de bravoure à bout de bras pendant toute la manif, c'est-à-dire trois heures. Ce qui est sûr, c'est que ça a provoqué des réactions : les gens s'arrêtaient, hochaient la tête avec perplexité et s'en allaient frapper l'épaule d'un copain, dans l'intention manifeste d'obtenir une explication. Des cameramen et des photographes ont mitraillé l'énigme, qui avec un sourire en coin, qui avec un haussement de sourcil... il n'est pas certain que l'Accord Multilatéral sur l'Investissement (3) se prête aisément à la schématisation du slogan. Un truc réjouissant : les Français étaient manifestement touchés par notre présence. Et impressionnés par ce qu'elle signifiait. Une engagement à prendre : il faut, dès maintenant prendre contact ave les Allemands : leurs traditions de lutte enrichiraient notre arsenal.
 Et avec les salariés: les chômeurs sont leur avenir.

Michelle Beaujean
1) La Marche blanche peut faire illusion, mais elle répond à un sentiment d'horreur, pas de révolte. Une espèce de procession pour faire tomber la pluie.

2) Cette mobilisation fut effective et spectaculaire à certains moments de notre histoire sociale (en 1960/61, notamment) et sans doute à l'origine de la meilleure protection sociale dont jouissent travailleurs et sans-emploi aujourd'hui encore en Belgique.

3) AMI : projet, jusqu'ici secret, de convention entre les États, les dépouillant pratiquement du droit de protéger leurs populations contre les exigences des multinationales. Les systèmes de protection sociale, l'environnement, la culture, l'éducation, les droits de manifester, de s'insurger et même de boycotter seront directement menacés si l'AMI devait être signé.
 
 



 

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