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écolo, une autre manière de faire de la politique ?

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Imagine
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L'autre jour, Barella et moi, on s'était accordé une journée à la campagne pour tirer des plans sur l'avenir.
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 Le téléphone sonne. Pan, qu'est-ce qu'est là : Imagine, la nouvelle revue écolo. Mon interlocuteur, avec une mauvaise éducation tout-à-fait touchante, me demande si Chômeur, pas chien ! ne pourrait pas les dépanner. Je les voyais déjà aux prises avec la police, l'extrême-droite, ou une multinationale enragée - je suis romanesque et parano, mes bons amis le savent. C'était pas ça du tout. Leur journal avait organisé pour le jour même une "table ronde" sur les victimes, à laquelle ils auraient bien voulu que participassent des chômeurs. Ils avaient invité Chômeurs actifs, mi FGTB, mi CSC, mi chic, mi bon genre (quoique'on s'entende pas mal, faut le dire, mais dans l'esprit d'Imagine, sans doute sont-ils plus convenables que les braillards de Chômeur, pas chien !), et voilà que ces invités-là leur pétaient dans la main. Je m'apprêtais à les envoyer se faire voir - n'avaient qu'à penser à nous plus tôt, chômeurs, ni chiens, ni bouche-trous -, quand, dans l'énumération de la brochette d'invités, les noms de Carine et Gino Russo me sont tombés dans l'oreille. Je ne suis pas de bois et Barella non plus, comme son nom italien l'indique.
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 Beaucoup de gens de ma connaissance flashent pour les Russo. Les autres, on est plein de compassion, mais eux, on les aime. Je pense que c'est parce qu'ils rassurent : ils ont été affreusement frappés, mais ils se sont redressés, ont dit leur colère avec une redoutable intelligence, ne se sont pas arrêtés à leur cas personnel. Ont persisté avec entêtement, même quand la grande voix médiatique leur a donné à entendre qu'ils commençaient à n'être plus sortables. L'écrasement des "victimes" accable. La révolte atteste que le pire n'est pas certain et que demain peut ne pas être la copie d'aujourd'hui.
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 Pas toujours d'accord avec ce que dit Gino, toujours confondue par la clairvoyance et la lucidité de Carine, j'ai pris l'habitude de les fréquenter dans ma tête comme ces amis innombrables que la notoriété vous révèle, en les tenant éloignés.
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 Nous sommes parties sur les chapeaux de roue, pour arriver à l'heure, après avoir emmerdé un maximum de gens pour dégager une voiture.
 Personnellement, je ne le regrette pas.
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 Mais tout de même : dans ma putain d'existence, on ne m'a jamais donné à comprendre avec aussi peu de manière que j'étais là pour faire potiche, pas pour ramener ma fraise et ma vision du monde. Si j'avais été seule, sans doute aurais-je hésité à conclure : je sais qu'on peut parfois être victime d'erreur de perspective, mais Barella en est restée comme deux ronds de flanc, elle aussi.
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 Nous sentions bien au cours de l'entretien enregistré que le staff d'Imagine se raidissait, ô imperceptiblement, devant notre véhémence et notre, comment dirais-je ? "radicalité". Qui ne semblait par ailleurs pas du tout heurter Carine et Gino Russo, manifestement assez grands pour exprimer leur désaccord, quand désaccord il y avait...
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 Toutes les lèvres pincées du monde ne m'ôteront pas de l'esprit que Dutroux est une fabrication sociale, la manifestation épouvantable de l'indifférence à laquelle on nous drille depuis l'enfance : cacher sa copie au petit camarade qui se noie dans son examen, enjamber la misère exotique et assister sans un mot à l'expulsion des clodos hors de la ville, ne pas voir le visage décomposé d'un collègue licencié, ne pas se mêler des affaires d'autrui, ne pas entendre les cris d'enfant chez le voisin, être discret, savoir se tenir en société, savoir savourer des cuisses de grenouilles, le petit doigt en l'air, devant un reportage télévisé sur l'Algérie, tout ça, enfin, qui fait de chacun de nous des hommes de notre temps... À observer la multiplication des affaires de maltraitance enfantine, on jurerait qu'elle fait partie des rouages secrets de notre société. Un ami, éducateur dans un home pour enfants du Juge, nous raconte des histoires épouvantables, qui semblent se répandre et se banaliser, déborder les murs de l'institution et atteindre les écoles publiques, bouleversant les instituteurs stupéfaits et les laissant sans voix...
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 Il faudrait cesser d'être jobards : nous lâchons chaque jour des centaines de milliers de mômes sous les roues d'un trafic dément. Nous savons qu'au bout du compte, chaque jour, parmi eux, il y aura des morts. Nous savons que notre manière de vivre prépare leurs leucémies, leurs cancers, les modifications génétiques léthales..., des hommes d'affaires savent que grâce aux pratiques qui les enrichissent, des milliers de gens mourront pas cool du tout. Faut-il rappeler que de braves fonctionnaires européens ont tout fait pour empêcher que la vérité ne sorte à propos des vaches folles, que les gens les plus en vue, les plus honorés, négocient des traités qui précipiteront tant d'entre nous dans une épouvantable détresse et que De Haene s'en fout ? Mais alors totalement. Comme Maystadt. Comme Di Rupo. Comme Busquin. Et comme sans doute des millions d'autres, puisque, mise à part la Marche, on ne les entend jamais.
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 Dans la société que nous nous coltinons, il est difficilement compréhensible qu'il n'y ait pas plus de Dutroux. Du reste, comme m'a reprise Carine Russo, il y en a. Et je sais, non, ce n'est pas une excuse, ce n'est pas une excuse pour Dutroux, mais ce n'est pas une excuse non plus pour ceux qui comprennent et ne font rien pour empêcher les causes de se reproduire.
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 La tendance catho-psycho, lénifiante, m'horripile. Elle isole le comportement criminel et la souffrance de la victime dans un aparté humanitaire ; elle prétend punir et soigner des individus, alors que leurs moules inondent le marché et font tourner les banques.
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 Gino Russo pense que les gendarmes sont devenus les boucs-émissaires d'un système complètement perverti. Moi, je ne le pense pas. De les avoir (re)vus de tout près, à Vottem, d'avoir vu le conducteur du combi rouler les mâchoires serrées contre le corps de Michel qui se dressait devant eux, les mains nues (voir page 3), je sais que ce sont là des hommes (et aujourd'hui des femmes), soumis à un dressage déshumanisant (auquel, sans doute, un très petit nombre résiste), prêts à obéir à n'importe quel ordre, à faire n'importe quoi, à laisser passer le pire ou à le fomenter. À espionner des gens simplement parce qu'ils ne pensent pas comme tout le monde, à violer leur courrier (voir page 2). .À être sourds aux supplications et aux gémissements de petites filles, à descendre un jeune dealer arabe sans sommation et en toute impunité. À fourrer des familles de sans-papiers dans des camps, à expulser des morts en sursis vers le lieu de leur exécution... Ah, dites-moi, Carine, entre ceux qui ont renvoyé des Algériens à la mort, ou des Zaïrois, ceux qui ont tourmenté des petits Rwandais, et Dutroux, existe-t-il vraiment une différence autre que l'impunité assurée des uns et l'impunité aléatoire de l'autre ?
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 C'était tout ça et tant d'autres choses dont nous aurions voulu pouvoir parler avec les Russo. Spontanément, librement, hors du cadre d'un enregistrement.
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 Quand le débat s'est terminé, celui qui m'avait téléphoné a lancé à la cantonnade : On va boire un verre ? Un regard qui nous effleurait à peine, un peu gêné, quand même... Nous avons décidé que oui, nous irions boire un verre. Pendant que l'une d'entre nous s'attardait aux toilettes, l'autre a vu passer toute la petite troupe sans un mot. Ils se sont évanouis dans la nuit et nous ont laissées commes des malpropres. Vraiment une autre manière de recevoir. Dans un Namur complètement retourné par les travaux, nous n'avons pas retrouvé notre chemin, nous avons roulé interminablement sur des petites routes qui traversaient des patelins déserts, secouées le plus souvent d'un rire convulsif : Tu vas voir qu'ils vont nous effacer de la bande, a dit l'une. On parie ? a dit l'autre.
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 On attend avec la plus extrême curiosité la synthèse du débat. J'espère qu'on parlera beaucoup du besoin de communication, de tolérance et d'ouverture aux autres.
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Chiquet

 

 

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