libertaire anarchiste anarchisme

ALTERNATIVE LIBERTAIRE 207 - JUIN 1998

CRITIQUE DU TRAVAIL

Pour en finir
avec le travail
La destruction du travail,
son contexte, les alternatives possibles.

La punition par le travail
(Luc Cornet)

Quand j'étais à l'école primaire, la Bible servait à deux choses. D'abord, l'institutrice nous la tapait sur la tête quand nous faisions des fautes dans nos dictées. Ensuite, elle servait de base à de belles histoires qui nous transmettaient les valeurs chrétiennes.

Ouvrons cette Bible

11. Le serpent dit à la femme : "Si vous mangez de ce fruit, vous serez comme des Dieux, connaissant le bien et le mal".
12. La femme dit : "Dieu nous l'a défendu".
13. Le serpent dit : "Mais, même si vous désobéissez, vous ne pécherez pas, puisque vous n'avez pas la science du bien et du mal. Vous ne pouvez donc pas savoir que c'est mal de désobéir".
14. La femme dit : "Tiens, c'est vrai, ça. Mais après, ayant mangé, je saurai que c'était mal".
15. Le serpent dit : "On ne peut pas vous reprocher une action que vous avez commise avant de savoir si elle était bien ou mal. Après avoir mangé le fruit, naturellement, il faudra vous surveiller. Mais ce sera facile, puisque vous aurez la science du bien et du mal".
16. La femme dit : "Ça a l'air de se tenir, ce que vous dites, bien que je ne comprenne pas tout. Mais Dieu, qui voit tout et qui est infiniment bon, ne permettrait pas qu'une de Ses créatures en incite une autre à Lui déplaire".
17. Et la femme, pour faire plaisir au serpent, prit du fruit, et elle en mangea, et elle en donna à son mari, et il en mangea.
18. Alors leurs yeux s'ouvrirent, et ils connurent qu'ils étaient nus. Et ils cousirent ensemble des feuilles de figuier pour s'en faire des petites jupes très jolies.
19. Ils entendirent la voix de Dieu qui appelait : "Adam ! Coucou ! Où es-tu ?".
20. Et comme ils se cachaient, Dieu comprit qu'ils savaient maintenant ce qu'était le mal.
21. Dieu dit : "N'aurais-tu pas, par hasard, mangé de ce fameux fruit ?".
22. Adam dit : "C'est la faute à la femme". La femme dit : "C'est la faute au serpent". Le serpent dit : "C'est la faute à mes mauvais instincts. J'ai été créé comme ça".
23. Alors Dieu dit au serpent : "Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tous les animaux, tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras de la poussière".
24. Dieu manquait un peu d'imagination.
25. C'est depuis ce jour que le serpent a perdu les longues fines jambes dont il était si fier.
26. Dieu dit à Adam : "Puisque tu m'as désobéi, tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, la terre te produira des épines et des chardons, et ta femme enfantera dans la douleur".
27. Adam dit : "Mais, Seigneur Dieu, ce n'est pas juste ! Nous ne connaissions pas le bien du mal et c'est Vous qui l'aviez voulu ainsi ! Ah, non alors ! Ce n'est pas juste !".
28. Dieu dit : "Qu'à cela ne tienne, Je crée l'Injustice".
29. Dieu chassa l'homme et la femme du jardin d'Eden et Il mit des Chérubins devant la porte avec des épées flamboyantes.
30. L'homme, maintenant, connaissait ce qu'était le bien et ce qu'était le mal.
31. Et telle était la règle du jeu : Chaque fois que l'homme faisait le mal, Dieu le punissait très fort.
32. Or, il est très difficile de ne pas faire le mal. Car Dieu a placé en l'homme un grand attrait pour le repos et le plaisir, qui sont le mal, et un grand dégoût pour le travail et la douleur, qui sont le bien.
Vous aurez sans aucun doute reconnu ce passage du premier chapitre de la Genèse (versets 11 à 32) dans la traduction de Cavanna.
Ce texte n'explique pas vraiment pourquoi le travail existe. Il nous dit simplement : aussi bien pour l'homme que pour la femme, le travail est une punition. Il serait pourtant un bien tandis que le repos, le loisir, serait un mal. Dans ce cas, la société des loisirs, dont on nous rebat les oreilles depuis si longtemps, serait la société du mal.
Et si on inversait sauvagement les données : le travail c'est le mal, le chômage c'est le bien, les pertes d'emploi le progrès ?
N'oublions pas qu'aux sources de notre langue, en latin, le travail se définit négativement : negotium, nec - otium, le non-loisir.
Travailler est issu du latin populaire tripaliare, tourmenter, torturer avec le trepalium, nom d'un instrument de torture. Il y a un mélange de sens entre trepalium, tripalium, tri-palus - trois pieux - machine faite de trois pieux servant à assujettir pour les ferrer les boeufs et les chevaux difficiles. On trouve aussi le roman trabicula qui désigne le chevalet de la question et trabiculare signifie torturer et travailler.
En ancien français, travailler signifie faire souffrir et se travailler, se tourmenter. On applique ce mot travailler à un condamné que l'on torture, à une femme dans les douleurs de l'enfantement, à une personne à l'agonie.
Dans le vocabulaire religieux, travailler son corps, c'est le macérer.
En argot, on rencontre travailler pour voler en 1623, assassiner (1800), se prostituer (1867), spécialisations de l'idée de travail professionnel dans un contexte d'illégalité.
Le mot travail jusqu'à l'époque classique exprime couramment les idées de tourment, de peine et de fatigue.
Le mot travailleur a suivi la même évolution, il part du sens ancien de celui qui fait souffrir, spécialement le bourreau, et celui qui veut du mal à quelqu'un.
Ainsi l'origine de ce concept ne laisse-t-elle aucun doute. Le travail et la torture sont de cruels alliés.

Le système de mesure reflète un choix de société

Une autre Bible, l'Écho de la Bourse, titre dans une édition récente : La croissance française se remet à y croire. « Le Produit Intérieur Brut a augmenté de 1 % lors du dernier trimestre, donnant ainsi les premiers signes d'un redécollage tant espéré pour résorber le chômage ».
Une société peut se définir comme elle le souhaite.
Actuellement ce sont les "fondamentaux économiques", dont nous venons d'avoir un petit échantillon via l'Écho, qui prévalent et qui entrent dans la confection des systèmes de mesure de performances.
Le Produit Intérieur Brut, principale synthèse de ces "fondamentaux économiques" résulte de l'utilisation, par un État, de ressources naturelles et de travail humain. L'articulet de l'Écho laisse sous-entendre que sa croissance est susceptible d'augmenter la quantité de travail pour l'homme, ce qui est présenté comme un espoir. Corrolairement, cette croissance augmentera aussi l'exploitation des ressources naturelles de la planète.
Un pays qui a de bons "fondamentaux économiques", taux de chômage faible, inflation faible, consommation élevée, investissements élevés, déficit budgétaire faible, coûts salariaux faibles... attirera les investissements, verra théoriquement sa consommation augmenter, son chômage diminuer... son Produit Intérieur Brut croître.
La boucle est bouclée, une spirale s'installe. Croissance et compétitivité deviennent les concepts-clé. The sky is the limit.
 L'aspirateur à Produit Intérieur Brut est branché.
Un État peut alors être présenté comme un modèle. Le peuple, sous influence médiatico-politique, devient obsédé par le chômage, concept par lequel on mesure le travail en économie, et l'on sortira les modèles économiques hollandais, anglais, américain.
 Ces trois pays ont en effet un taux de chômage moitié moindre que la moyenne européenne.
 Mesurons objectivement !
 « Avez-vous travaillé une heure au moins pendant la dernière semaine ? Oui ? Vous avez un emploi. Non ? Alors avez-vous cherché activement un emploi pendant la dernière semaine et êtes-vous immédiatement disponible ? Non ? Alors vous êtes chômeur ».
 C'est ainsi que le très sérieux Bureau International du Travail, le BIT, effectue des sondages et publie des indicateurs de chômage.
 C'est peut-être oublier que les État-Unis sont les champions des petits boulots (baby-sitting, lavage de voiture, transport de sacs de provisions...). Cette formi-dable machine à créer des emplois a cependant vu le salaire horaire moyen baisser de 13 % depuis 1973.
 C'est peut-être ignorer que l'extrême faiblesse des rémunérations, en Angleterre, n'incitent pas vraiment le million de personnes souhaitant travailler à "chercher activement un emploi". Ce million de personnes n'a, dès lors, aucune influence sur les indicateurs de chômage, au sens BIT.
 C'est peut-être occulter l'apparente faiblesse génétique hollandaise, pays où l'on trouve plus de personnes inaptes au travail (8 % de la population en âge de travailler) que de chômeurs (seulement 5,5 %). On y trouve aussi le pourcentage record d'emplois à temps partiel (38 % de l'emploi total), pourcentage qui monte à 69 % si on observe le travail des femmes.
 Pourtant, on nous incite à nous inspirer de ces modèles, tous installés fermement dans la logique de la croissance du Produit Intérieur Brut, voie unique à la solution de tous nos maux.

Voie unique, donc pas d'alternative

 On  entend  peu  parler  du  modèle  de "croissance supportable", qui propose en préambule une limite à la croissance : quelle croissance économique peut-on supporter tout en préservant les ressources naturelles pour les générations futures. C'est pourtant un fameux changement d'optique. Une préoccupation à long terme.
 L'Indicateur de Développement Humain mesure le développement d'une population selon trois critères : l'espérance de vie, le niveau d'instruction et le pouvoir d'achat. Cet indicateur, développé par un groupe d'experts indépendants sous l'égide du PNUD (le Programme des Nations Unies pour le Développement), ignore complètement le Produit Intérieur Brut, et est ignoré par les thuriféraires de ce critère. L'Indicateur de Développement Humain place la France, malgré un taux de chômage de 13 % et un Produit Intérieur Brut qui commence à peine à redécoller, en deuxième position dans le monde, après le Canada (parle-t-on du modèle canadien ?) avant la Norvège et les États-Unis.
 L'Indicateur de Pauvreté Humaine est tout autant ignoré. Il ne mesure pas les revenus, mais le risque de décès précoce, le taux d'analphabétisme, et le manque d'accès aux soins, à l'eau potable et à une alimentation convenable.
 On peut deviner qu'un choix de société s'exprime par le système de mesure que l'on met en évidence.
 Croissance du Produit Intérieur Brut, et de ses composantes, qui ne respecte ni la planète ni l'homme ? Ou bien Indicateur de Développement Humain, qui recentre l'intérêt sur des valeurs humaines !
 Croissance et compétitivité ? Ou bien lutte contre la pauvreté et réduction des inégalités !
 L'alternative, c'est utopique !
 Pourtant, une amélioration significative des vingt pays les plus pauvres, au sens Indicateur de Pauvreté Humaine, mobiliserait 5,5 milliards de dollars.
 C'est ce qu'a coûté EuroDisney !

Le capitalisme actuel réalise-t-il
l'abolition de l'État et du Travail ?
(Luc Cornet)

 Il y aura bientôt 25 ans, le 1er mai 1973, le groupe verviétois Albinos, anarchiste, situationniste, dadaïste, placardait sur les murs de la ville une affiche réclamant l'abolition du travail. Bien sûr, c'était une provocation. Le groupe Albinos accordait beaucoup d'importance au rire et au jeu, à ce que, aujourd'hui on qualifierait de décapant. Plutôt que d'attaquer le pouvoir en place, il semblait préférable de le ridiculiser.
 Mais, au-delà de l'aspect dérisoire, il y avait la croyance dans la nécessité d'une certaine utopie et le refus du travail comme valeur. Le 1er mai c'est la fête du travail, la fête des travailleurs, et plus particulièrement des travailleurs en usine, la fête des prolétaires. Or le prolétariat n'est finalement qu'un avatar de l'esclavage : vendre sa force de travail à autrui en échange de moyens de subsistance.
 Il semblerait donc que le travail du prolétaire soit un des piliers de la société capitaliste. Il suffirait alors de supprimer cette force de travail pour démanteler cette société.
 Hélas, c'est loin d'être aussi simple.
 La belle utopie anarchiste serait réalisée par la société capitaliste elle-même qui ne s'en porterait absolument pas plus mal. Simple question de vocabulaire. Nous rêvions d'abolition du travail. On parle aujourd'hui de dégraissage.
 Norbert Wiener lance en 1948 (il y a cinquante ans) le mot et l'idée de cybernétique. Les robots petit à petit quittent les romans de science-fiction d'Isaac Asimov et colonisent notre quotidien. Le robot est-il devenu ce "véritable bienfaiteur" que l'on espérait à la fin des années cinquante ? Au départ, le robot devait nous faciliter la vie, faire à notre place les tâches les plus assommantes, les corvées, supprimer l'homme-machine. Et c'est en partie ce qu'il fait. Le Charlie Chaplin des temps modernes disparaît.
 En même temps, comme c'était prévu, le secteur associatif se développe, les services publics se multiplient, les maisons de la culture fleurissent, les subsides de l'État inondent les asbl. Nous sommes dans les années soixante et septante. Soyez réalistes, demandez l'impossible. En ces temps-là, on l'obtenait. Une certaine image du socialisme se réalisait : la société se mettait à devenir plus juste et les esprits, plus libres.
 Mais, à la fin des années septante, le dinosaure capitaliste se réveille : "la justice sociale coûte trop cher". Pour rester au pouvoir, les socialistes deviennent libéraux : la culture passe à la trappe et les services publics volent par la fenêtre. Tout doit être rentable, c'est le maître-mot du retour à la "loi de la jungle".
 Les réflexions que je suis en train de faire n'ont évidemment rien des réflexions d'un spécialiste. Elles sont celles d'un homme ordinaire qui se réclame de l'anarchisme.
 Avant d'aller plus loin il est peut-être utile de savoir ce que l'homme ordinaire en question entend par anarchisme. L'anarchisme a pour objectif la suppression de l'État et son remplacement par une organisation sociale autogérée. Le pouvoir de droit doit être remplacé par un pouvoir de compétence. En fonction de cette ou de ces compétences, l'exercice du pouvoir n'y est qu'occasionnel et toujours provisoire. C'est tout le contraire du désordre établi.
 L'anarchiste de gauche, que je prétends être, constate, en cette fin de millénaire, que les idéaux utopistes qu'il avait, il y a 25 ou 30 ans d'ici, à savoir l'abolition du travail et la suppression de l'État en tant que pouvoir politique, idéaux pour lesquels ce naïf aurait donné sa vie, sont en train de se réaliser grâce à la société capitaliste qui semble atteindre les limites de la folie. Jadis la gauche s'occupait du social et la droite du secteur économique. Le social a disparu. L'économique disparaît. Reste un seul secteur : le secteur financier : le capitalisme est logique avec lui-même. L'ouroboros est là plus que jamais. Le serpent qui se mord la queue arrivera-t-il enfin à s'avaler lui-même ?

Mise hors-jeu du politique ;
financiarisation de la société
(Daniel Chantraine)

 Une négociation réussie est celle où tous les acteurs ont le sentiment de gagner.
 Win/Win (gagnant/gagnant).
 Cette idée est largement diffusée en micro-économie, dans tous les séminaires destinés à améliorer la compétitivité des entreprises en affinant, par exemple, les techniques de négociation.
 Se souvient-on, cependant, que la compétitivité est une notion essentiellement relative. On est compétitif par rapport à un autre, qui ne l'est pas ou qui l'est moins. Le discours sur la compétitivité ne peut dès lors n'être qu'un discours Win/loose (gagnant/perdant). Un discours paradoxal, puisqu'il préconise une voie d'accès à un meilleur-être qui ne peut exister que par l'extension de mal-être, ailleurs.
 Dans le monde du travail, la compétitivité salvatrice engendrera une nouvelle élite d'innovateurs, de scientifiques, de techniciens, d'informaticiens, d'intellectuels, d'enseignants, de consultants... de "manipulateurs d'abstraction". Cette élite, ce "capital humain", s'opposera de plus en plus à une masse croissante de travailleurs de plus en plus insécurisés, de plus en plus hors-jeu.
 En pleine phase avec le discours dit "politique" actuel, les consultants diffusent avec succès les techniques d'accroissement de la productivité, dont la dernière en date, le re-engineering, fait fureur.
 Le re-engineering s'attaque essentiellement à la rationalisation des processus de production, à leur réorganisation, au raccourcissement des procédures. Il ne vise pas l'amélioration des machines et des techniques, qui est de toute façon supposée acquise, mais bien l'autre facteur de coût, le travail humain. Il ne vise pas les processus de fabrications d'objets, par des ouvriers, mais bien les "cols blancs", les administratifs, le secteur tertiaire.
 Les quelques milliers d'emplois créés par ces manipulateurs d'abstraction pour eux-mêmes ont pour conséquence la destruction de centaines de milliers d'emplois dans tous les secteurs de l'économie. À titre d'exemple, Arthur Andersen Consulting Company, l'une des plus grandes entreprises de consultance en restructuration d'entreprises, estime que dans le seul secteur bancaire, secteur tertiaire par excellence, 30 à 40 % des emplois seront perdus dans les sept années à venir : le prix du progrès.
 Cela se passe aussi près de chez nous. Une entreprise publique, d'une certaine efficaticé, opérant dans le secteur financier, a été privatisée, il y a peu, par un gouvernement dit "de gauche". Un deuxième plan social vise à licencier, sur base volontaire, un millier d'employés et de cadres de plus de 45 ans, qui coûtent trop cher, pour les remplacer par 500 jeunes, payés aux barèmes d'il y a 20 ans, non inflaté.
 Le système de valeurs du groupe, qui se veut toujours humain, puisqu'il préserve des possibilités d'emploi dans le futur et ce, dans un environnement de plus en plus soumis à la compétition, est d'une simplicité déconcertante. Il est concentré dans le Business Excellence Model : les unités du groupe doivent connaître une croissance du chiffre d'affaire de 10 % par an, et un Return On Equity, un rendement sur le capital financier détenu par les actionnaires, d'au moins 14 % net.
 Colgate-Palmolive. Il y a plus ou moins quatre ans, l'usine des Hauts-Sarts, reconnue officiellement en difficulté, a été fermée. Titre de l'Écho, il y a quelques mois : Colgate-Palmolive Incorporated : bénéfices records.

Néo-libéralisme ? Capitalisme sauvage ?

 Ces termes sont dépassés, en ce sens qu'ils font encore référence à une organisation de l'activité humaine.
 Ce qui est d'actualité, c'est la financiarisation de l'économie. L'économique est prétexte, le politique, hors-jeu, juste bon à veiller à l'environnement adéquat au bon fonctionnement des financiers.
 Les gains de productivité de la révolution technologique, du re-engineering sont utilisés prioritairement au renforcement des bénéfices des entreprises, au profit exclusif de l'élite émergente (les manipulateurs d'abstraction) et, surtout, des actionnaires et des financiers.
 Les politiques, qui n'en sont pas à une perversion près, commencent à nous parler de capitalisme populaire, percolant ainsi l'idée que les actions des entreprises seraient largement réparties au sein de la population. Tout le monde peut dès lors bénéficier des bienfaits d'une économie financiarisée performante.
 C'est oublier l'existence de fonds de pension.
 Un fonds de pension est constitué en grande partie (entre 60 et 70 %) d'actions de différentes sociétés. Il a pour but initial de constituer des réserves pour payer les pensions extra-légales des employés d'une entreprise. But a priori louable.
 Ces fonds de pension ont cependant largement dépassé ce but, vivent pour eux-mêmes, et ont acquis, au fil du temps, une puissance financière phénoménale. Leur rendement et leur développement sont directement liés au Return On Equity des sociétés qu'ils ont dans leur portefeuille. On peut dès lors comprendre l'importance de ce critère, et pourquoi on devient "excellent" lorsqu'on dépasse les 14 % de rendement net.
 Les budgets des fonds de pension feraient pâlir d'envie bien des États. En Angleterre, par exemple, les fonds de pension détiennent actuellement 62 % de la capitalisation boursière de la place de Londres, une des places les plus importantes dans le monde.
 Les fonds de pensions se regroupent. Il existe des fonds constitués non pas d'actions de sociétés, mais de parts dans des fonds de pension. Ce sont des fonds de fonds de pension : les hedge funds. But : exclusivement financier. Les maîtres du monde sont parmi leurs administrateurs.
 Par un effet de percolation, nous prêchons, inconsciemment, leur système de valeurs, lorsque nous parlons de survie économique, de compétitivité, de productivité, de réduction du coût salarial, lorsque nous re-engineerons. Mais aussi lorsque nous marchons pour l'emploi, rassurant ainsi le monde financier sur l'existence d'une armée de réserve, qui peut faire baisser le coût du travail. Le politique se chargera de créer l'environnement adéquat.
 Marchons pour l'emploi, dont il faut réduire le coût.
 Marchons dans le jeu des financiers.
 Marchons pour le bien-être des fonds de pension.
 Finalement, marcher, ça occupe. Les fonds de pension s'en portent bien. La richesse restera chez eux.
 Win/loose.

Combattre la crise
en réhabilitant l'Utopie
(Luc Cornet)

 Pour introduire un instant de réflexion sur la gauche et la droite, qui n'ont peut-être pas aussi disparu qu'on veut nous le faire croire, je rappellerai cette définition qui frôle l'évidence : le capitalisme, c'est l'exploitation de l'homme par l'homme, et le socialisme, c'est tout le contraire.
 J'attribuerai à la droite, dont l'objectif premier et avoué, est de "faire des sous", et j'emploie à dessein cette expression simpliste pour désigner une fois encore le déclin du système économique face au secteur financier, je lui attribuerai la recherche de l'efficacité et un grand déploiement d'énergie dans le court terme. Quant à la gauche, nous lui accorderons de ne pas reculer devant l'utopie et de grouper ses énergies dans la réflexion sur le long terme.
 Vous accepterez peut-être qu'il n'est pas impossible de définir un projet de société en utilisant à la fois la réflexion sur le court et le long terme.
 La réflexion que je fais est celle-ci : j'ai l'impression que notre société est malade d'avoir perdu sa capacité de concevoir un projet à long terme. Notre société est malade d'avoir perdu son utopie. On se dit souvent : Où sont passées notre créativité, notre audace, notre imagination ? Elles ont disparu avec notre sens de l'utopie. L'utopie, c'est voir (loin ?) dans l'avenir. C'est imaginer le monde que nous aimerions pour nos petits-enfants. L'avenir est arborescent, c'est la multitude des branches qui sont à la porte du présent.
 De quoi demain sera-t-il fait ? Nous n'en savons rien.
 Alors à quoi sert l'utopie ? Simplement à ne pas laisser notre imagination s'endormir.
 Si nous croyons, si nous voulons que le monde de demain soit plus humain, il a probablement plus de chance de le devenir.
 Nous avons parfois l'impression que le présent ou le futur immédiat, le court terme, va dans tous les sens ; c'est que "faire des sous" est un idéal un peu maigrelet, une raison de vivre qui s'essouffle vite.
 Ici, nous retrouvons une autre fonction de l'utopie. Si nous avons un projet de société, si nous savons quel monde nous voulons construire, alors nous savons quoi faire aujourd'hui pour jeter les bases de ce monde, on peut à nouveau se servir d'une boussole dans l'affolement du court terme.
 Ainsi l'utopie qui mérite parfaitement son nom, l'utopie qui est sûre qu'elle ne verra jamais le jour parce que, parmi les multiples branches du futur, parmi les multiples possibles, celui qui arrivera, c'est généralement celui auquel personne n'aura pensé ; ainsi l'utopie trouve sa principale fonction dans l'exercice de la créativité qui éclaire le présent et lui insuffle l'énergie nécessaire pour quitter le petit projet mesquin.
 "Faire des sous", il y a franchement mieux à faire. Et ce mieux à faire, c'est construire le monde d'aujourd'hui, c'est préparer la société de demain. Je vous entends ricaner et à juste titre. C'est un projet charmant, sans aucune originalité. Ce qu'il nous faut, direz-vous, ce sont les moyens pour ce faire.
 Et j'entends certaine voix : On dirait le sermon de la messe de onze heures dans une paroisse ouvrière.
 C'est vrai que ce n'est pas facile d'être crédible quand on fait dans les bons sentiments.
 Mais revenons sur terre. Le capitalisme nous dit : la seule chose intéressante dans la vie, c'est "faire des sous". Si nous cherchons autre chose et tâchons de mettre un projet sur pied, on nous répond : il n'y a pas de sous. Pourquoi ? Parce que c'est la crise. Voilà une notion très importante. La crise est indispensable au capitalisme. Si nous jetons un coup d'oeil derrière nous, nous constatons que nous sommes perpétuellement en crise. La crise est nécessaire ne serait-ce que pour créer un discours et un état d'esprit défaitistes. On nous rééduque de façon permanente par un discours pessimiste en ce qui concerne le court terme et, lorsqu'on évoque le long terme, alors ce discours se fait apocalyptique.
 L'individu perd son énergie et laisse faire. Il est trop content de se serrer si peu la ceinture puisque le pire est à venir. Nous perdons le contrôle des moyens de production et surtout le contrôle de l'affectation des ressources. Nous pensons que le monde est devenu pauvre, alors qu'il n'a jamais été aussi riche. Nous devons absolument nous convaincre de ceci : nous avons les moyens de réhabiliter l'utopie !

Vers la semaine
de vingt heures
(Daniel Chantraine)

 « Nous avions fini de dîner. En face de moi, mon ami le banquier, grand commerçant et accapareur notable, fumait comme quelqu'un qui ne pense pas. La conversation qui s'était alanguie peu à peu, gisait entre nous, morte. J'essayai de la ranimer, au hasard, en faisant appel à la première idée qui me passa par la tête. Je me tournai vers lui, en souriant.
 - C'est vrai : on m'a dit qu'autrefois vous avez été anarchiste.
 - Je ne l'ai pas été : Je le suis toujours. À cet égard je n'ai pas changé. Je suis anarchiste ».
 Et Fernando Pessoa, dans son livre Le banquier anarchiste, d'en faire la démonstration.
 Anarchiste intelligent et anarchiste en pratique, pas comme les poseurs de bombes et les syndicats, qui ne sont anarchistes qu'en théorie, et, dit-il... stupides.
 Pessoa parle d'un anarchiste comme d'un révolté contre l'injustice des inégalités sociales à la naissance. Son rôle, c'est de détruire les fictions sociales, parce que ce sont des fictions, pour créer de la liberté future, sans, pour autant, induire de la tyrannie nouvelle.
 En être cohérent, le banquier anarchiste s'attache à détruire la principale fiction sociale, l'argent, en la soumettant, en l'accaparant, en s'y rendant supérieur.
 Soyons anarchistes intelligents, et attaquons-nous à cette autre fiction sociale : la nécessité de travailler.
 Soumettons-la aux fins de créer des libertés nouvelles plutôt que d'attendre que les financiers la détruisent en ajoutant de la tyrannie.
 Car il s'agit bien de cela : le travail se détruit, c'est inéluctable, mais pas nécessairement gênant. Il est détruit par la logique actuelle, mais, et ceci est gênant, cette logique ne propose en alternative non pas de la liberté, mais de l'oisiveté forcée, avec son cortège de désespoir, d'exclusion, de délinquance.
 Les politiques, qui sont chargés de mettre en place l'environnement adéquat au bon développement des financiers, suivis par les syndicats, qui doivent revendiquer, exhibent une créativité époustouflante.
 35 heures payées 39. Réduction du temps de travail à 36 heures, sans perte de salaire, avec embauche compensatoire. Semaine de 32 heures. Et autres slogans trompeurs et "pactes sociaux", appréciés par l'armée de réserve, que l'on distrait.
 Même l'éditorialiste du magazine du monde des affaires Trends-Tendances se marre poliment et estime que ces revendications relèvent de l'archéologie sociale.
 Un coup d'oeil sur les bilans sociaux de nos entreprises et sur les heures réellement prestées, sur base d'une année de 48 semaines.
 Unilever affiche 33,2 heures par semaine en équivalent temps-plein. Agfa-Geevart, 32. Volvo-Europe, 31. Cockerill-Sambre, 29,7.
 En 1932, aux État-Unis, le sénateur Black proposa au Sénat une loi pour la semaine de trente heures, seule méthode concrète et envisageable pour résoudre la question de l'emploi. Loi votée par le Sénat en 1933, mais sabordée par Roosevelt qui convainquit le Congrès et les syndicats de troquer la loi Black contre une loi sur la relance industrielle, qui garantissait aux travailleurs le droit de coalition et de négociation collective avec leurs employeurs, vieille revendication syndicale.
 En 1997, le Ministre belge de l'emploi et du travail (voilà un maroquin qui devrait disparaître) ne propose rien de mieux que le travail à temps partiel, l'interruption de carrière, la pré-pension à mi-temps, la réduction du temps de travail à 32 heures.
 Maintien de l'oisiveté forcée. Absence de réflexion sur la finalité de la société. Superbe imagination.
 Copie conforme du modèle hollandais, qui crée bien plus d'emplois que d'autres. Dont les trois quart à temps partiel, sur fond de modération salariale drastique (les salaires n'ont plus été indexés depuis 1973), de privatisation de la Sécu, de réduction des charges et dépenses publiques, mais avec des fonds de pension qui permettent d'assurer un ancrage hollandais. Air connu.
 Se préoccupe-t-on vraiment ainsi d'un système social et d'un système de valeurs où l'oisiveté forcée ferait place aux activités créatrices ? Augmente-t-on vraiment la liberté future ?
 Inspirons-nous quelque peu de cette réflexion de Marcuse :
 « Puisque la longueur de la journée de travail est l'un des principaux facteurs répressifs imposé au principe de plaisir par le principe de la réalité, sa réduction est la première condition préalable à la liberté ».
 On ne peut décemment descendre dans la rue que pour exiger une semaine de, tout au plus, 20 heures, que pour imposer une autre répartition des bénéfices liés aux gains de productivité, que pour un autre modèle d'allocation des revenus, que pour un autre contrat social, une autre valorisation de l'existence... certainement pas pour exiger que l'on crée de l'emploi.
 « La main qui caresse est aussi la main qui crée. Elle est l'enfance d'un style de vie où s'abolit le geste prédateur de la main au travail » (Raoul Vanheighem).

Réforme totale
du système éducatif
(Luc Cornet)

 Dans Le Soir du 23 août 1997, sous la plume d'Ève Calingaert, nous pouvons lire ceci : « D'après une étude de Paul Ray, constituée d'une série d'enquêtes menées à plusieurs années de distance aux États-Unis, il apparaît que 24 % d'Américains redécouvrent les valeurs de la solidarité, de la communauté, du respect de la nature, de la créativité, de l'évolution personnelle, de l'engagement éthique, voire de la spiritualité. L'enquête les surnomme les "créatifs culturels" parce qu'ils sont en train de créer une culture adaptée aux changements perçus au sein de la société. L'importance de ces changements ? Selon Paul Ray, l'époque est comparable à celle de la Renaissance. L'ampleur de ce pourcentage d'Américains surprend. En effet, la plupart de ces "créatifs culturels" se sentaient isolés et minoritaires. C'est d'ailleurs ce que les médias laissent souvent entendre... Or, ces "créatifs culturels" forment presque le quart de la population, une personne sur quatre. La leçon de cette enquête ? Le changement de culture est beaucoup plus avancé qu'on ne le croyait... ».
 Nous voici donc revenus au coeur du débat : que faire ?
 Une partie de la réponse, petite peut-être, je n'en sais rien, mais une partie quand même, se trouve dans la réflexion sur les valeurs que nous voulons transmettre. Le temps est sans doute venu d'une réforme en profondeur de l'éducation.
 On peut se demander s'il est bien raisonnable que celle-ci dépende d'un ministère. La remarque faite il y a un instant à propos des syndicats est valable pour l'école. La formation des enfants et des adolescents y est un but franchement secondaire. Ce qui compte avant tout, c'est l'école elle-même. L'énergie dépensée par le système éducatif l'est d'abord pour sa survie.
 On entend quelquefois dire par l'un ou l'autre professeur, surveillant, secrétaire, l'horrible boutade suivante : L'école, c'est vraiment bien, dommage qu'il y a les élèves.
 Pour tourner sur lui-même, le système scolaire n'a surtout pas besoin de créativité. La créativité inquiète et dérange. L'imagination au pouvoir terrorise l'école. C'est pourquoi je propose de supprimer l'école, la plupart des enseignants et le ministère de l'éducation. Avec les économies réalisées on assécherait la dette publique et nous voici partis vers le bonheur.

Et l'éducation alors ?

 Arnould Clausse disait que nous sommes la première génération à ne pas savoir ce dont nos enfants et nos petits-enfants auront besoin. Et de refaire la bonne vieille distinction : savoir, savoir-faire, savoir-être. Le savoir, la sacro-sainte "matière", l'a toujours emporté sur le savoir-faire, relégué dans les secteurs plus ou moins méprisés de technique et de professionnelle. Quant au savoir-être, on n'a pas le temps de s'en occuper, on n'est pas formé pour ça, on l'apprend juste un petit peu en maternelle.
 Le savoir-être, c'est le développement personnel, la gestion des crises et des conflits, la capacité d'équilibre et de bonheur, objectifs affectifs fort peu présents dans l'école telle que je l'ai connue.
 Un des savoir-faire les plus importants face au savoir-matière, c'est : comment acquérir le plus rapidement possible les connaissances dont j'ai besoin pour réaliser tel projet ?
 L'école, telle que je l'imagine, est un lieu de rencontre et certainement pas un lieu d'évaluation. Son objectif est la réalisation de projets, personnels ou collectifs, à travers lesquels enfants et adultes s'éduqueront. Tout est décloisonné, on va chercher le savoir dont on a besoin là où il se trouve, dans cette ville ou dans une autre, dans ce pays ou dans un autre, auprès de celui ou de celle qui possède les clefs de ce savoir.
 Ici se place une fonction que j'appellerai, faute de mieux, le "monitorat". Celui qui sait enseigne à celui qui ne sait pas. J'y tiens énormément parce que cette structure permet de mettre en valeur la richesse de la solidarité face à l'esprit de compétition développé par le système capitaliste. Ainsi, je conçois très bien qu'un enfant de 11 ans apprenne à lire et à écrire à un enfant de 5 ou 6 ans.
 La fonction d'enseignant est alors remise en cause. Comme le dit la boutade : Quand on sait faire quelque chose, on le fait. Quand on ne sait pas faire quelque chose, on enseigne comment le faire. Quand on ne sait pas enseigner comment le faire, on enseigne comment on doit enseigner.
 Ce qui sous-entend qu'un certain nombre d'enseignants ne servent pas à grand chose.
 On évitera aussi d'enseigner aux enfants ce qu'ils savent déjà et ainsi, on gagnera beaucoup de temps.
 Enseigneront ceux qui seront capable d'apporter des réponses, d'apporter des solutions aux problèmes posés, d'aider à la réalisation des projets.
 Je pourrais encore discourir longtemps sur ce sujet, mais ici, comme dans toute utopie, l'essentiel n'est pas d'avoir raison mais d'ouvrir des portes, de rendre possible des expériences nouvelles, essayer de nouveaux comportements, tester de nouvelles valeurs, découvrir que quand on fait quelque chose avec plaisir, on n'appelle plus ça "travailler".

Le non-marchand, base
du nouveau contrat social
(Daniel Chantraine)

 L'oisiveté non forcée de mon comparse, Luc Cornet, et de moi-même nous a permis d'assister aux concerts du Jazz au Chardon (ex-Jazz aux pyramides, ex-Jazz au château). Un tubiste, c'est-à-dire un joueur de tuba, nous a envoûtés. Quoi de plus ingrat que cet instrument de fanfare. Pourtant, ce tubiste nous a fait un jeu d'une variété, d'une richesse exceptionnelle. Un sentiment de réjouissance a plané.
 Il est encore possible, dans notre société, qu'un homme, le tubiste en l'occurrence, consacre une part importante de son existence à une activité complètement dérisoire, économiquement parlant, à tenter de sortir des sons inattendus d'un instrument barbare, et ce, manifestement, dans le seul but de se faire plaisir et de procurer à une poignée d'auditeurs un moment de bonheur.
 Et d'en vivre.
 L'existence d'une élite, d'un "capital humain", défini par certains en termes d'identificateurs de problèmes, des résolveurs de problèmes et des courtiers stratèges, est probablement nécessaire au fonctionnement d'une économie.
 Mais une activité non-marchande, artistique, sociale, éducative, associative ne serait-elle pas indispensable au développement d'une société humaine ?
 L'utopie  technologique  peut  libérer l'homme du travail classique, peut limiter sa contribution en temps à, disons, 20 heures par semaine.
 L'utopie sociale serait de reformuler et de mettre en oeuvre un nouveau contrat social, basé, entre autres et par exemple, sur le développement du tiers secteur, du non-marchand.
 Porter une attention à l'autre est une alternative aux formes traditionnelles du travail. Le développement d'asbl, dans les domaines de l'entraide sociale ou médicale, du développement artistique et culturel, de l'enseignement (la nouvelle éducation), du jeu peut contribuer à rapprocher les hommes et à donner un autre sens que ce que donne l'oisiveté forcée ou l'exclusion.
 Il me semble grand temps que l'on change la perception du travail, des revenus liés au travail, de l'identité induite par le travail.
 L'homme a le droit à l'existence et à l'épanouissement par le simple fait qu'il existe et non pas parce qu'il contribue à enrichir, par exemple, les fonds de pension. Il a dès lors droit à un revenu qui l'autorise à vivre décemment, revenu qui prendra la forme d'une allocation universelle, d'un impôt négatif ou... d'un salaire.
 Corrolairement, la notion de chômage doit disparaître. Tout homme doit pouvoir décider d'allouer son temps à une activité de son choix, qu'elle soit marchande, sous la forme du travail au sens classique, non-marchande, sous la forme d'un engagement social ou d'un bénévolat fiscalement encouragé dans des activités socialement utiles, ou encore, sous une forme ludique (ne rien faire)
 Financièrement utopique, direz-vous.
 Tobin, prix Nobel d'économie, a proposé, en 1983, l'instauration d'une taxe d'un demi pour-cent sur les transactions financières, dont les fonds de pension sont si friands. Cette taxe, qui ne perturberait pas outrageusement le fonctionnement de l'économie, rapporterait plusieurs dizaines de milliards de dollars par an. De quoi réduire significativement la pauvreté dans le monde.
 Plus localement, les entreprises peuvent contribuer au développement de l'économie sociale par un prélèvement sur leur valeur ajoutée.
 Ce à quoi s'ajoute le budget alloué au paiement des allocations de chômage et celui alloué à l'éducation.
 Le but n'est pas ici de démontrer comment cela peut être financé. On sait que la richesse existe. Ce que nous voulons suggérer, c'est que le développement du tiers secteur, de l'économie sociale, est une alternative de qualité. L'avenir de notre société, si on souhaite qu'elle conserve un caractère humaniste, passe par ce nouveau contrat social minimum.
 Le rôle de l'État peut se limiter à la création d'un environnement adéquat au bon fonctionnement du monde financier, et stimuler la croissance du Produit Intérieur Brut, comme c'est le cas actuellement, ou revenir à la création d'un environnement favorable au citoyen et mesurer son progrès par un Indicateur de Développement Humain.
 Dans le premier cas, il construira des prisons, dans l'autre il financera des formes de travail alternatif dans le tiers secteur.

Une seule valeur : le plaisir
(Luc Cornet)

 Dans la société libertaire et utopique que je me plais à imaginer, l'avoir ne l'emportera plus sur l'être, le paraître ne l'emportera plus sur l'être, le faire ne l'emportera plus sur l'être.
 Pour illustrer ce propos, je vous dirai la petite histoire que voici, extraite de Paroles de Paresse :
 « C'est l'histoire d'un homme d'affaires qui est en vacances en Inde. Sur la grève, il voit un pêcheur qui revient avec un poisson. Il admire sa prise et lui dit :
 - C'est le bonheur. Tu retournes en chercher ? Je vais avec toi. Il faut que tu m'expliques comment tu pêches.
 - Retourner en chercher !... mais pour quoi faire ? demande le pêcheur.
 - Mais parce que tu en auras plus, répond l'homme d'affaires.
 - Mais pour quoi faire ?
 - Parce que, quand tu en auras plus, tu en revendras.
 - Mais pour quoi faire ?
 - Parce que, quand tu l'auras vendu, tu auras de l'argent.
 - Mais pour quoi faire ?
 - Parce que tu pourras t'acheter un petit bateau.
 - Mais pour quoi faire ?
 - Eh bien, avec ton petit bateau, tu pourras avoir plus de poissons.
 - Mais pour quoi faire ?
 - Eh bien, tu pourras prendre des ouvriers.
 - Mais pour quoi faire ?
 - Ils travailleront pour toi.
 - Mais pour quoi faire ?
 - Tu deviendras riche.
 - Mais pour quoi faire ?
 - Tu pourras te reposer.
 Le pêcheur lui dit alors :
 - Mais c'est ce que je vais faire tout de suite ».
 Ne peut-on pas imaginer un monde dominé par l'esprit ludique ? L'enfant le croit spontanément : pendant que l'adulte travaille, l'enfant joue. Mais, nous disent les psychanalystes, l'enfance est déterminée par le principe de plaisir. Devenir grand, c'est découvrir le principe de réalité. Et, comme on nous l'a si souvent répété : la vie n'est pas faite que de plaisir, elle se déroule dans cette "vallée de larmes".
 Et si les psychanalystes et les parents se trompaient ? Si la seule réalité qui vaille la peine de nous faire lever le matin était le plaisir ?
 Le mot travail n'existe pas en grec, écrit Joseph Delteil. Il n'y a que le mot agir, faire : faire l'amour, faire la sieste.
 Jean-Philippe Toussaint, quant à lui, a décidé de ne plus regarder la télévision parce qu'elle l'empêche de ne rien faire. Ne rien faire, écrit-il, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer un peu vite, exige méthode et discipline, ouverture d'esprit et concentration.
 L'inactivité, loin de lui peser, l'occupe à temps plein : « Par ne rien faire, j'entends ne rien faire d'irréfléchi ou de contraint, ne rien faire de guidé par l'habitude ou la paresse. Par ne rien faire, j'entends ne faire que l'essentiel, penser, lire, écouter de la musique, faire l'amour, me promener, aller à la piscine, cueillir des champignons ».
 J'ajouterai à cette liste d'activités propres à meubler le "rien faire", plancher sur l'abolition du travail, parcourir les canaux de Bourgogne en péniche à 6 km/h et bien sûr, se cuisiner les plats les plus fins et boire les vins les plus radieux.

Synthèse en trois pieux
(Daniel Chantraine)

 Un petit résumé avant la chute du cadre ? Un résumé en trois pieux.
  - Premier pieu. La mondialisation de l'économie est un leurre. La croissance salvatrice en est un autre. Ils détournent l'attention du vrai danger qui est la financiarisation de la société à l'échelle planétaire. Ce constat nous a amenés à définir d'autres critères d'allocation des richesses que le travail, qui doit être aboli.
  - Deuxième pieu. Stop à la percolation : un autre discours, s'il vous plaît. Les moyens existent pour sortir de la voie unique dont on nous rebat les oreilles. L'utopie, la vision à long terme, le champ des possibles, doivent être réhabilités.
  - Troisième pieu. L'État politique comme nous le connaissons a fait son temps. L'État, s'il doit subsister, ne peut être qu'un service public. Il s'agit maintenant d'instaurer une économie sociale. Une autre éducation est nécessaire de même qu'une autre définition des moyens d'existence.
  Il est temps de laisser tomber les oeillères : devant nous, l'an 2000, quelques heures nous séparent.
 « Devant nous l'an 2000. Quelques heures nous séparent. N'en parlez pas, m'a-t-on dit. Et pourtant ce silence a comme un balancement maudit qui vous met la pendule à l'heure. C'est le moment, c'est pas trop tôt pour parler des troisièmes couteaux. Ils ne font rien, ils se situent. Ils sont consultants ambigus des hydres multinationales. Pas de nom, que des initiales. Ils ont de grands ordinateurs. Poules de luxe, homme de paille. Requins, banquiers, simples canailles. Pas de nom et pas de photo, leurs sociétés sont étrangères. Plus compliqué est le réseau qui les relie à leurs affaires. Il était grand, il était beau. Il sentait bon son lugano, mon gestionnaire ». (Bernard Lavilliers, Troisième couteau)
 Mon gestionnaire, jeune cadre dynamique. Fringue de chez Smalto. Mais, à propos, comment prépare-t-on un cadre ? Dans son Discours sur le fils de pute, Alberto Pimenta nous propose ceci...

La chute du cadre

 « L'époque où il fallait se rendre dans des réserves spécialisées pour se procurer de la viande de cadre est révolue. Ils sont loin les safaris à Wall Street, les chasses à La Défense, les longues traques au petit matin dans les quartiers de la Bourse. Contrairement à la loi commune d'extinction des espèces, le cadre, en quelques décennies, s'est reproduit très largement et a envahi à peu près tous les recoins de nos régions occidentales. La chasse perd du coup de sa saveur, de son goût d'exception, mais elle devient accessible au plus grand nombre.
  Si le cadre n'est pas très courageux, il est plus sage de l'isoler des troupeaux de chiens de garde qu'il a créés à son image et dont le seul rôle est de le protéger. La chasse peut être solitaire, mais il est plus divertissant d'attraper dix cadres à dix.
 Une fois capturé, le cadre commencera à manifester de l'angoisse ; n'essayez surtout pas de l'en dissuader, la viande doit garder le goût des inquiétudes autoritaires que le cadre aime à répandre autour de lui. Bien au contraire, torturez-le pendant vingt-quatre heures et conservez-le ainsi dans la plus cruelle expectative. L'essentiel de cette recette consiste à ce que la chair ne s'attendrisse pas, elle perdrait le peu de saveur qu'elle révèle naturellement.
 Faites-le pleurer abondamment et réservez ce liquide trouble.
 Débarrassez-le ensuite de ses habits, de ses billets, papiers d'identité, formulaires divers, puces électroniques et télécommandes.
 Fendez-le en deux, depuis le cou jusqu'au fessier, parez les deux membres inférieurs. Videz complètement le cadre et pratiquez une petite entaille sous la tête afin de ne rien laisser à l'intérieur : tout y est mauvais.
 Mettez ensuite ces pièces à rôtir pendant trente minutes en ayant soin de ne perdre aucune des graisses surtout brûlées. Dans une cocotte, placez la viande, peu d'oignons, peu de légumes, beaucoup de sel et de poivre, du piment à volonté. Il est conseillé d'ajouter du colorant, bleu jaune ou vert, c'est selon.
 Mouillez le cadre en morceaux de ses larmes que vous avez réservées, ajoutez les graisses froides et laissez cuire pendant six heures si la bête était grosse, sinon cinq heures suffisent en général pour venir à bout de la sécheresse des tissus.
 En fin de cuisson, ajoutez encore beaucoup de sel et de poivre. Sortez la viande, elle doit se détacher des os sans opposer aucune résistance. Passez-la au robot, cela lui rappellera le bon vieux temps. Vous obtiendrez ainsi un hachis qui convient parfaitement aux genres de préparation dont le cadre raffolait : hamburgers de toutes sortes.
 Servez dans de beaux draps.
 Sifflez votre chien, sa pâtée est prête ».
 (Extrait du Discours sur le fils de pute d'Alberto Pimenta).

Luc Cornet
Daniel Chantraine
 



 

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