libertaire anarchiste anarchisme

ALTERNATIVE LIBERTAIRE 207 / JUIN 1998

Quelques pas
vers la révolution

.
 L'ironie du sort voudra que ce soit un taulard (que la majorité des gens n'hésiteraient sans doute pas à qualifier de "petite crapule") qui me témoigne autant de bienveillance, tandis que d'autres, qui ne tarissent pourtant pas d'éloges pour les écoles antiautoritaires (à juste titre), auraient plutôt envie de me clouer le bec (Tais-toi et laissent parler ceux qui savent !). À 25 ans, on n'aurait donc plus droit à "l'erreur" ? Comme si en matière de maturité intellectuelle, le mot adulte avait jamais voulu dire quelque chose... Dommage que certains voient dans mes propos des preuves de narcissisme, alors que je suis uniquement animé par une volonté d'empirisme. Les adeptes de la raison pure continuent à m'inquiéter... Cela dit, les petits concours de surenchère à la subversion, à l'activisme et à l'invective n'étant pas des signes d'intelligence et d'efficacité, mieux vaut ne pas remettre de l'huile sur le feu.
 Salut, l'ami Depouhon ! Heureux que tes mots et les nôtres puissent encore traverser les murs. Ton dernier article m'a réellement interpellé. Alors que d'autres perdent leur sang froid, moi, j'en perds mon latin. Dis-moi, y a t-il entre nous de profondes divergences d'opinion ou plutôt un différence de jargon ? Pour faire avancer cette question, je vais essayer de reléguer au second plan mes petites anecdotes pleurnichardes et mettre à plat mes préjugés pour une discussion franche. Tu vas avoir droit, tataaa, à un bref condensé de ma représentation actuelle du monde.
.
Métaphore pour un métal fort
.
 Si tu me dis fascisme et stalinisme, je pense dictature de fer. Si tu me dis capitalisme, je pense dictature de mercure. Tape ton poing dans un amas de mercure et il se disperse pour ensuite se recomposer à un autre endroit. Je pense avoir commis une erreur en comparant le capitalisme à une forteresse. Nous combattons plutôt une substance liquide et protéiforme, qui fait autant de ravages qu'une colonie de sauterelles. Cette substance parasitaire peut se répandre ou plutôt épouser la forme de tous les régimes politiques existants. Elle étouffe l'initiative politique. Alors que les gouvernements résignés au dogme de la guerre économique s'attellent à la construction de blocs concurrents (NAFTA, UE, ASEAN, ALENA) réactualisant la dystopie orwellienne, les règles de la bataille continuent à être fixées par de grandes institutions internationales (OMC, FMI, OCDE, Banque Mondiale) qui échappent à tout contrôle démocratique et dont la majorité des citoyens ignorent jusqu'à l'existence. Nous avons affaire à un processus de centralisation sans précédent dans l'histoire de l'humanité, car il s'opère à une échelle mondiale, à l'aide d'individus peu visibles et peu connus. Voilà l'ennemi : une structure totalitaire subtile dont le principal atout n'est autre que la dilution des responsabilités. Et elle continue à œuvrer à la propagation de ses métastases (37.000 transnationales et 170.000 filiales)...
 Nous connaissons les risques sociaux et écologiques que nous fait courir la technologie dès lors qu'elle n'a plus pour finalité l'amélioration des conditions de vie, mais uniquement le profit par le biais du productivisme. L'économie de marché nous place devant un dilemme crapuleux. D'un côté, on entend des économistes dire que cinq milliards d'individus sont déjà de trop. Mais ils n'ont pas l'intention de les exterminer. Ils préfèrent les laisser crever à petit feu, c'est beaucoup plus rentable. Or, la paupérisation engendre toujours une recrudescence du taux de natalité (ce qui est pour le moins inquiétant, puisque des statistiques prévoient déjà que nous serons entre dix et onze milliard aux environs de 2050). D'autre part, si le capitalisme permettait même à ces populations de sortir de la misère, nous devrions faire face à des catastrophes écologiques irréparables. Combien la Terre peut-elle supporter d'humains ayant le même mode de vie que les occidentaux ? Des calculs effectués par des équipes américaines et françaises aboutissent à la même réponse : pas plus de 700 millions (cf. J'accuse l'économie triomphante, Albert Jacquard). Or l'arrogance ethnocentriste des financiers les conduit sans doute à penser que vivre mieux, c'est vivre à l'américaine.
 Voici mes questions : Est-il encore judicieux de chercher à détruire des structures politiques nationales (l'État) dans une dictature économique supranationale ? N'est-ce pas prendre le risque de faciliter la tâche du capitalisme ? J'enfonce le clou en citant une petite arnaque intellectuelle d'Ian Angell : Les entreprises ont aujourd'hui les cartes en mains pour redistribuer les richesses. Si elles ne sont pas soumises à une pression d'arrière-garde d'États finissants (L'Écho, 5.7.97) Pour moi, Angell demande tout simplement aux gens de transférer leur soumission du pouvoir politique vers le pouvoir financier. S'ils acceptent, alors peut-être que... ils l'auront encore plus dans le cul qu'avec l'État !
.
L'État est-il encore le véritable ennemi ?
.
 J'ai eu beau relire trois fois le texte de Jean-Marc (AL 206), je ne pige pas... Soit je suis le pire des demeurés et je remercie alors Franck de me le rappeler, soit les bonnes vieilles théories anti-étatistes sont, comme j'en ai l'impression, en décalage total avec la redéfinition géopolitique actuelle. Vive l'anarchronisme ! Je rejoins toutefois le texte sur un point : Avec l'État, le pouvoir (politique) s'extrait du corps social.... Peut-être est-il important de rappeler aujourd'hui qu'avec la mondialisa-tion, le corps économique s'extrait du corps politique et que l'État n'est dès lors plus l'épicentre de l'oppression physique ou psychologique, le premier maillon de nos chaînes. Ce n'est plus la sphère politique qui conditionne la sphère économique, mais bien la sphère économique (ou plutôt financière) qui conditionne successivement les sphères politique, sociale et familiale.
 Pour moi, l'État n'est donc pas le principal ennemi. L'ennemi est derrière l'État (il s'en sert comme voile, comme bouclier et comme bombardier social) et l'État est derrière l'ennemi (il s'est résigné à le soutenir). L'État reste selon moi intrinsèquement une coquille vide qui doit son identité plus ou moins autoritaire et/ou sociale à certains individus. Or à entendre les anars, on dirait que l'État est une structure tombée tout droit du ciel. Il y avait de l'État dans l'air, certaines sociétés primitives le sentait venir, et boum... a tombé ! Méchant bon dieu ! En outre, ça nous fait une belle jambe de savoir que l'État n'est pas immanent et que des sociétés "primitives" microcosmiques continuent à s'en passer. Je ne crois pas que les incantations théoriques du style Du passé faisons table rase vont nous permettre de revenir sur l'impact psychologique et culturelle de trois siècles d'industrialisation européenne, qui n'ont à mon sens fait que justifier l'existence et le rôle plus ou moins régulateur de l'État. L'État était une étape intermédiaire tant pour le capitalisme que pour le communisme. À présent que le communisme est tombé et que le capitalisme est parvenu à créer des structures supranationales œuvrant à sa pérennité, l'État n'est plus qu'une structure secondaire chargée des tâches policières et dont le côté social est condamné à la liquidation. Il me paraît en effet irresponsable de la part des partis politiques (même celui dont je suis membre, Écolo) de continuer à faire croire que l'État sera encore là longtemps pour organiser la solidarité (via l'argent du citoyen, car les anars semblent souvent oublier que derrière l'État social, il n'y a pas le capitalisme, mais la collectivité). Pas même le parti le plus idéaliste n'est aujourd'hui en mesure de promettre quoi que ce soit à la population. Promettre non, mais proposer oui. Car la proposition exige des gens qu'ils se responsabilisent et soient les principaux acteurs du changement. Or on assiste pour le moment à une défiance des gens vis-à-vis de tout le pouvoir politique. Vous vous réjouissez peut-être de cette défiance, alors qu'elle n'a selon moi rien de libertaire, vu qu'elle se porte également sur la chose politique et ne fait qu'alimenter les replis individualistes et sécuritaires. Une extrême-droite de 10 à 25 % dans certains Länder d'ex-RDA, en Italie, en Norvège, en France, en Flandre et surtout en Autriche... voilà l'amorce d'une belle révolution réactionnaire...
.
Cher Depouhon, parlons révolution !
.
 OK l'ami, je reconnais que ma définition d'un révolutionnaire était fort réductrice et que mes exemples étaient mal choisis. Un révolutionnaire est aussi quelqu'un qui prépare la révolution. Mais quel type de révolution ? Nous divergeons encore sur ce point. Je refuse la lutte armée, car au vu des technologies de pointe en matière d'armement, il me semble suicidaire de déclarer la guerre aux brutes qui construisent les missiles, les satellites, les bombes chimiques et bactériologiques, et qui ont en outre les moyens de s'acheter les armées. Ce serait jouer sur leur terrain de prédilection et faire basculer le monde dans une guerre civile interminable qui n'aurait en définitive de rouge et noir que le sang et les cendres des vaincus.
 Tes propos sur les partis réformistes m'ont semblé tout aussi réducteurs. Ça me fait marrer quand les anars parlent des verts qui se sont fourvoyés dans l'action parlementaire, bla bla bla. Ce que je sais moi, c'est  que  ma  régionale  m'autorise  à m'exprimer librement, que ses militants sont de vrais activistes qui ne supporteraient pas une quelconque centralisation des décisions. La dernière tentative du genre à suscité une levée de bouclier immédiate et je peux  te  dire  que  certains  apparatchiks n'étaient pas très à l'aise quand ils ont dû s'expliquer. Écolo continue à véhiculer une image qui ne correspond en rien à son identité interne, ce qui ne fait qu'alimenter toute une série de préjugés. Il n'y a chez Écolo qu'environ 2000 militants alors que le parti est crédité de 20% des intentions de vote. Tous ces militants ne sont pas forcément gauchistes, mais 80% d'entre eux sont impliqués dans des mouvements à caractère social ou environnemental. Ça m'amuse que l'AL ait parlé à plusieurs reprises d'un chômeur condamné par l'ONEM pour sa participation à un SEL, alors que ce mec est un des secrétaires de ma régionale. Foutre les roses et les verts dans le même sac, c'est tellement gros que j'en ris.
 Comme je ne cautionne pas la révolution pour la révolution, il est clair qu'on voit certainement en moi un adepte du réformisme pour le réformisme, ce qui est également réducteur. Dans ton dernier article, tu dis qu'il faudrait créer un parti [sic] libertaire qui profiterait de la tribune parlementaire pour répandre ses idées. En quoi cette idée diverge des miennes quand je dis je ne considère pas Écolo comme un tremplin au pouvoir, mais comme un tremplin à la résistance et, surtout, à la communication. Je ne suis pas bête au point de penser qu'une poignée d'écologistes-réformistes-étatistes wallons vont pouvoir renverser l'OMC. Et quand je te demande s'il est stupide ou lucide d'utiliser la démocratie représentative pour favoriser l'essor de la démocratie directe, ce n'est pas parce que je ramène les théories anarchistes à ce seul objectif, mais bien parce que c'est la condition préalable à la création d'un véritable rapport de forces. Ce n'est que dès ce moment là que l'on peut envisager une éventuelle action révolutionnaire. Quand on veut amener les gens à se poser des questions sur ce système, il faut faire l'effort d'occuper tous les espaces de communication, quand bien même ceux-ci se trouvent à un niveau que la chaste doctrine condamne (à moins que les anars craignent de ne pas être incorruptibles). Pourquoi le réformisme alors ? Je pense que si Écolo (ou un autre parti progressiste) parvenait à faire passer quelques idées, ça permettrait de faire un sort à la fatalité ambiante, ce qui pousserait peut-être les gens à en vouloir plus... C'est une hypothèse comme une autre. Qui de nous oserait encore prétendre qu'il est capable d'anticiper les conditions de réussite ou d'échec d'un réveil citoyen ?
 S'embarquer tous tête baissée dans une seule alternative (du type SEL) en considérant que c'est la solution, c'est perdre d'avance. Si ce genre d'initiative prend de l'ampleur, les premiers à gueuler seront les petits commerçants et ils demanderont à l'État  d'intervenir.  Si  on  n'a  pas au  sein des institutions des gens qui défendent les SEL's, elles seront balayées comme fétu de paille. Je m'inquiète quand j'entends certains anars dire que le capitalisme s'apprête à nous lâcher la grappe et qu'il ne tiendra qu'à nous de reconstruire des poches sociétales sur de nouvelles bases. Quand 358 personnes détiennent autant que les 2,3 milliards les plus pauvres, il me paraît évident que ce n'est plus la richesse qu'il recherche (il n'aurait pas assez de toute une vie pour la dépenser), mais bien le pouvoir,  en  ce  compris  le  pouvoir  sur l'existence des autres. Il sont prêts à ramener sur le ring du darwinisme social tous les gens qui veulent fuir. Nous ne pouvons dès lors nous passer d'une quadruple logique confrontation-communication-émancipation-reconstruction.
.
Mon trip bancal et mégalomane
.
 Je ne demande pas aux anars une bénédiction à Écolo ou à la stratégie de l'Olivier. Je rêve de la création d'un gigantesque réseau qui œuvrerait à la polarisation des énergies pour une meilleure délocalisation des initiatives. Un réseau qui permettrait à chacun de s'investir en fonction de ses affinités et de ses aptitudes, mais toujours dans un effort d'action concertée. Un réseau qui ne pencherait pas pour une alternative, mais en faveur de toutes les alternatives, pour mieux permettre de se reporter sur les autres, si une échoue. Un réseau qui utiliserait diverses stratégies subversives (entrisme, terrorisme informatique, théâtre-action, légions de clowns armés de tartes à la crème, groupes de choc style Greenpeace pour des actions sociales, balanceurs de cocktails molotovs et de pavés...) pour que l'ennemi en perde la tête. Un réseau en trois dimensions qui se propagerait à la fois horizontalement, obliquement et verticalement. L'équilibre de l'écosystème planétaire ne peut être protégé qu'à une échelle internationale. Ce n'est donc pas détruire les édifices institutionnels internationaux qu'il faut faire (qui peut y croire ?), mais les utiliser avant qu'ils ne nous utilisent, en renversant le processus décisionnel. J'aurais presque envie de dire : et le reste suivra !
 Avant cela, il va falloir que nous acceptions de nous considérer comme des partenaires potentiels et non comme des adversaires éternels, sans quoi nous continuerons chacun dans notre coin à construire des châteaux de sable sur ce qui ressemble de plus en plus à une faille volcanique. Je suis décontenancé par tous ces individus qui continuent à apposer maladivement leur petit grillage marxiste-léniniste ou anarchiste sur l'histoire, le présent et l'avenir pour tout expliquer et mieux justifier de ce fait leur embrigadement idéologique. Les réflexes tribaux m'exaspèrent. Je leur préfère de loin la mosaïque des hommes, des pensées et des initiatives. Les idéologies sont mortes, bordel ! Si les anarchistes n'acceptent plus la divergence de point de vue, à qui dois-je m'adresser ? Les doctrinaires continuent à s'accrocher à un macchabée, pendant que l'esprit libertaire se fait la malle. Rattrapez-le et essayez de vous ouvrir aux autres en transgressant vos propres tabous !
À bas tous les grillages et vive les abacules !
.
Didier Kuckaertz (Flip)
.
NB : J'en ai marre de mes redites. Répétition n'est pas synonyme de démonstration. Je promets de faire plus court à l'avenir, pour autant que les lecteurs taiseux se mettent à parler. Qu'ils me disent Ta gueule, si ça leur chante, mais qu'ils disent au moins quelque chose.
.
 
 

 

 

Libertaire Anarchiste

Anarchisme Franc-Maconnerie

editions libertaires


libertaire