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NOUVELLE / CHANTAL BOULANGER

Bon de réduction

Ce jour-là, parmi quelques autres gourmandises que je m'étais offert, j'avais laissé choir dans mon caddie une belle entrecôte.

Je me réjouissais de la griller le soir même et de la déguster devant la télévision. Par chance, il n'y avait pas de file à la caisse. Après les quelques rituels d'échange qui président dans ce pays à l'appropriation de la nourriture - tendre sa carte de fidélité à code-barres, la ranger, tendre sa carte de banque, composer le numéro, la ranger, recevoir le ticket - je sautai dans ma voiture et fit route vers mon appartement. J'arrivais dans ma rue lorsque je m'avisai d'un oubli. J'avais failli négliger ma petite précaution habituelle. Je fis demi-tour et retournai vers le centre-ville. J'avais acheté du buf et, comme chaque fois, je me rendis discrètement au laboratoire où je travaillais pour m'assurer qu'il ne présentait pas de danger pour ma santé. L'épisode de la vache folle m'avait rendue méfiante et, bien que l'on soutint que tout risque était écarté, j'avais bricolé un petit détecteur de prions et je ne manquais pas d'y soumettre chaque morceau de buf que je me proposais de manger.
 Et à ma grande surprise, cette fois-là, il sonne. Je n'en reviens pas. La viande est pourtant dûment labelisée Buf Européen Garanti Sain. Mon appareil est formel, et comme c'est moi qui l'ai conçu, je lui fais confiance. Je jette l'entrecôte de la mort à la poubelle et rentre chez moi avec des frissons dans le dos. Depuis ce jour-là, il y a à peu près un an, le buf ne me dit plus rien. Je pourrais vérifier à chaque fois et continuer à en manger, mais je suis dégoûtée. Et comme je ne mange pas de porc, je redécouvre les mille et uns accommodements du poulet...
 J'en ai justement quelques-uns dans mon caddie quand, à la sortie du grand magasin Super-Tout, je me fais appréhender par le personnel de sécurité, comme une voleuse. Deux sbires me maintiennent fermement par les bras et me conduisent de force jusqu'au bureau du gérant. À peine entrée, je me débats et m'écrie : Mais qu'est-ce qui vous prend ? Lâchez-moi, ou j'appelle la police. Je n'ai rien volé. J'ai mon ticket de caisse.
 Le gérant, la quarantaine un peu dégarnie, me regarde d'un il mauvais et me lance : Ça, à votre place, Mademoiselle Salima, avec un nom pareil et par les temps qui courent, je ne m'y risquerais pas. Il prend son temps pour asseoir son pouvoir et fait semblant de consulter des listings.
 Entièrement d'accord avec vous, Mademoiselle Salima. Vous n'avez rien volé. J'aimerais en revanche vous poser une petite question : pourquoi tous ces poulets ? J'en reste abasourdie. Je lui demande de répéter, puis lui réponds, narquoise : Vous croyez sans doute que je fais un élevage de poulets morts ? Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse, à part les manger ?
 Vous n'achetez plus jamais de buf, Mademoiselle Salima. Je suis sûr qu'il y a une raison. Douteriez-vous de sa qualité ? À ce moment, je réfléchis à toute vitesse et juge plus prudent de dire :
 - Je n'aime plus le buf. Ca m'est venu comme ça, après une indigestion.
 - Vraiment. J'ai déjà entendu ça quelque part.
 - Sauf que pour moi, c'est vrai.  Ensuite, je m'en tiendrai là jusqu'à ce que le gérant, de mauvaise grâce, me relâche. L'important est de sortir de là. Je trouverai une explication à tête reposée.
 Je n'en ai pas encore trouvé, deux jours plus tard, lorsque la même sensation se reproduit, alors je quitte mon travail au laboratoire. Je marche sur le trottoir, deux mains m'agrippent et je suis forcée d'entrer dans une voiture de police. Je remercie le ciel que mon origine ne se voit pas sur mon visage. Quelques générations l'ont estompée, mais il me reste mon nom. À l'arrivée au commissariat, je suis introduite dans un bureau où m'attend un policier gradé, qui me salue avec beaucoup de classe. Je suis presque rassurée. C'est encore une erreur. Comme ce cinglé du Super-Tout qui trouve que j'achète trop de poulet.
 - Mademoiselle Salima, on a appris des choses sur vous. Des choses fort déplaisantes. Il y a quelques temps, lors de votre naturalisation, vous aviez, je vous cite, déclaré vous conformer parfaitement au mode de vie belge et avoir renoncé aux us et coutumes de votre pays d'origine, ainsi qu'à sa langue et à sa religion. Je dois bien constater que vous avez menti.
 - Comment ça, menti ? lui dis-je. Je travaille, je parle français et néerlandais, j'ai des amis belges...Qu'est-ce qu'il vous faut ?
 - Indubitablement, vous ne consommez pas de porc.
 Je sens comme un malaise. J'ai déjà peur et je décide à nouveau de jouer les butées.
 - Je... Je n'aime pas.
 - Et le buf non plus, vous n'aimez pas ! explose le policier. Premièrement, vous mentez sur votre intégration. Deuxièmement, vous mettez implicitement en doute la politique de la Commission européenne, en vous méfiant du buf garanti. Comment l'ont-ils su, me dis-je, prise de panique. Quelqu'un aurait-il trouvé mon détecteur ?
 - Ça fait mauvais genre, reprend-il, surtout quand, comme vous, on a boycotté les fruits d'Israël pendant la dernière crise du Golfe. Israël est un allié de l'Union. Ce flic, c'est Big Brother, ma parole. Je crois rêver, mais le cauchemar continue.
 - Vous fumez, dit-il. Mais ça, ce n'est pas très grave. On l'a seulement signalé à votre mutuelle, vos cotisations vont augmenter.
 Cette vacherie me tire de ma réserve. Cette fois, je me lève et crie : De quel droit... mais il m'arrête d'un geste et, méprisant, me fait :
 - Mademoiselle, calmez-vous. Ce n'est pas parce que vous allez avoir vos petits ennuis réguliers qu'il faut être désagréable. Sous le coup de la surprise, je me rassieds. Il tapote son stylo à bille sur le bureau, comme s'il était navré de ce qu'il avait encore à dire. Un genre qu'il se donne, sans aucun doute.
 - Ce que nous n'aimons pas du tout, c'est que vous résistiez au Nouvel Ordre Moral que la Commission a décidé de restaurer parmi les pays membres. Vous n'êtes pas mariée. Pour une fausse blonde comme vous, remarquez, ça se comprend. Mais je ne vois alors aucune raison d'utiliser des préservatifs.
 Je blêmis sous l'injure. Ma dernière teinture, achetée au Super-Tout, n'est pas franchement réussie, mais ma vie sexuelle, que je sache, ne concerne pas encore la Commission. Heureusement, cependant, que je me tais, car il poursuit, de plus en plus menaçant :
 - J'espère pour vous que c'était un accident. Il y a quatre ans, vous avez acheté un chocolat "issu du commerce équitable". En pleine période d'application des nouvelles lois sur la compétitivité. Vous vous moquez de qui ? tonne-t-il. Il est trop tard pour nier. Vous êtes devenue totalement indésirable, surtout dans un institut public de recherche scientifique, et votre naturalisation va être revue. Là, je commence à regarder autour de moi pour repérer les issues. Je voudrais m'enfuir. J'ai peur de ne plus jamais revoir Mokthar et de finir dans un charter. Les deux agents qui m'ont interpellée dans la rue réapparaissent et restent devant la porte, bloquant le passage.
 - Et pour couronner le tout, mademoiselle Salima, on s'apprêtait à faire un long voyage, pas vrai ? Acheter du lait solaire protection 20 en cette saison ! Bien sûr, il a fallu un peu économiser pour payer le billet. Renoncer aux grandes marques, et manger plus simplement... Vous pensiez sans doute qu'on allait vous laisser gentiment rejoindre l'Armée Islamique sans sourciller ? Mademoiselle Salima, je n'aimerais pas être à votre place. Je n'ai même pas eu le temps de leur dire que je faisais du banc solaire. Ils m'ont emmenée. Après trois jours, j'ai appris qu'ils m'envoyaient dans un ancien pays de l'Est, qui avait été irradié et où depuis quelque temps on déportait les chômeurs. Ils m'ont laissé rassembler quelques affaires chez moi. J'ai trompé leur surveillance et j'ai glissé à la voisine un billet pour Mokthar. J'espère qu'il l'a reçu.
 Il y était inscrit : Oublie les bons d'achat de 250 francs et n'utilise plus jamais ta carte de fidélité Super-Tout. Je t'aime. Salima.

Chantal Boulanger
 
 



 

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