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COUPE DU MONDE DE FOOTBALL

Le mensonge
du ballon rond

La démocratie est la pire des dictatures,
car c'est celle
du plus grand nombre sur la minorité.
(Pierre Desproges)

C'est reparti ! Le Mondial, comme on dit, s'installe en France, et pendant plusieurs semaines, on ne va plus nous parler que de cet étrange spectacle consistant en vingt deux personnages, par définition virils, se disputant un ballon dans une arène entourée de dizaines de milliers d'hommes et de femmes hurlant et se comportant parfois en véritables forcenés.
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 La télévision imposera ce spectacle sur la plupart des chaînes accessibles, assorti de commentaires parfois aussi hurlants et forcenés, qui relèvent davantage du métier de correspondant de guerre que de celui de journaliste soucieux d'objectivité. Comme il s'agit d'une compétition entre équipes représentant des nations, c'est à un déferlement de passions nationalistes que l'on va assister. La Belgique en sera. C'est sans doute le seul lieu où elle peut encore passer pour nation, et où le tricolore est brandi sans crainte de ridicule. On verra, dans les tribunes, des grands ou qui se voudraient grands de ce monde soucieux de se montrer "près du peuple". Le foute, on le sait, est le plus grand rassembleur de monde qui soit sous nos latitudes. Chaque semaine, rien que chez nous. les stades voient affluer presque autant de monde qu'une visite papale. En France, ce sera à dix, vingt, trente équivalents de visites papales que l'on aura affaire. Si j'étais le Pape je créerais une équipe du Vatican, la ferais sponsoriser par Walt Disney et l'accompagnerais dans tous ses déplacements
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 On va encore essayer de nous faire croire qu'il s'agit d'un sport, c'est à dire d'un jeu populaire pratiqué, hors les portes de la ville (des portés), par de braves petits gars qui ne songent qu'à s'amuser tout en veillant au développement harmonieux de leur corps. C'est sans doute ce que le foute était au temps où se pratiquait la soûle entre des groupes représentant des villages ou des quartiers voisins. Cela n'allait pas sans bagarres mais il n'y avait guère de récompenses autres qu'honorifiques à la clé. Alors qu'aujourd'hui les joueurs sont des professionnels payés comme l'étaient jadis les plus grandes divas. Surentraînés et souvent soumis à des traitements médicaux destinés à accroître leurs performances (1). En temps normal, ces gens là sont au service d'une entreprise de spectacle, appelée club, disposant de capitaux considérables et patronnée par d'autres entreprises n'ayant que peu de rapports avec le sport, comme des banques, des fabricants d'automobiles, voire des producteurs de boissons alcoolisées. Leurs marques s'étalent sur les maillots des joueurs, tout comme sur des panneaux disposés tout autour des stades, dont la lecture est rendue obligatoire par le balayage des caméras de télévision. On est loin des pacifiques rencontres entre amateurs désintéressés, sous le regard de quelques amis et amateurs de jolies passes. Quand les couleurs portées sont celles d'un pays, l'identification nationaliste se superpose à celle que les supporters accordent à leurs clubs, avec une ferveur qui relève souvent de l'engagement religieux (2).
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 On a vu ainsi des pays entiers s'enflammer pour les équipes censées les représenter, et croire gagner de la part des autres nations une estime à laquelle les résultats de leur économie ou leur régime politique ne leur permettaient pas de prétendre. On sait déjà que l'équipe d'Iran fourbit ses armes en vue de sa rencontre avec celle des États Unis, dont elle veut faire La démonstration de la capacité du pays des Ayatollahs à écraser le Grand Satan.
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 Sans doute s'agit il là, comme l'a prétendu Umberto Éco, d'une manière de faire la guerre par des moyens sensiblement moins sanguinaires que la manière habituelle. Il n'empêche que le réveil, à l'occasion de ce qui ne devrait être qu'un jeu entre preux chevaliers du ballon déterminés à faire du mieux possible, de passions aussi funestes, encore capables de nos jours de dégénérer en d'horribles massacres (en ex- Yougoslavie par exemple), devrait inciter à la réflexion. Car, si l'hypothèse de la fonction cathartique de tels affrontements ne doit pas être a priori écartée, celle de l'entretien par le spectacle des mêmes affrontements d'hostilités nocives est tout aussi pertinente. La résurgence des nationalismes aura été l'une des plaies les plus sanglantes de la fin de ce siècle.
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 Faut il que le fanatisme de supporters aveuglés par le camouflage des enjeux véritables contribue à la maintenir ouverte ?
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 Car, il ne s'agit au fond, que d'audimat et de promotions publicitaires. Les chaînes de télévision autorisées à retransmettre les matches accroîtront leur capacité à attirer les spots de réclame (3), et les joueurs ne seront que les démarcheurs de marques pour qui le prétendu sport n'est qu'un prétexte à étendre leurs marchés. On sait aussi qu'à l'occasion de cette Coupe du Monde le bizness du foute pourra accroître son chiffre d'affaires, grâce aux transactions qui s'opéreront autour des joueurs considérés comme les meilleurs, et qui ne sont que les domestiques portant livrées bariolées d'intérêts étrangers à la finalité proclamée du véritable sport : mens sana in corpore sano.
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 Le pire est sans doute la prétention des médias et de la presse écrite (même Le Monde s'y est mis !) à rencontrer ainsi le goût de l'immense majorité des citoyens. Il va de soi que l'on doit s'intéresser au Mondial, comme il va de soi que l'on doit pleurer Diana et prendre Teresa pour une sainte. Cette supercherie appelée football va renforcer l'emprise de la télévision sur les foyers et sur les consciences individuelles. Cela permet certes de masquer des enjeux authentiquement vitaux. Mais aussi de rassembler autour des petits écrans une foule hypnotisée par la même absence de sens et qui confond son atomisation avec le faux slogan de l'individualisme contemporain.
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 Allons, il sera temps, lorsque déferleront sur nos postes les images de ballets anabolisés et de vociférations primitives, de pousser sur la touche extinction du zappeur et de prendre un bon livre. Le Mondial nous fournira ainsi l'occasion de redécouvrir le plaisir de se mêler à la pensée d'un auteur capable de parler de vraies passions, loin du bruit et de la fureur d'un monde déboussolé par des intérêts mercantiles. Ce sera la seule raison de le remercier (4).

Claude Javeau

(1) Cela s'appelle le dopage. Et qui donc aurait le droit de leur jeter la pierre ? Pourquoi les sportifs de tous les professionnels du spectacle. seraient ils les seuls à ne pouvoir ingurgiter des drogues capables d'améliorer leurs prestations ? Contrôle t on les urines des danseuses ou des présentateurs à la télévision ? Cette façon de vouloir faire accroire qu'il s'agit de "sport" au sens ancien du terme ne relève t elle pas de l'hypocrisie la plus effrontée ?
(2) Religieux, en effet, les incantations mille fois répétées, les transes, les accoutrements stéréotypés voire le marquage du corps des supporters, les beuveries et les autres dépenses de consommation qui accompagnent les matches etc.
(3) Comme le font les chaînes publiques françaises à propos du scandaleux Paris Dakar j'ai déjà eu l'occasion d'en traiter dans le n°297 du 26 janvier 1997 du Journal des procès.
(4) Pour les lecteurs que la critique radicale du sport intéresserait, je recommande le livre de Jean Marie Brohm, Les meutes sportives Critique de la domination, L'Harmattan, 1993, 575 pages.
 
 
 



 
 

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