Accord Multilatéral sur l'Investissement

Le néolibéralisme
ou le culte
de la mort

Posons le problème

    Cette ère est-elle celle de la libération de la pensée et de la laïcisation ?
    Réponse : bien sûr que non. Quoiqu'elle ait été le témoin de quelques spasmes respiratoires côté intelligence, l'époque contemporaine a vu s'affirmer la primauté absolue du religieux. Ce qui brouille l'image, c'est que les idoles ont changé de look.
 Rétablissons les faits dans leur vérité : quand anthropologues et ethnologues s'évertuent à nous faire appréhender que les primitifs ne croient pas aux esprits, mais que les arbres, les sources, les nuages, les oiseaux et tout ce qui respire en sont pour eux l'indiscutable manifestation, nous avons quelque peine à les suivre. Pourtant, bien plus encore que nos petits frères primitifs, nous sommes soumis à cette perception de la réalité. En effet, ce qui existe n'est pour nous rien d'autre non plus que la manifestation surnaturelle de l'argent sacré. Exemple : il neige en Ardennes ou en Haute Savoie ; ce qu'hôteliers, restaurateurs, propriétaires de pistes voient tomber, ce ne sont pas des flocons, mais des billets de banque, ce que la presse rapporte, c'est la hauteur des tas d'argent que la météo dépose dans les coffres, ce que les touristes s'empressent de faire, c'est se précipiter en masse vers le lieux où s'accomplit la transsubstantiation, c'est-à-dire là où le corps de la neige se transforme en argent. Sont absents du théâtre des opérations la réalité physique des choses, sa perception sensuelle et le plaisir qu'on en tire. Il suffit pour comprendre de contempler les centaines de skieurs piétiner les traces de ceux qui les précèdent sans un regard sur le paysage et sans une pause pour écouter le coucou qui se moque.
    Ceci vaut absolument pour tout ce qui entre dans le champ de notre perception, qu'elle soit naturelle ou prolongée par les artifices de la science. Désormais, la finalité de toute chose en ce bas monde est sa conversion en Argent.

L'Église néolibérale face au Malin

    Il va de soi que le clergé consacré au service de la moderne divinité jouit du mode d'existence le plus enviable. Il ne manquerait plus que ça. Cependant, les spasmes de l'intelligence évoqués plus haut ont quelque peu perturbé le développement du nouveau culte. Au cours des deux cents dernières années, sous la pression d'enragés qui, soit en avaient marre d'assurer la matérielle des maîtres sans avoir rien à dire, soit n'en pouvaient plus de barboter dans la misère, des révolutions ont mis en place des structures et des mécanismes quelque peu contraires à la tranquille expansion de la puissance de l'Argent à travers l'univers : droits de l'Homme, souveraineté du peuple, socialisme, constitutions diverses, démocratie, pour ne citer que les plus rabâchées. Retenons de ces regrettables épisodes qu'ils n'ont finalement entraîné qu'un bref détour hors des voies impénétrables du Très Haut - et quelques centaines de millions de morts, mais il faut bien mourir de quelque chose.
    Aujourd'hui, le Tout-Puissant a vaincu la rébellion, chassé les derniers Adam et Ève de l'Éden et pour être sûr de ne pas avoir à remettre ça d'ici quelques années, entrepris de le foutre définitivement en l'air contre monnaie sonnante et trébuchante.
 Exemple : au Mozambique, sous la pression du FMI, les paysans sont obligés de racheter les terres qu'ils cultivent. Comme bien entendu ils n'ont pas d'argent, de riches voisins, hier encore finançant leur destruction depuis Prétoria et Johannesbourg, rachètent des territoires "grands comme Israël" pour y ouvrir des réserves naturelles à destination des touristes friqués, stations balnéaires de rêve, hôtels de luxe, terrains de golf et figuration de grands fauves assurée. Évidemment, - c'est un peu le problème partout dans le monde aujourd'hui - les autochtones gâchent la vue. On en garde un dixième pour l'animation folklo, pour les autres, on "disperse". Ici, il suffit de distribuer quelques centaines de dollars aux hommes et ils se taillent vers les villes, les villages se déstructurent, se vident, et voilà notre Édeniquet payant ouvert à qui de droit.

Différenciation des fonctions : haut et bas clergé

    Le haut clergé de cette religion une et universelle, donc catholique dans le vrai sens du terme, dispose de tout. Un peu comme ces hauts responsables des régimes socialistes en pleine dégénérescence : gestionnaires de l'État, ils étaient partout chez eux, utilisaient des domaines historiques pour leurs réceptions, servaient les repas d'anniversaire dans la vaisselle des musées, et invitaient leurs nobles amis étrangers à des parties de pêche dans les viviers de l'État. Simplement, en économie ultra-libérale, le passeport pour la disposition souveraine de l'espace et de ce qui le peuple n'est pas une haute fonction dans le Parti, mais l'importance des comptes en banque.
    Les remous sociaux ont par ailleurs créé la nécessité de fonder une catégorie cléricale intermédiaire, en relation directe avec le petit peuple, un bas clergé en quelque sorte, appelé communément "personnel politique", désigné par la tourbe et chargé ainsi de lui donner l'impression qu'il en sera fait selon ses volontés.
    Comme dans toute religion constituée, il arrive que certains membres de cette corporation si particulière soient convaincus que leur mission dépasse la catéchisation du peuple et englobe aussi la défense de ses intérêts auprès des monseigneurs par trop éloignés des réalités concrètes. Il est nonobstant remarquable que le bas-clergé traditionnel, celui qui appartient encore à une bonne vieille religion où la divinité porte barbe et passe son temps étalée à plat ventre sur un lit de nuages, soit à cet égard beaucoup plus turbulent que son homologue politique. Ce dernier, rassemblé en gouvernements nationaux, prend en effet très au sérieux sa mission de conversion de tout ce qui bouge en capitaux sur la portion de territoire qui lui est impartie. Et ne déroge qu'exceptionnellement, autant dire jamais, aux consignes menaçantes des grands prêtres. Certaines mauvaises langues prétendent que c'est là un effet de la peur dans laquelle vivent aujourd'hui ses représentants : leurs scrupules, leur frilosité, leur lenteur paperassière auraient exaspéré ceux dont on évoque pas le nom puisqu'on ne le connaît pas, au point qu'il serait fortement question de les bazarder une fois pour toutes, ce qui est parfaitement envisageable grâce aux techniques modernes et une bonne organisation de la police.
    Terrifié à l'idée de devoir, lui aussi, faire place nette en disparaissant, le clergé politique est prêt à sacrifier beaucoup et notamment ses ouailles.

Initiation

    Chaque enfant qui naît doit être catéchisé dès le plus jeune âge et doit avant tout s'imprégner de la sainteté de l'argent. Non seulement l'école s'emploie à le conditionner aux équivalences entre savoir et argent (points, diplômes, professions), mais elle consolide la culpabilisation déjà induite par la famille, hélas encore trop livrée à la prétendue gratuité des sentiments : si tu ne représentes pas une part de l'Argent qui nous prête vie, tu es un profiteur, un tricheur, un asocial. Apprête-toi donc au pire.
 Pour le familiariser avec les manifestations symboliques de la divinité, dès qu'il tient sur ses jambes, on introduit le marmot dans les lieux du culte, on lui ouvre des comptes en banque, on crée des circuits adaptés à ses besoins. Il existe donc tout un réseau laïque qui collabore à l'œuvre de l'Église néolibérale, de bon ou de mauvais gré, sciemment ou en toute inconscience.

Un peu d'eschatologie

    Bon, revenons à la doctrine : la destination et la raison de toute chose sont donc l'accroissement du capital. Fort bien et comme déjà dit, six milliards (bientôt la dizaine) d'êtres humains sont-ils convertibles en fric ?
    Les faits : selon des estimations dont d'aucuns affirment qu'elles sont gentilles, sur les six milliards présents, cinq sont inutilisables dans la chaîne du travail intelligent. Comme consommateurs, c'est donc terminé pour eux. D'autre part, comme le fait excellemment remarquer Cavanna (voir AL 204), mal nourris, mal soignés et pollués, ils ne sont pas non plus comestibles. Même en les tassant très fort, ils prennent pas mal de place. En un mot comme en cent, voilà des milliards d'unités de quelque chose qui freine la divine expansion.
    Solution : je vous la donne en mille.
    Problème technique : les cinq milliards d'hier (ils se multiplient comme des lapins, alors que les progrès de la high tech augmentent chaque jour leur inutilité spéculative) sont répandus un peu partout. Difficile de frapper un grand coup sans atteindre les Élus, ou pire, sans dévaloriser ce qui reste à monnayer (difficile - quoique pas impossible - de transformer, Tchernobyll ou Seveso en parc touristique).
    Stratégie : il faut y aller graduellement. Un, on les chasse de l'espace délimité par l'emploi-contre-la-vie et dans un premier temps on les rassemble dans un ghetto administratif indécelable à l'œil nu, mais moralement assez contraignant pour qu'ils soient matés. Deux, on procède à leur rassemblement physique dans des centres de formation et d'activation des allocations, où les Bienheureux peuvent venir les chercher pour leurs petits besoins quand ils veulent, au prix qu'ils décident. Et enfin, quand ils sont inutilisables, même comme torche-culs, on les jette. Où ? Dans la rue. Ça fait désordre, c'est sale et dangereux et c'est à ça qu'on doit en arriver : la police unique est là qui veille, on va pouvoir rentabiliser un max les centres fermés où les d'exotiques affamés accourus de l'enfer ne font qu'un tour de piste avant d'y retourner.
    Et quand les centres fermés seront par trop engorgés, on prendra les mesures qui revêtiront les couleurs décisives d'un impératif catégorique.
    Auxiliaires : toutes les institutions qui organisent les non-possédants et ont la capacité de les inventorier, de les classer, de calmer leurs éventuelles appréhensions, de désamorcer leurs mouvements d'humeur, de contrôler et de sanctionner les comportements déviants. Les partis politiques, bien entendu, mais aussi le FOREM, l'ORBEM, l'ONEM, les syndicats, les médias, les écoles, la Justice etc...
    La grande réussite technique du nazisme a été la mise en ghetto, la concentration, la déportation et l'extermination de la population juive : Raum judenrein. Elle n'a pu aboutir qu'avec le concours des organisations qui prétendaient rassembler et protéger les victimes : associations d'entraide juives dont les notables tiraient un sursis ou leur salut dans la sélection régulière et minutieuse des quotas exterminables exigés par les nazis. Jamais plus ! ont clamé tous les survivants, ceux qui avaient été traqués, comme ceux qui avaient laissé faire. Il était entendu qu'un citoyen digne de ce nom n'accepterait plus jamais de collaborer librement à des mécanismes de discrimination ou de destruction de ses semblables.
    En Belgique, la Ministre de l'Emploi et du Travail, son cabinet, son administration, l'administration de l'Onem, et les syndicats, acceptent de participer à l'opération de réduction du chômage par la traque la plus invraisemblable, la plus absurde de l'après-guerre et par l'exclusion de quotas de chômeurs fixés à l'avance, le tout dans une joyeuse inconstitutionnalité qui est le cadet des soucis du crypto-fasciste Vande Lanotte ou du blanc-bleu-belge dénommé Dehaene.
    Des accords secrets sont d'ores et déjà pris entre les gouvernements et l'AMI, Accord Multilatéral sur l'Investissement, qui permettront la pénalisation des États dont la politique s'opposerait d'une manière ou d'une autre à la réalisation de bénéfices d'un investisseur international important, entendez de n'importe quelle multinationale en quête de proie.
    Demain, les gouvernements seront tenus d'empêcher toute initiative suceptible de limiter les gains d'une entreprise multinationale ou, ciel, mon mari, de lui faire perdre de l'argent. Sous peine de sanctions économiques fatales à leur existence même, ils ne pourront plus s'opposer à la libre circulation des steaks aux prions, des transgéniques, des monstres aux hormones, de la came, des armes, des êtres humains, des déchets nucléaires, bref de tout ce qui fait que nous n'aurons bientôt plus besoin d'yeux pour voir, d'oreilles pour entendre, ni surtout d'un corps pour exister. Par la grâce de nos mandataires, nous devenons des esclaves en voie d'éradication et des entonnoirs à caca.

Le message du nouveau Messie

    Il nous reste ici à donner sens à l'émergence du Capital comme nouvelle divinité et à la barbarie néolibérale comme nouvelle religion.
    Mises à part les religions animistes, qui reflètent une étape de la pensée humaine sortant de la boîte crânienne pour s'envoler vers le monde, les religions anthropocentristes, et surtout les monothéismes où Dieu-a-créé-l'homme-à-son-image, sont une projection des structures sociales telles qu'elles sont désirées et imposées par les plus forts, sur l'écran privilégié du pouvoir, j'ai nommé l'imaginaire religieux.
    Avec l'adoration de l'Argent, ce qui émerge, c'est l'obligation sacrée de transformer ce qui vit en objets d'une prévisibilité totale, totalement incapables de générer quoique ce soit d'inattendu (de la vie, de la pensée, des sentiments, n'importe), de nouveau et d'indomesticable, et, conjointement, de détruire tout ce qui par nature rendrait cette conversion impossible (ce qui ne peut pas être vendu ou n'est pas capable d'acheter).
    Force est donc de conclure que la religion néolibérale voue un culte exclusif à la mort. Il est bien évident que son haut clergé envisage cette mort comme celle des autres (convertis en marchandises dont il dispose), mais non moins évident que l'entreprise de mise à mort universelle finira par le faire crever aussi. Enfin, on l'espère. De toutes façons, personnellement, je ne leur envie pas la laideur et la bêtise dans laquelle ils s'apprêtent à prendre leurs aises.

La voie de l'hérésie

    En attendant, nous sommes encore de ce monde. On peut être feignasses au point de se laisser faire. Alors tant pis.
 Mais le pire n'est jamais certain. Nous vivons. Nous en savons assez pour être désormais assurés que la société de classes engendre la barbarie. Depuis qu'elle s'est mise en place, aucune autre espèce vivante ne manifeste autant de rage destructrice et d'apparente volonté de mettre fin à son existence que la nôtre. Parmi les combinaisons historiques qui se sont succédées, la plus performante à cet égard est la société industrielle et nous n'arrivons plus à maîtriser les structures économiques et politiques qu'elle a générées.
    Nous ne les avons pas choisies, d'accord. Mais les mettre à mal, c'est dans l'ordre de ce que nous pouvons faire. Nous pouvons saisir au collet ceux qui prétendent nous représenter et nous défendre et nous en servir comme boucliers.
    Les plus déterminés à se battre pour défendre leurs intérêts sont ceux qui risquent le plus clairement leur peau : voyez les convoyeurs de fonds. Nous risquons tous désormais notre peau, même si cet aspect de la réalité est masqué par les manigances de nos bergers. Rallions-nous à ceux que leur vie quotidienne précipite déjà dans le sombre couloir : les sans-travail, ceux qui commencent à hurler parce qu'ils n'ont pratiquement plus rien, qui savent que le visa pour ce monde va leur être refusé.
    Si tout était gratuit, l'accumulation deviendrait inutile, et par conséquent le vol et la violence aussi. Le vrai problème serait la distribution des tâches de production et de services et il n'est pas mince : nous sommes des milliards à avoir vécu depuis l'enfance avec le salariat braqué sur la tempe. Il faudra devenir capables d'entreprendre librement ce qui est nécessaire et de le mener à bien. Rendre service en quelque sorte. À des proches, mais aussi à des milliers de gens que nous ne connaissons pas.
    Une autre éducation, une autre conscience du monde. Sans religion. Sans dieux. Sans maîtres. CQFD.

    Vivants et donc anars, entrons dans tout ce qui bouge et s'oppose à la mise à mort néo-libérale.
 



 

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