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mai 68
Mai 68 - Mai 78
Dix ans
qui ébranlèrent le monde

Dix ans après la poussée de fièvre révolutionnaire de 68, rien de fondamental ne semble avoir changé dans ce pays. L'État gaulliste qui avait vacillé un instant sous les coups de boutoir d'une génération qui, pour être réaliste, demandait l'impossible, a pansé ses plaies. En se sophistiquant, en s'affinant, en intégrant à sa problématique une partie du discours de la jeunesse sorbonnarde de l'époque, il a su maintenir la pérennité du système inique de l'exploitation de l'homme par l'homme. À l'ombre d'un renforcement constant des pouvoirs de l'État, la droite la plus bête du monde a fait son chemin dans la voie étroite de l'intelligence politicienne.

 À l'inverse d'une bourgeoisie qui a fait preuve d'une capacité certaine à intégrer les contradictions qui la minent, l'opposition "officielle" ressasse inlassablement les mêmes litanies, les mêmes stratégies... les mêmes échecs.

 Les accords de Grenelle qui avaient enterré le formidable espoir d'un changement radical de société sous les rots gras d'un prolétariat repu par l'apparente satisfaction de ses revendications alimentaires, conduisirent à l'inexorable désenchantement des législatives de 68. Élections, piège à cons criaient encore ceux que la vague descendante de la fièvre révolutionnaire laissait déjà sur la grève de l'histoire. Dix ans plus tard, la même impasse électorale caractérise encore la stratégie d'une opposition de gauche qui fait toujours montre de la même incapacité à raisonner hors des sentiers battus du réformisme.

 Devant cet immobilisme affligeant, il est tentant de désespérer de l'histoire, de sombrer dans la mélancolie aigrie du soixante-huitard en mal de souvenirs !
 Pour avoir eu vingt ans en 68, l'intention d'y aller de mon petit couplet sur un passé merveilleux ne m'effleure nullement. Mon propos ne consiste pas davantage à nier l'importance fantastique de ce qui s'est dit ou fait à cette époque. Le ressassement lancinant d'un passé sanctifié figeant le temps et l'espace, comme le refus imbécile de tenir compte de ce même passé pour en saisir l'influence sur le présent, relèvent de la même impuissance à s'investir dans la réalité des choses. Cette réalité qui se conjugue toujours au présent se trouve, en effet, constituée à la fois par la digestion du passé et par l'anticipation de l'avenir. Il est donc aisé de comprendre que ceux qui ont une révolution de retard comme ceux qui en ont une d'avance, ne peuvent percevoir la réalité globale des choses que d'une manière partielle.

 En vérité, les nostalgiques de 68 comme ceux qui croient naïvement que tout commence avec eux-mêmes, ont une vision identique de l'histoire : ils la perçoivent comme immobile, intemporelle. Pour les uns rien n'a vraiment évolué depuis 10 ans, pour les autres rien n'évolue jamais, car pas assez vite ! Les "désespérés" du passé ou de l'avenir, tout pénétrés de leur impuissance à se situer dans le temps, n'ont pas la force d'ouvrir les paupières pour voir la vie qui bouillonne autour d'eux !

 En ce sens, parler aujourd'hui de l'échec de Mai 68 consiste à ne se situer qu'au seul niveau de l'apparence. La révolte contre le vieux monde comme la volonté de vivre la révolution au présent et au quotidien sur des bases libertaires, anti-autoritaires et anti-hiérarchiques, ne se sont pas éteintes avec la fin de l'agitation étudiante. Cette révolte et cette volonté ont simplement changé de forme. Elles sont sorties du champ clos de la phrase, du cocon douillet des amphis, pour pénétrer en force l'espace infini de la réalité sociale, économique et politique.

 Dans la présente décennie, on a assisté entre autres à la déliquescence progressive du gauchisme. Ayant un temps fait illusion à la faveur d'une surenchère verbale de tous les instants, le marxisme et ses avatars léninistes, trotskistes, maoïstes... grouchistes, fait chaque jour davantage la preuve de sa faillite. La crise du militantisme qui, tel un mal endémique, ravage et ronge ces groupuscules de "révolutionnaires professionnels", prend des allures d'hémorragie. Les militants d'aujourd'hui n'acceptent plus la division pseudo-dialectique entre théorie et pratique, ils refusent de vivre un présent de compromissions au nom d'un hypothétique futur révolutionnaire ; ils veulent vivre la révolution, la leur y compris, au présent et au quotidien, faire éclater partout, ici et maintenant, les mille et un aspects de l'aliénation que secrète l'idéologie dominante.

 C'est dans cette optique qu'il convient d'analyser l'ensemble des fronts de la lutte des femmes (lutte pour la libéralisation de l'avortement et de la contraception, lutte contre le viol, la phallocratie et d'un point de vue général l'oppression sexiste émanant de tout système patriarcal). Le mouvement communautaire, avec son formidable capital de vécu, le fourmillement multiforme des groupes écologistes, les nombreuses théories et expériences relatives à l'éducation et à la pédagogie libertaire, l'antimilitarisme radical d'une partie grandissante de la jeunesse, l'épanouissement tranquille des idées et pratiques non-violentes, la vitalité des luttes centrées sur la libération sexuelle, la résurgence du régionalisme, l'émergence croissante d'une aspiration à l'autonomie, la prolifération de journaux de contre-information... s'inscrivent également dans la réalité de cette nébuleuse libertaire qui a fait éclater le gauchisme. Outre l'aspect positif que constitue en soi la liquidation de ce qui a pu un instant passer pour une alternative "révolutionnaire", il convient également de constater que la contamination touche maintenant une grande partie du corps social. Un certain nombre de concepts, à l'instar de celui d'autogestion, de par le fait qu'ils sont l'objet d'une récupération éhontée par certains syndicats et partis politiques, démontrent à l'évidence qu'ils constituent une réalité avec laquelle il convient de compter.

 Les idées de mai ont donc fait leur chemin. Elles ont été repensées et vécues sous des formes différentes par les nouvelles générations. Les principaux faits d'armes de l'après-68 portent le nom de Lip, du Larzac, de Bobigny ou de Malville - chaque époque a ses prises de la Bastille. Mais là n'est pas l'essentiel ! L'important pour la présente décennie, c'est la vitalité de ce foisonnement de pratiques diverses qui constituent la nébuleuse libertaire. C'est sur une telle réalité que peut se construire une alternative révolutionnaire sérieuse, cohérente, authentique. La présente période représente indéniablement un tournant car l'éclatement multiforme de cette volonté libertaire est lourd d'ambiguïtés. Ou bien l'ensemble de ces fronts de lutte débouchera sur une certaine coordination et avec, en toile de fond, le cadavre encore chaud du marxisme, les jours de la bourgeoisie sont comptés, ou bien l'émiettement ira en s'accentuant et la technocratie qui gère déjà les intérêts d'un capitalisme qui sera de plus en plus d'État, s'en accommodera parfaitement. L'histoire s'invente tous les jours et la tâche de demain consiste à dépasser l'absence de théorisation globale d'une révolte centrée exclusivement sur la pratique. Le développement présent de notre Fédération anarchiste est de bon augure car nous nous devons d'être partie prenante de cette tâche.

 Quoi qu'il en soit, les bases d'un changement révolutionnaire authentique existent présentement. L'ébranlement du vieux monde que John Reed avait cru déceler en octobre 1917 est maintenant à l'ordre du jour. Il avait fallu dix jours à la Russie pour changer de maîtres, alors dix ans pour créer les conditions permettant d'accéder à un système social où il n'y ait plus jamais ni dieu ni maître, cela ne semble pas trop long à l'échelle de l'histoire. Les conditions du changement existent, à nous de les faire mûrir pour qu'enfin le règne de la domination de l'homme par l'homme soit à jamais aboli.
 L'intérêt de l'histoire, c'est que si tout évolue tout le temps, rien n'est jamais joué d'avance. Indéniablement, l'homme est maître de son destin. Oeuvrons pour que ces dix ans qui ont ébranlé le monde en s'attaquant aux bases mêmes de son existence, préludent à dix jours qui ébranleront le monde pour dix mille ans !

Le Monde libertaire, 25 mai 1978
(ressorti des placards par Alternative Libertaire)


 

 

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