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L'ÉTAT EN QUESTIONS

De la destruction

de l'État
aux conditions
de son dépérissement
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Pendant longtemps, trop longtemps,
le combat contre l'État s'est mené
sous l'étendard mythique et même mystique
de la destruction de son apparence
à la faveur du moment magique
d'une révolution à la mode du Grand Soir.
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 Depuis l'aube des temps il est là, tapi dans la pénombre, aux aguets ou sur le devant de la scène, omniprésent. À la mode totalitaire-frigidaire ou consensuelle-image-virtuelle, mais toujours au cœur de la peur des hommes, de leurs craintes, de leurs espoirs... de leurs résignations.
 Ici, il arpente le pavé, la trique à la main, le bâton de l'autre, sous les huées. Là, il se pavane, parade et embrasse sur le front les petits et les grands enfants de l'ordre, du salariat, de la famille et de la patrie. Ailleurs, il évite soigneusement les feux de la rampe et promène ses blouses blanches aux quatre coins d'un inconscient collectif qu'il gère en Mr Propre de la nécessité.
 Certains ont choisi   par conviction centralisatrice ou par résignation   de le servir, mais ont eu et ont toujours du mal à suivre le rythme effréné de ses frasques, de ses sautes d'humeurs, de ses réformes ou de ses virages à 180 degrés. D'autres essayent depuis des lustres   et bien avant nos zigotos de socialos/écolos   de s'en servir et y perdent régulièrement leur âme et le beurre de leur âme. D'autres encore ont cru   matérialisme historique oblige   l'asservir et s'y sont empêtrés jusqu'à finalement s'y noyer à l'occasion du grand naufrage du Titanic totalitaire. D'autres, encore, ont tenté   sincèrement ou sempiternellement   de le nier et en sont régulièrement réduits à aller fumer en cachette dans les chiottes de l'individualisme. D'autres, enfin, ont tenté l'aventure   la vraie   de le détruire et s'y sont   jusqu'à présent   brûlé les ailes jusqu'à traverser ce siècle à pied.
 De temps à autre, pourtant, il a quand même mis un genou à terre, blessé d'amour ou de haine. Mieux, ici et là, on a parfois pu croire qu'il était à l'agonie, assassiné de coups de massue et de coups d'épingle. Explosé par les Barbares ou implosé par une jacquerie ou un simple discrédit ordinaire. Mais à chaque fois il s'en est sorti. Il a réussi à renaître de ses cendres, à relever la tête. À chaque fois un peu plus haut, à chaque fois un peu plus subtil, un peu plus incontournable. Et rien ni personne   aujourd'hui comme hier   ne semble à même d'entraver ou de contrarier sa formidable et perpétuelle marche en avant. De la tribu au monde en passant par la province, la région, la nation, le continent...
 Il, c'est à dire l'État, hante littéralement l'histoire des hommes. Depuis toujours... ou presque. Changeant cent fois de masque mais avec toujours le même rictus. Et c'est l'honneur des anarchistes que d'avoir eu cette formidable intuition de son unicité, de sa nocivité, de sa nature (profondément politique), de son rôle (moteur) dans la mise en œuvre et la gestion de la division sociale, de sa logique (cannibale et jivaresque)... et d'avoir fait de sa destruction l'objectif central de leurs luttes contre tous les systèmes de domination et d'exploitation de l'être humain par l'être humain.
 Mais l'État   comme principe unique et réalité multiple   peut il être détruit ? Car par-delà ses outrances et ses manigances ne constitue t il pas une réponse dramatiquement nécessaire à une demande voir à un besoin ? D'ordre, de sécurité, d'unité, de globalité, voire d'égalité... que rien ni personne mieux que lui n'a encore vraiment été à même de satisfaire "sérieusement" ?
 Bref, l'État est il la cause ou l'effet ? Et à l'intuition de la nécessité de la destruction de son apparence, ne conviendrait il pas d'ajouter une réflexion (et une mise en actes des fruits de cette réflexion) sur ce qu'il pourrait en être des conditions de son dépérissement ?
 C'est une bonne question !
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Contrôle d'identité
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 Hormis dans quelques lointaines contrées   les vraiment tous derniers espaces de la "sauvagerie"   et chez quelques peuples s'obstinant à chevaucher le vent nomade, l'État régne désormais en maître sur toute la surface du globe.
 Partout, dans la main de fer de la contrainte ou le gant de velours des compromis, ce mode de gouvernement des hommes caractérisé par l'existence d'une "autorité supérieure" s'imposant (théoriquement d'elle même mais pratiquement...) au corps social au nom de l'intérêt général et confisquant à son seul profit l'exercice du pouvoir politique, s'est peu à peu imposé dans le conscient et l'inconscient des humains... jusqu'à être aujourd'hui accepté et admis par tous ou presque.
 Bien évidement, cette conquête du monde par l'État ne s'est pas opérée partout au même rythme ou d'une manière identique. Le plus souvent considéré comme "un mal nécessaire", l'État a aujourd'hui mille visages. De ces États minuscules et riquiquis qui cherchent à se faire oublier... aux monstres délirants et ventripotents qui régentent jusqu'aux plus petits faits de la vie. De ceux, archaïques et brutaux (tribalisme, féodalisme, monarchie, empire...) aux plus résolument modernistes, sophistiqués, lookés consensus et sapés démocratie participative. De ceux, assis sur la bonne vieille tradition, le national (ou présenté comme tel tant il est vrai qu'il n'est pas d'exemple d'État nation qui ne se soit construit autrement que sur les cadavres d'autres nations) aux structures new look mi-chèvre confédérale mi- chou fédéral avec un zeste de supranational et une alouette d'international...
 Et c'est ainsi que dans le même village global, voire dans la même zone économique continentale, les orchestres de chambre démocratiques croisent sans sourciller les robustes fanfares totalitaires.
 Mais par-delà ces diversités de formes, ces différences de niveaux, ces graduations infinies sur l'échelle du plus ou moins pire... c'est bien à un même phénomène que nous aurons affaire. Car l'État a beau être multiple il n'en demeure pas moins profondément un. Dans sa nature (fondamentalement politique), dans la complémentarité de ses deux logiques essentielles (cannibale et jivaresque), dans ses fonctions (émiettantes et agglomérantes). Dans son histoire même...
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Des sociétés sans État
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 On a aujourd'hui tendance à l'oublier mais l'État non seulement n'est pas universel mais,   et ceci explique sans doute cela   n'ayant pas toujours existé n'est peut être pas de toute éternité.
 Jadis, en effet, les sociétés humaines que l'on ose sans humour aucun appeler "primitives et sauvages" (les camps de concentration nazis et staliniens, les guerres de religions, les génocides en tous genres, Hiroshima ou la purification ethnique à la mode Yougoslave ou autre démontrant à l'évidence que les sociétés modernes ne sont en rien primitives et sauvages) ne connaissaient pas l'État. Ou plus exactement, ne le connaissant que trop bien, elles s'en méfiaient comme de la peste et faisaient tout ce qu'elles pouvaient pour empêcher son émergence.
 Sociétés sans État car sans division sociale, sans pouvoir, sans chef, sans économie, sans salariat, sans histoire... ces sociétés étaient en fait des sociétés contre l'État car elles arrachaient sans relâche toutes les pousses de division sociale, de pouvoir, d'économie, de salariat, d'histoire... qui réussissaient à passer (en fraude) les frontières pourtant bien gardées de la cohérence "sauvage".
 Un chef voulait il jouer au chef qu'il était immédiatement mis à l'index, voire exécuté. La production venait elle à dépasser la satisfaction des besoins qu'elle était immédiatement consommée, voire gaspillée. Un membre de la communauté s'essayait il à amasser des "choses" que la communauté se les appropriait sans vergogne. Quelque chose ou quelqu'un venait il à menacer la dimension indivisée de la société et l'égalité existant entre tous ses membres que la réaction unanime du corps social, dans son entier, ne se faisait pas attendre.
 Est il besoin de le préciser, ce refus militant de la division sociale, du pouvoir... et de l'État en tant qu'institution et « organe séparé du pouvoir politique » [1] qui caractérise les sociétés primitives et qui fonde leur égalitarisme (dans lequel certains [2] ont cru percevoir un espèce de communisme primitif) et plus généralement leur rapport à la vie se paye au prix fort d'une certaine norme totalitaire collective et de l'enfermement des individus dans des rôles immuables excluant de fait toute possibilité de déviance [3].
 Pas question, donc, à propos de ces sociétés primitives de parler d'un mythique âge d'or de la civilisation ou de les considérer comme des modèles dont il conviendrait de s'inspirer.
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Aux origines de l'État
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 Reste qu'elles nous rappellent que l'État n'a pas toujours existé et ce faisant nous incitent à penser qu'il pourrait ne plus exister un jour. Et que nous offrant la possibilité de connaître les circonstances et les causes de son émergence et de sa victoire, elles nous entrebâillent la porte de la connaissance des conditions de sa défaite. Pour l'heure, hélas, nous n'en sommes pas là.
 Certains ont, certes, cru voir dans le développement des forces productives, l'origine de la division sociale sur laquelle l'État se serait peu à peu édifié. D'autres ont cru trouver l'explication de son apparition dans une montée en puissance de la démographie, dans la lutte des sexes, l'émergence d'une caste guerrière, religieuse... Mais personne n'a, en fait, vraiment réussi à lever le voile. Et le mystère de la genèse de l'État reste sinon entier du moins toujours extrêmement... mystérieux.
 Sans doute est-il dommage que l'on ne soit pas parvenu à mettre à jour les circonstances de cette victoire de l'État sur les sociétés primitives. Mais là n'est peut être finalement pas l'essentiel.
 L'État, en effet, quelles que soient les circonstances dans lesquelles il s'impose, était vraisemblablement déjà en germe dans les sociétés primitives. Sinon, pourquoi ces sociétés n'auraient elles eu de cesse de chercher à s'en prémunir ? Aussi, le problème n'est-il peut-être pas tant celui des conditions de son apparition ou de son authentique victoire   toutes choses relevant à l'évidence de la conjoncture   que celui de son ancrage structurel dans l'être profond de toutes les sociétés humaines modernes.
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De la nature de l'État
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 Les définitions de l'État sont multiples autant que les formes qu'il peut revêtir.
 Pour certains, l'État est avant tout un instrument créé par et au service exclusif d'une classe sociale dominante. Un instrument d'essence fondamentalement répressive, arc bouté sur le monopole de l'usage de la violence (l'armée, les services de "maintien de l'ordre", la "justice" et les prisons) et servant à maintenir le peuple dans l'enclos de la domination et de l'exploitation.
 Pour d'autres, c'est d'abord un ensemble d'institutions plus ou moins neutres et au service de l'intérêt général et du bien public. Une espèce de machinerie, certes utilisée par ceux qui ont le pouvoir, mais dotée d'une certaine autonomie (voir l'article de Luc Legrand sans AL205).
 Pour d'autres encore l'État est quelque chose de l'ordre d'un mal nécessaire, une structure qui organiserait une hypothétique redistribution des richesses, mais dont il faut constamment se méfier parce qu'il a tendance à investir tous les espaces de la vie sociale (voir Flip-Flap dans AL204-205).
 Pour d'autres enfin, il constitue de fait et par essence, une véritable classe sociale parasitaire qui vise avant tout à sa propre reproduction, dotée d'un appétit insatiable de contrôle et qui est passée maître dans l'art de s'allier avec telle ou telle classe, caste ou clique en fonction de ses intérêts propres.
 Bref, dans tous les cas de figure on ne retient de l'État que son aspect institutionnel, sa matérialisation, et ce faisant on oublie peut être l'essentiel.
 L'essentiel !
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Hypothèses
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 Assurément, l'État est composé d'un ensemble d'institutions et d'individus évoluant dans ces institutions, dans une certaine logique globale... mais c'est aussi autre chose. Un principe de fonctionnement d'une société. Un mode de gestion de cette société. Une manière de concevoir les rapports entre les individus et le corps social, les intérêts particuliers et l'intérêt général. Et de cela, de ce qu'on pourrait appeler la nature de l'État, il convient de se préoccuper si on veut dépasser le simple constat et approcher le noyau dur de l'institution.
 On l'a vu, jadis ont existé des sociétés sans État. Sans apparence d'État tout au moins. Et de nombreuses hypothèses ont été avancées pour expliquer leur passage du sans État à l'État.
 Les marxistes sont partis du postulat que les sociétés primitives étaient des sociétés de pénurie et ont bâti toute une théorie à partir de là. Ils nous ont expliqué, en long en large et en travers, que pour faire face à la pénurie le "génie humain" s'était attelé à développer des forces productives. Que ce développement des forces productives, parce qu'il n'a pas pu résoudre autrement que partiellement le problème de la pénurie, a débouché sur une division sociale entre ceux qui ont conduit ce développement (et en ont tiré bénéfice) et les autres. Et que c'est sur cette division sociale, et au profit de la classe dominante du moment que s'est édifié l'État.
 D'autres ont avancé que les sociétés primitives, après avoir été matriarcales sont devenues patriarcales et que l'inégalité entre les sexes au profit des hommes a débouché sur une division sociale qui a permis l'émergence de l'État comme instrument de pérennisation de cette division sociale.
 D'autres, encore, ont affirmé que, pour des raisons mal connues, des castes de guerriers, de religieux ou de vieux avaient peu à peu émergé dans les sociétés primitives et s'étaient emparé du pouvoir. D'où division sociale et ensuite l'État.
 D'autres, enfin, ont expliqué que c'était à la suite d'une explosion démographique ayant détruit l'équilibre (en termes de petites structures, de denrées alimentaires limitées...) des sociétés primitives que la division sociale et l'État seraient apparus.
 Pour séduisantes qu'elles soient, toutes ces hypothèses s'avèrent cependant peu opérantes..
Des sociétés contre l'État
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 Les sociétés primitives, Marshall Sahlins [4], Jacques Lizot [5] et d'autres encore l'ont démontré avec brio, n'étaient nullement des sociétés de pénurie. Difficile donc de voir dans la pénurie le ressort du développement des forces productives. Mieux, les sociétés primitives étant des sociétés d'abondance refusant volontairement la logique productiviste et d'une manière générale la logique économique, on peut carrément affirmer que même si la pénurie a, de temps à autre, pointé son nez à l'horizon de l'histoire, cela n'a en aucun lieu entraîné un développement des forces productives.
 Idem pour la lutte des sexes dont les mêmes marxistes (rejoignant ainsi les thèses de certaines féministes) nous expliquent qu'elle a fait le lit de la lutte des classes car le rôle et le poids social des femmes dans les sociétés primitives interdit de parler, à propos de ces sociétés, d'une logique de l'inégalité. Mieux, si on va au bout des choses, c'est-à-dire au bout d'une logique faisant des femmes des "êtres pour la vie" et des hommes (comme guerriers) des "êtres pour la mort", on peut être tenté de penser que...
 À telle enseigne, et cela répond à l'hypothèse de l'explosion démographique, qu'il est maints exemples de sociétés primitives où les femmes, après s'être retrouvées en situation d'être dominées, ont fait la grève des naissances et ont ainsi carrément "suicidé" la tribu.
 Et pour ce qu'il en est de l'émergence d'une caste de guerriers, de religieux ou de vieux, c'est du pa44reil au même. Quand on sait que les sociétés primitives se méfiaient fondamentalement autant de leurs guerriers (au point, en temps de paix, de les envoyer à la mort dès lors qu'ils désiraient rester dans une logique de guerre) que de leurs chefs politiques ou religieux (au point de les mettre à mort quand ils voulaient jouer... aux chefs) on voit mal comment une caste quelconque aurait pu réussir à émerger sur la seule base de sa volonté de domination.
 Bien évidement, quand l'État commence à prendre forme et se constitue en tant qu'institution dans des sociétés primitives fonctionnant sans État institué, il est vraisemblable qu'il profite d'un certain nombre de circonstances favorables au nombre desquelles figurent en bonne place le développement des forces productives, la lutte des sexes, une explosion démographique, l'émergence d'une caste guerrière, religieuse... mais là ne se situe pas la réponse ontologique à la question incontournable du pourquoi l'État. Car, si tel était le cas, les sociétés primitives se seraient contentées d'être des sociétés sans État. Or tout en étant des sociétés sans État elles étaient également et surtout des sociétés contre l'État. Ce qui signifie en clair qu'elles le pressentaient, le devinaient. Car sinon comment être contre quelque chose qu'on ne connaît pas.
 Dans ces conditions, il faut oser regarder les choses en face. Peut-être l'État est il un principe permanent, un invariant structurel des sociétés humaines ?
 Et ça, ça change tout. Car, dans cette hypothèse il est de peu d'intérêt de chercher à dater ou de mettre à jour les circonstances de la naissance de l'État. Simple question de bon sens. Si l'État a toujours existé et est en germe dans toute société humaine il est clair qu'il ne figure pas sur les registres de l'État civil.
 On peut, certes, faire un distinguo entre le principe de l'État et son institutionnalisation et il n'est pas inutile de chercher à comprendre et surtout à combattre sa matérialisation, mais... Mais il faut absolument aller plus loin. Identifier le ou les principes de l'État. Lui mettre l'âme à nu. Pour ne pas courir sans fin après une chimère. Celle de la des truction événementielle de l'État. Et pour pouvoir jeter un jour les bases d'une société non seulement sans État mais fondamentalement contre l'État.
 De ce point de vue les sociétés primitives sont riches d'enseignement.
 Elles ont, en effet, clairement compris que l'État évoluait dans la sphère du politique et qu'il prenait tous son sens dès lors qu'il parvenait à se constituer en organe de pouvoir politique séparé du corps social. Ce qui tendrait à prouver que l'État est fondamentalement de nature politique et relève de ce fait essentiellement des hommes et non de leur environnement économique, social, culturel...
 Et elles nous démontrent qu'il est vain de lutter contre l'État avec les armes rouillées d'un totalitarisme prétendant arrêter l'histoire en enfermant le mouvement incessant de la vie dans la prison à perpétuité de la répétition des mêmes gestes et des mêmes rôles. Ce n'est pas rien !
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Fonctions de l'État
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 Ce qui différencie les sociétés sans État des sociétés à État c'est que dans les premières le pouvoir est exercé par l'ensemble du corps social alors que dans les secondes le pouvoir s'est extrait du corps social pour s'installer dans le blockhaus d'une institution spécialisée dans l'exercice monopolistique de l'autorité.
 Mais pourquoi à un moment donné le corps social se retrouve t il dépossédé de l'exercice du pouvoir ? Et surtout pourquoi cette tendance est elle en germe dans toute société humaine ?
 Pour tenter d'y voir plus clair, il est tentant d'entreprendre un bref voyage au pays incertain des fonctions de l'État.
 Risquons y quelques incursions.
 Traditionnellement on attribue à l'État deux fonctions essentielles :
 • assurer "l'ordre" et "la sécurité" par rapport à l'ennemi "intérieur" et/ou "extérieur" ;
 • représenter et gérer "l'intérêt public" ou carrément "général " dans le cadre territorial qui est le sien comme dans les relations qu'il entretient avec l'extérieur.
 Par-delà le fait que l'on pourrait discuter sur la manière dont l'État conçoit l'ordre, la sécurité, l'intérêt public et l'intérêt général, ces deux fonctions ne définissent en fait l'État qu'à moitié dans la mesure où elles ne lui sont pas propres.
 Les sociétés sans État assurent également l'ordre et la sécurité, représentent et gèrent l'intérêt général... mais d'une manière radicalement différente et surtout sans État.
 Au bout du compte, la piste des fonctions de l'État ressemble comme deux gouttes d'eau à une fausse piste car ce n'est pas par ses fonctions que l'État se définit mais par la manière dont il les exerce. Et il les exerce sur la base d'une séparation (instituée) du corps social, d'un monopole et d'une cohérence à l'odeur forte de centralisation, de hiérarchisation, de bureaucratisation...
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Logique cannibale...
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 Le cannibale, c'est bien connu, se nourrit de ses semblables... et de ses dissemblables. L'État évolue tout à fait dans cette logique.
 Quand deux États s'entendent entre eux... c'est toujours sur le dos d'un troisième, et en attendant de s'entre-dévorer. Réellement ou symboliquement.
 Les formes d'État archaïque pratiquent encore, comme on l'a vu dans l'ex-Yougoslavie ou dans les ruines de l'ex-empire du mensonge déconcertant (6), le meurtre rituel. La guerre.
 Les formes d'État plus sophistiquées, si elles ne se sont pas complètement débarrassées de leur cerveau reptilien et si elles se gardent toujours (comme à l'époque de la guerre froide) la possibilité de recourir au meurtre rituel, préfèrent à l'évidence le meurtre symbolique. C'est ainsi par exemple que les États européens s'entre dévorent tous plus ou moins symboliquement au nom bien sûr de la raison du futur État européen.
 Bref, dans tous les cas de figure l'État se révéle être un cannibale toujours à l'affût de dévorer son semblable pour lui prendre son âme. Et un cannibale doté d'un appétit insatiable.
 Jadis, en effet, les États évoluaient dans l'aire étriquée de la tribu. Les carnages y étaient abondants. Puis, après s'être entre dévorés et donc renforcés, ils se sont installés dans la niche (écologique diront certains) nationale ou réputée telle. Et les carnages y furent tout aussi abondants et un peu plus meurtriers. Aujourd'hui, ces États-nations tentent d'investir l'étage du dessus et s'essayent à faire dans le continental (Europe, Amérique, Asie...) en préparant déjà le terrain pour l'étape ultime de l'État monde dont l'ONU n'est que l'esquisse embryonnaire.
 À ce stade (celui de l'État monde), on pourrait être tenté de croire que l'État comme le poisson risque de pourrir par la tête. Mais ce serait faire abstraction d'un autre aspect fondamental de l'État qui lui donne toute sa cohérence.
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... syndrome du Jivaro
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 L'État, en effet, s'il s'inscrit en plein dans une logique cannibale dont on pourrait penser qu'elle est un tantinet suicidaire, se trouve également affecté (et infecté) par un syndrome d'une toute autre pointure.
 Pour être tout à fait clair, on pourrait dire que non content de couper les têtes, l'État n'a de cesse de les réduire. En les vidant de leur substance. Et en les alignant les unes à côté des autres sur la grande étagère de l'infirmité uniforme.
 Ici, dans le bocal école, il va ranger les enfants (main d'œuvre du futur). Là, dans le vide ordure maison-de-retraite, il va jeter les vieux (main d'œuvre usagée). Ailleurs, il va organiser l'assistanat pour ceux que pas-de-chance a laissés pour compte (main d'œuvre improductive). Ailleurs encore, dans les usines/bureaux, il va parquer les salariés (main d'œuvre rentable). Ailleurs, enfin, dans les poubelles hôpitaux psychiatriques, prisons... il va isoler les pas-comme-les-autres, les délinquants, les enfants de la misère et tous ceux qui voyagent sans bagage, hors de la norme sur les chemins de l'exclusion.
 Dans la logique étatique, il n'y a pas de place pour ceux qui touchent un peu à tout ; pour ceux qui bien que vieux sont restés des enfants ; pour ceux qui tout en travaillant, en étant actifs et créatifs, musardent dans le refus du salariat ; ou tout simplement pour les humains ordinaires qui passent de temps à autre les frontières de la norme, de la folie, de la délinquance.
 Pour l'État il n'y a pas un ou des individus. Il n'y a que des catégories bien précises d'individus.
 Et comme l'individu n'est qu'une somme de catégories qu'il traverse successivement ou simultanément, c'est peu dire que la logique étatique le saucissonne et l'émiette à l'infini.
 Cette division de la vie de l'individu en tranches, vertèbre littéralement la réalité des sociétés à État.
 Dans ce type de société il y a toujours des séparations entre les villes et les campagnes, la production et la consommation, les manuels et les intellectuels, les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes, les militaires et les civils, le travail et les loisirs, l'éducation et l'instruction... et, d'une manière générale, on peut dire que l'ensemble de l'espace-temps social se trouve systématiquement soumis à division.
 Sur ces bases qu'il construit et reconstruit chaque jour, au rythme soutenu de la centralisation, de la hiérarchisation et de la bureaucratisation, l'État génère un type d'individu complètement séparé, émietté, uniformisé, schizophrène, dépendant... et isolé. Isolé par rapport aux autres et surtout à lui même.
 Et c'est à cet individu dont il a organisé l'isolement et la dépendance, que l'État ouvre en grand les bras chauds et prévenants de ses institutions spécialisées dans la gestion de... l'isolement et de l'assistanat.
 De cette manière, la boucle est définitivement bouclée. De par sa logique, de par sa structure, de par ses institutions... l'État coupe la vie (qui est par nature globale) de l'individu et des individus en tranches. Il l'émiette et les isole les uns des autres. Et dans le même temps, avec la même structure, la même logique et les mêmes institutions, il lui et leur offre les moyens, non de se réunifier ou de se reconstruire globalement, mais d'une prise en charge sur le mode de l'acceptation de l'émiettement. C'est quasiment génial. Car d'un côté il produit des assistés et de l'autre il les assiste.
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Cohérence et consensus
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 Cette logique cannibale et ce syndrome du Jivaro exigent pour pouvoir opérer avec un maximum d'efficacité une cohérence béton et un consensus d'acier.
 Pour ce qui est de la cohérence, l'État est sans aucun doute un maître dans le genre. Il a, en effet, organisé la société sur deux modes qui parfois se recoupent. Avec un centre et une périphérie, un sommet et une base. Et tout en haut et tout au centre de cette espèce de pyramide sociale, dans un espace politique transformé en bunker, il a installé son quartier général. Et là, inlassablement, il raconte à tout le monde qu'il est le seul garant de l'unité du corps social. Le seul apte à le représenter. Le seul à même de gérer les aspirations "sociales" de l'individu et des individus.
 Et si quelqu'un ou quelque chose s'avise de contester son monopole... il n'hésite jamais à tirer sans sommation. Car la menace est trop grande.
 La source du consensus existant par rapport à l'État se trouve en effet tout entière dans cette arnaque à l'unité et à la représentation.
 Que quelqu'un ou quelque chose puisse un jour être garant de l'unité ou pire des unités du corps social ; que quelqu'un ou quelque chose puisse un jour représenter le ou (pire) les corps sociaux ; que quelqu'un ou quelque chose puisse un jour gérer les aspirations sociales des individus ou (pire) leur offrir les possibilités d'autogérer ces aspirations... et c'en est fini, non pas peut être de l'État, mais à coup sûr, de sa légitimité.
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Dieu et l'État
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 Savoir que l'État évolue fondamentalement dans l'espace politique, qu'il a réussi à extraire cet espace de l'espace social (dans lequel il se dissolvait à l'époque des sociétés primitives), qu'il s'est constitué comme organe politique séparé du corps social, qu'il s'est autoproclamé unique représentant et gestionnaire de l'intérêt général, qu'il n'a de cesse de diviser l'espace temps de la vie sociale pour pouvoir ensuite offrir à des individus émiettés les services de ses institutions... permet assurément de mieux cerner la silhouette du principe étatique et par là même (nous y reviendrons) d'élaborer des stratégies pour le combattre. Mais cela ne nous aide en rien à répondre à l'essentiel. C'est à dire aux deux questions : pourquoi l'État ?, et pourquoi l'État serait il un invariant structurel (en germe ou en floraison) de toute société humaine ? Pour l'heure, nul n'est à même de répondre à ces deux questions. Sinon cela se saurait.
 Tout ce qu'on peut dire c'est que si le principe étatique semble en germe dans toute société humaine il semble en aller de même pour ce qu'on pourrait appeler le principe anti étatique.
 De tous temps et en tous lieux, en effet, les sociétés humaines sont traversées (un peu, beaucoup, passionnément, à la folie...) par des aspirations individuelles et collectives à plus de liberté, plus d'égalité, plus d'entraide... Et rien ni personne n'a encore réussi à éradiquer ces pulsions à tonalité autogestionnaire qui déferlent de temps à autre sur les petites et les grandes Bastilles, les emportent comme fétu de paille... et en laissent de nouvelles s'installer en lieu et place des anciennes.
 C'est ainsi !
 Dans le patrimoine génétique de "l'éternel humain", le principe étatique et le principe anti étatique forment un espèce de couple infernal au sein duquel ils semblent enchaînés l'un à l'autre par une attirance que la haine qu'ils se vouent ne fait qu'attiser. À telle enseigne que quand c'est la logique étatique qui s'impose, elle a beau faire, elle ne parvient jamais à empêcher le ver des aspirations à la liberté, à l'égalité, à l'entraide... de lui ronger irrémédiablement le cœur. Et que quand c'est la logique anti étatique qui prend le dessus elle ne parvient pas davantage à empêcher l'araignée étatique de commencer à tisser sa toile et de planter des banderilles au garrot de tous les chevaux légers autogestionnaires qui manifestent le moindre signe d'essoufflement.
 Au bout du compte, tout semble se passer comme si le principe étatique (cette logique d'objetisation de la vie, de désossement du global, de pouvoir, de gestion paternaliste d'un émiettement préalablement orchestré...) et le principe anti étatique (l'aspiration à la liberté, à l'égalité, à l'entraide, à une gestion collective et autogestionnaire du collectif...) étaient les deux faces d'une même médaille. Ou plus exactement les deux plateaux d'une même balance penchant tantôt d'un côté tantôt de l'autre, sans jamais réussir ni à pencher une bonne fois pour toute d'un côté ou de autre ni à trouver l'équilibre.
 Sans doute s'agit il là de la traduction en termes sociétaires de cette ambivalence trouble qui se niche au plus profond de chaque être humain. Une ambivalence mêlant et entremêlant à loisir désir et peur de la liberté. Désir et peur de l'ordre et de la sécurité. Désir et peur de l'inconnu. Instinct de vie et instinct de mort.
 Dur !
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Le même soleil
fait fondre la cire et sécher l'argile
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 Dés lors que l'on parle d'instinct, le poil de tous les rationalistes et d'une manière générale celui de tous les progressistes, a tendance à se hérisser. Car, de l'instinct à Dieu et de Dieu à la fatalité, il n'y a souvent qu'un pas que n'hésitent jamais à franchir les chœurs bigarrés du mysticisme et de la résignation dans lesquels communient, avec la même ferveur névrotique, bourreaux et victimes.
 De cela, il ne peut bien sûr pas être question un seul instant. Car, outre le fait que l'instinct a des racines culturelles évidentes (ce qui fait qu'il est toujours susceptible d'évoluer), c'est peu dire que même si Dieu   sous quelque version qu'il se présente, religieuse, étatique ou autre   existait il faudrait, comme disait Bakounine, notre camarade vitamine, s'en débarrasser.
 Qu'on ne s'y trompe donc pas. Même si l'État se nourrit fondamentalement d'une peur de la mort débouchant en toute logique sur une peur de la vie, et même si ces peurs devaient éternellement structurer "l'âme" humaine, cela ne changerait rien au problème. Car de deux choses l'une, ou on accepte l'inacceptable ou on ne l'accepte pas. Ou on tolère l'intolérable ou on ne le tolérer pas. Et comme le principe étatique n'est ni acceptable ni tolérable dans la mesure ou sa logique profonde est de dissocier, de diviser, d'exploiter, d'opprimer, d'infantiliser, d'aliéner... et l'individu et le corps social, il n'est donc pas question ni de l'accepter, ni de le tolérer.
 Cela étant, quand on sait que l'État, par delà son apparence institutionnelle (armée, polices, justice, prisons...), plonge ses racines dans l'absurde ontologique de la vie (cet incroyable entre parenthèse entre le néant et le néant) et son cortège d'angoisses et de peurs en tous genres, il va sans dire (et encore mieux en le disant) qu'il est impossible de se satisfaire de la chimère de la destruction de l'État au seul niveau de ses apparences. C'est la vieille histoire des effets et des causes. Et de ce fait, à la destruction nécessaire des formes que peut prendre l'État on ne peut qu'adjoindre un combat de longue haleine pour créer les conditions de son dépérissement.
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Pour l'amour d'une rose,
le jardinier est
le serviteur de mille épines
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 Pendant longtemps, trop longtemps, le combat contre l'État s'est mené sous l'étendard mythique et même mystique de la destruction de son apparence à la faveur du moment magique d'une révolution à la mode du Grand Soir. Pendant longtemps, trop longtemps, les révolutionnaires ont cru que l'État n'était qu'un instrument crée par et au service des dominants et qu'on pouvait lui fracasser la tête d'un seul coup de massue. Pendant longtemps, trop longtemps, ils ont bâti des théories, élaboré des stratégies et mis sur pied des organisations coulées dans le béton de leurs croyances et de leurs ignorances (encore que...). Pendant longtemps, trop longtemps ils ont combattus ou cru combattre l'État sans jamais se rendre compte qu'ils allaient dans son sens voir même qu'ils le renforçaient.
 Au plan théorique ils ont considéré que l'État était né un jour, comme ça ou presque, de la seule volonté de clans, de cliques ou de classes en mal de pouvoir, de profit ou d'on ne sais quoi. Que son existence relevait soit de la force soit de la mise en condition. Qu'il suffisait de lui couper la tête et d'ouvrir en grand les barrières derrière lesquelles croupissaient, au pain sec et à l'eau, la liberté, l'égalité, l'entraide... pour que les choses se remettent en place d'elles même et que dame nature (dont chacun sait depuis Rousseau qu'elle est bonne et belle) fasse couler des fleuves de libre fédération, de paix, d'amour et de bonheur. Et ils n'ont pas vu, ou pas voulu voir, que l'État était un voyageur sans bagage de la peur et de l'angoisse qui collent à la peau de l'éternel humain. Qu'il se drapait ostentatoirement dans le suaire d'un consensus certes névrotique mais bien réel. Qu'il correspondait à une demande voire à un besoin irrésistible d'ordre, de sécurité, de paix et de rassurance... Qu'il incarnait (à sa manière) l'aspiration à l'unité des individus, groupes, classes (eh oui !)... composant le corps social. Qu'il était largement légitimé dans sa manière (institutionnelle) de gérer l'intérêt général. Qu'il était une donnée permanente (en germe ou en floraison) de l'aventure humaine. Que le combat contre l'État serait pour toutes ces raisons sinon éternel du moins fort long et fort complexe. Et que c'est dans les sphères troubles et blafardes de la peur de la mort, de l'angoisse de la vie, du triangle des Bermudes œdipien, de la répression de la sexualité infantile, du statut de l'enfant dans la famille, la société... qui constituent le terreau du consensus dont bénéficie l'État, que se mènerait ce combat.
 Au plan stratégique ils ont mené le combat contre l'État en termes de front principal et de fronts secondaires, de centre et de périphérie, de sommet et de base... en établissant constamment des hiérarchies au profit des problématiques politiques, économiques, de lutte des classes, idéologiques, individuelles... Ils ont tenté d'opposer à une représentativité et à une légitimité autoproclamées et monopolistiques un autre monopole de la légitimité et de la représentativité. Et ils n'ont pas vu ou pas voulu voir que la hiérarchie des luttes menait tout droit à la lutte pour une nouvelle hiérarchie. Que l'autoproclamation (ah, le sens de l'histoire !) et la monopolisation de la représentation du corps social (ah, le mythe de la classe historique, de l'acteur central...) reproduisaient à l'identique (dans le principe) la logique dans laquelle s'est toujours lové l'État...
 Au plan organisationnel, enfin, ils ont construit des machines de guerre fonctionnant soit exclusivement dans la sphère du politique soit à son profit (ah, la vieille lune avouée ou inavouée des courroies de transmission). Ils se sont empêtré dans une guerre des gangs pour s'accaparer le marché de la représentation des exploités et des opprimés, chacun considérant qu'il était le seul à même d'incarner la légitimité de leurs luttes. Ils se sont englués dans des luttes de pouvoir pour savoir qui à l'intérieur de l'organisation pourrait parler au nom de l'organisation (l'organisation ne pouvant à l'évidence que parler à une seule voix). Ils se sont vautrés dans un militantisme où le pathétique du sacrifice ne le disputait qu'au dérisoire d'une schizophrénie forcenée... Et ils n'ont pas vu ou pas voulu voir que le terrain politique (dès lors qu'il est autonomisé par rapport au social et qu'il a prétention à le gérer) constitue le terrain sur lequel a toujours prospéré l'État. Qu'en bâtissant des organisations soit extérieures au social, soit incapables d'en fédérer les différentes composantes sur des bases égalitaires et complémentaires, ils mettaient le doigt dans l'engrenage d'une institution séparée du corps social et ne pouvaient, de ce fait, que rouler au carburant de la verticalité, de la centralisation et de la bureaucratisation. Et qu'en divisant l'espace temps de la vie militante, ils reproduisaient purement et simplement la logique étatique de la division de la vie, dont chacun sait qu'elle ne se divise pas sous peine de se réduire à la survie.
 Bref, pendant longtemps, trop longtemps, parce qu'ils n'ont vu de l'État que ses apparences institutionnelles, parce qu'ils ont cru que l'État n'était qu'un instrument d'oppression crée et géré par les dominants, parce qu'ils ont fonctionné (consciemment ou inconsciemment) à la même logique monopolistique de la représentativité du corps social que celle de l'État, parce qu'ils ont singé l'orchestration étatique de la division de l'espace / temps de la vie... les jardiniers révolutionnaires   ces amoureux fous de la liberté, de l'égalité, de l'entraide, de l'autogestion, de la réunification de l'individu et du corps social...   se sont piqués à mille épines. Celles de leur incapacité à comprendre le principe, la logique et la nature de l'État.
 Reste donc à savoir s'il était ou s'il est encore possible de continuer à aimer les roses sans se piquer sinon aux épines du moins à moins d'épines.
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Mieux vaut allumer
une seule et minuscule chandelle
que de maudire sans fin l'obscurité
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 Est il besoin de le préciser, si les libertaires et tous ceux qui se rangent dans le camp de l'anti étatisme réussissent un jour à abattre l'État en lui coupant et les branches, et le tronc, et les racines (c'est à dire en en détruisant non seulement les apparences mais aussi, et surtout, en mettant en place les conditions de son dépérissement) ce sera au prix d'une véritable révolution Copernicienne.
 C'est ainsi, et nous ne nous faisons aucune illusion à ce propos, on ne change pas comme ça de théorie, de stratégie et de mode d'organisation.
 Dans les institutions révolutionnaires, comme chez Monsieur-tout-l'monde, il y a en effet des habitudes. Des réflexes. Des tics. Une résistance consciente et inconsciente au changement. Un instinct féroce de survie. Une propension à se répéter sans fin jusqu'à rabâcher. Une peur panique de l'aventure. De l'inconnu. De l'insécurité. Un certain goût du confort (intellectuel, idéologique...). Une résignation certaine aux cent mille et une petites lâchetés qui font le lit de toutes les tactiques.
 Difficile, dans ces conditions, de croire que les choses peuvent changer comme ça d'un seul coup de baguette magique.
 Mais il n'est pas interdit de rêver un peu. Car après tout (c'est-à-dire malgré tout cela), ne sommes-nous pas, après avoir été les premiers à lier lutte anti capitaliste et lutte anti étatique, les seuls à ne pas nous être fourvoyé dans les impasses totalitaires et les culs-de-sac réformistes (roses ou verts), et les derniers à garder intact au cœur le rêve extraordinaire d'un monde sans classe ni État ?
 Alors ?
 Alors il nous faudra sans doute du temps pour évoluer. Mais depuis le temps que nous courons après le temps. Un peu plus ou un peu moins ça n'est pas vraiment fondamental. Et puis, ce n'est peut être pas plus mal que de prendre un peu de temps pour refonder nos analyses théoriques sur l'État. Pour élaborer une alternative à l'État qui tienne la route. Qui réponde en détail et sans échappatoire à des questions du genre : comment recréer un espace politique qui ne soit pas séparé du corps social ? Qui permette à chacun, individu, groupe ou collectif d'y évoluer et d'en être un acteur et non un spectateur ? Par quoi remplacer l'armée, la police, la justice, les hôpitaux psychiatriques, les prisons, l'éducation publique, Sibelgaz... ? Comment répondre d'une ma-nière non institutionnelle (c'est-à-dire sur la base d'une gestion collective et sociale du problème) et libertaire aux demandes et aux besoins de paix, de sécurité, d'ordre, de justice, de santé physique et psychique, d'enseignement, d'éducation... ? Comment gérer (toujours sur une base non institutionnelle et libertaire) l'intérêt général à la mode de la distribution de l'électricité, de l'eau, du courrier, de l'entretien des routes... ? Comment concevoir un service public qui soit également un service social ? Comment casser la division villes/campagnes, agriculture/industrie, travail/loisir, transports-en-commun/transports-individuels, jeunes/vieux, normalité/déviance... ? Bref, par quoi remplacer l'existant en répondant d'une manière crédible à des demandes concrètes et comment articuler ces réponses autour d'une cohérence qui induise une logique de partage du pouvoir tout à la fois autogestionnaire, collective, sociale et non cantonnée dans l'espace politique ? Et surtout, surtout, comment faire pour que l'infrastructure psychique, éducative et culturelle qui façonne aujourd'hui "l'éternel humain" à la peur de la liberté, change de base ? Comment changer la famille, le rapport individuel, familial et sociétaire à l'enfant, le rapport de tout un chacun à la sexualité, à l'éducation... pour que l'angoisse légitime de la mort débouche sur autre chose qu'une angoisse de la vie ? Comment, donc, par-delà l'événementiel de la prise de la Bastille étatique, baliser les étapes de la longue marche vers l'assèchement du marais dans les eaux glauques duquel se reproduit le serpent de mer étatique ?
 Pour répondre à toutes ces questions qui ne préoccupent guère les imbéciles sans espoir du "demain on rasera gratis" ou du "demain sera un autre jour" qui ahanent comme des phoques dans les innombrables ruelles de la révolte et qui ne préoccupent pas davantage les cours de catéchisme où vont prier tous ceux qui ne savent conjuguer l'avenir qu'au passé ou au temps étriqué d'un présent sans perspectives, c'est peu dire qu'il nous faudra du temps. Car il faut du temps pour bousculer les statues, les poncifs et les slogans qui hantent tous les mausolées qui tiennent par trop souvent lieux de cathédrales théoriques.
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Reconstruire
une stratégie révolutionnaire
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 Et il en sera de même pour ce qui est de repenser une stratégie révolutionnaire anti étatiste qui permette de s'attaquer non seulement aux effets d'un phénomène mais également à ses causes. Car ce ne sera pas facile de quitter l'autoroute bien balisée d'une pensée binaire s'exprimant en termes de front principal et de fronts secondaires, de centre et de périphéries, de sommet et de bases. De placer sur le même plan, sans hiérarchie aucune, les luttes politiques, économiques, sociales, culturelles... De laisser au magasin de souvenirs les sornettes (à moitié dites ou à moitié tues) sur le sens de l'histoire, le "sujet révolutionnaire"... et autres balivernes. De se guérir de la peste de la représentation monopolistique du corps social et du choléra de l'autoproclamation (à demis-mots ou à demis-silences) avant-gardiste. Car pour élaborer une stratégie de lutte qui soit globalisante et fédérative, qui prenne en compte et le caractère unitaire du corps social et son caractère disparate et qui intègre des représentations multiples de ce même corps social, il va nous falloir abandonner un certain nombre de réflexes et faire preuve de pas mal d'imagination.
 Et il en sera encore, et enfin de même, pour ce qui est de déconstruire nos temples organisationnels, leurs clochers politiques, leurs  messes  à  la  schizophrénie,  leurs chœurs unanimistes, leur prosélytisme évangéliste, boutiquier et avant gardiste... et de reconstruire de véritables espaces de rencontre, de confrontation, de fédération entre le politique, l'économique, le social, le culturel. Des espaces de rencontre, de confrontation et de fédération capables de mettre leurs dires en actes, de parler tantôt à une voix, tantôt à plusieurs, de fonctionner à la transversalité et à la coordination, de s'enraciner dans tous les espaces temps de la vie individuelle et sociale, d'unir sans uniformiser, de rassembler sans assembler, de favoriser l'émergence et l'expression des différentes représentations du corps social, de s'attacher autant à détruire qu'à construire, d'être au cœur des mouvements sociaux sans pour autant chercher à en prendre la tête à toute force, de susciter l'envie et le plaisir de militer pour changer le monde et la vie.
 Car il faut du temps pour tout cela. Du temps et peut être aussi un peu de courage et d'humilité. Et là, la réponse nous appartient. Nous y risquerons nous ? Nous ne le savons pas ! Mais ce que nous savons c'est que nous n'avons pas le choix. Car ou bien nous nous attelons à la rénovation de nos analyses théoriques, de nos stratégies et de nos modes d'organisations pour nous mettre au diapason d'un phénomène étatique dont la logique nous contamine chaque jour un peu plus le conscient et l'inconscient et nous aurons alors une petite chance de voir un jour le bout du tunnel d'une société vérolée par l'exploitation et la domination, la division sociale et le cancer étatique, ou bien nous nous nous contentons de réchauffer les vieux plats de notre révolte et nous continuerons, toujours plus seuls et toujours plus dépenaillés, à traverser les siècles à pied en maudissant sans fin l'obscurité.
 Alors, quitte à ne pouvoir allumer qu'une seule et minuscule chandelle dans la nuit du présent comme le disait Confucius...
 T'as pas des allumettes camarade !
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Alternative Libertaire
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(1) P. CLASTRES, La guerre dans les sociétés primitives, texte paru dans Recherches d'anthropologie politique, Seuil, 1980.
(2) F. ENGELS, L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, Éditions sociales, 1976.
(3) Société primitive et déviance texte paru dans Les Œillets Rouges n°3, juin 1987.
(4) M. SAHLINS, Âge de pierre, âge d'abondance : l'économie des sociétés primitives, Gallimard, 1978.
(5) Le cercle des feux, Seuil, 1976.
 

 

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