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ALTERNATIVE LIBERTAIRE 207 - JUIN 1998

DEMANDEURS D'ASILE...

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8 mai 98 :
occupation du futur
"Centre pour
étrangers illégaux"
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Conspiration, piège à organisation
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.Depuis quelques semaines, à Liège, le cercle qui englobe ceux que la défense de la démocratie et de la justice intéresse encore frémissait d'une tension contenue : le collectif Refus préparait "quelque chose" en relation avec le camp de concentration en construction sur les hauteurs de la ville, à Vottem (pour rappel : le premier mars, une manifestation de protestation contre l'ouverture du "Centre fermé" avait rassemblé 3.500 personnes).
 La difficulté quand on prépare "quelque chose", c'est de conserver une confidentialité suffisante pour que les flics ne soient pas sur place avant vous et d'en même temps mobiliser assez de monde pour soutenir l'"intervention", puisqu'il s'agit essentiellement d'assurer la médiatisation de l'événement. Or, les médias, c'est bien connu, quand il ne s'agit pas de faits divers juteux ne se déplacent que pour des effets de foule. Surtout la télé. Surtout notre télé nationale. Et n'importe quel militant sait qu'en matière de médiatisation, c'est évidemment la télévision qui est la plus productive.
 Le coup du 8 mai se jouait donc à trois niveaux, ceux qui étaient in le secret, ceux qui restaient à la périphérie, et ceux qui étaient out, soit dix millions de Belges.
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Beaucoup d'appelés, mais peu sur place
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 Ma participation périphérique m'a amenée à 7 heures du matin à proximité du camp, à un jet de pierre du carrefour autoroutier.
 Il n'y avait rien, sauf le soleil qui montait dans le ciel, les oiseaux qui chantaient dans les petits jardins des petites maisons de briques, entre deux prairies rescapées.
 Tout de même, en nous approchant, une bagnole de jeunes sympas à l'arrêt nous a rassurés : c'était bien là que les choses allaient se passer. Les jeunes sympas, c'était la cellule opérationnelle de choc, avec GSM et tout le tremblement. Essentiellement des filles. Et Bernard. Elles nous ont appris que tout s'était bien passé, les copains étaient entrés dans le camp sans problème, ils s'étaient barricadés super à l'intérieur de la "salle de séjour" ("ce n'est pas une prison"), ils étaient 22 et avaient suffisamment de vivres pour tenir trois jours, ô folle jeunesse.
 Nous nous sommes avancés dans la rue qui borde un des côtés du périmètre du camp et nous avons découvert la banderole : "Les gentils occupants vous souhaitent la bienvenue".
 Les abords avaient le relief défoncé d'un chantier. Pas étonnant, c'en est un. Sauf que la grille de cinq (?) mètres bouclant le pourtour est déjà installée. Juste à côté d'un élevage d'oies, un poste de gendarmerie fait face à l'entrée principale du camp. Les flics étaient prévenus et les sirènes hurlantes annonçaient les renforts.
 Les ouvriers du chantier, un groupe de francophones et l'autre de flamands, manifestement spécialisés ès construction de lieux pénitenciaires, étaient bien contents de l'aubaine : payés sans devoir bosser, qui n'apprécierait ? Arrivés une heure avant nous, ce sont eux qui ont découvert l'occupation en entendant des voix dans le bâtiment. L'un d'entre eux a discuté avec les occupants pendant une demie heure et selon lui, pour les avoir dehors, comme ils se sont arrangés, ça va mettre du temps, il y a des chaînes, une barre filetée, tout un bazar.
 À part ça, il n'était pas vraiment débordant de sympathie pour l'initiative : Allez, faut bien les mettre quelque part, vous allez les prendre chez vous, peut-être ?... Ces gens-là viennent des pays les plus riches de la terre... C'est vrai ! Ils ont tout, minerais, or, diamant... ils sont riches à milliards.
 Devant nos réticences à admettre un telle vision des choses, étonnamment tonique et contradictoire,  il  a poursuivi sur deux registres parallèles ne se rejoignant jamais : Ils viennent chez nous, parce que nous, on a de l'argent... Interruption militante : Nous avons de l'argent ? Tac au tac citoyen : C'est sûr !... Nous : Vous en avez de la chance ! Plus explicite, un copain : Ce n'est pas nous qui avons de l'argent !... Regard interloqué du mec, puis revers de main exaspéré : Vous voulez dire les magouilles et tout ça ? C'est sûr !... Mais eux (geste vers les bâtiments du camp) ils n'ont qu'à pas se laisser faire au lieu de venir chez nous.
 Avec mes années d'entrainement au service de l'Éducation, je savais qu'on venait de déboucher sur une impasse : On s'est battus pour la démocratie, c'est passqu'on ne s'est pas laissé faire que nous vivons bien, on ne peut quand même pas le faire à leur place. Ça n'a pas manqué. J'ai calté.
 À l'arrière, la cellule opérationnelle "géessaimait" à tour de bras en direction des copains à l'intérieur. L'aurait fallu que les journalistes se pointassent, mais l'un dans l'autre, ça allait.
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Journalistes, gendarmes
et présence symbolique
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 Au bout de la rue, une caméra sur l'épaule, en voilà un. Ce n'est pas la RTBf. Et puis un autre, appareil photo sur le ventre, carnet en main, Le Matin. Et puis Belga, La Meuse, une autre caméra, ce n'est toujours pas la RTBf. On se console en évoquant les premières infos radio du matin : très bien. C'était le communiqué de presse diffusé par le collectif qui expliquait l'action, ses motivations (voir en encadré) : nous sommes 22 à l'intérieur et à l'extérieur des centaines de gens nous soutiennent.
 À ce moment-là, nous ne sommes qu'une quinzaine, en proie à un dilemme cornélien : si quelques uns partent en ville renforcer l'équipe qui colle des affiches et distribue des tracts pour rameuter les gens, il ne restera pas assez de témoins à poster aux quatre issues par lesquelles les flics peuvent sortir les copains de l'intérieur.
 On revient aux abords de la grille, en face de la banderole. Les vitres réfléchissantes ne s'ouvrent pas, mais on devine des ombres qui s'agitent derrière. À gauche de chacune d'entre elles, une meurtrière très étroite et barrée transversalement permet l'aération. Quelques mains passent et s'agitent pour nous dire bonjour. On les entend rigoler et chanter : On ne bougera pas. On résistera et on restera.
 À ce moment-là, devant les grilles, nous somme six. Des officiers de gendarmerie en civil, suivis de leurs chiens de garde costumés, viennent nous sommer de quitter les lieux. Pourquoi, qu'on leur demande, nous ne représentons aucun danger, nous ne gênons personne... L'officier ne se marre pas : Vous êtes ici dans une propriété privée. Privée ? Ah bon ! On croyait que c'était l'État. Oui, Madame, domaine de l'État, parfaitement. Alors, c'est nous qu'on paie, on est pour ainsi dire chez nous...
 Pour de mystérieuses raisons, la tronche du mec change de look. Imperceptible sourire : Vos papiers. Pourquoi ? Parce que... Tchic, tchac, ping, pong. Il relève nos identités et les note dans son petit calepin. À l'arrière, un sous-gradé au visage enflammé d'alcoolo blond nous tire le portrait. Immuable routine. Ça ne fera jamais que la cinquantième fois. Tout ce papier, ces films, ce déploiement de morgue salariée bien cher pour ficher, re-ficher, re-re-reficher éternellement les mêmes... Si vous croyez que je fais ce que je veux, laisse couler, comme en confidence, le gradé civil au calepin...
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Sous le calot, une pensée...
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 Dans le combi qui bouche l'entrée, deux sous-fifres glandent. Le convoyeur nous lance des regards furieux. Il est jeune, presqu'un ado. Et très fâché. Vous trouvez normal le boulot qu'on vous fait faire ? qu'on lui lance, manière d'amorcer l'évangélisation de cannibales. Il s'agite sur son siège : Vous trouvez ça drôle ? On va glander toute la journée ici, alors que je pourrais faire des tas de trucs plus enrichissants ailleurs.
 Je m'interroge in petto sur la nature des boulots enrichissants d'un gendarme, mais, dialogue oblige, je la ferme. On entame les débats. En fait, quelque part, le mec n'est pas tellement chaud pour accompagner ce genre de détenus. Son visage s'anime et comme par magie, le flic disparaît : Moi, ce qui me révolte le plus, c'est ceux qui, par exemple, ont réussi à trouver du travail, se sont intégrés au village, leurs enfants vont à l'école et tout et crac, il faut les reconduire à l'aéroport... Non, ce qu'il faut, c'est les laisser, mais ne plus en laisser entrer de nouveaux.
 Pris dans le feu des échanges et séduit par le sourire d'Ingrid, il saute de son camion, enlève son calot et s'engage dans l'exposé de sa vision du monde. On n'est pas vraiment sur la même longueur d'onde, mais en tout cas, c'est sûrement quelqu'un de sensible. Madame, on n'a jamais d'ennuis avec les parents (il s'agit des immigrés) mais les jeunes !... Mais il tombe tout de suite d'accord avec nous que ce n'est pas un problème d'immigration, mais de génération, et que c'est la résultante d'un ensemble de faits sociaux qui, que , quoi, dont, où... : Les parents laissent tout faire, on est trop laxistes... Je lui parle du chômage, de générations d'enfants élevés par la télévision, auxquels les parents ne transmettent même plus convenablement le langage. Son regard se pose : instant privilégié de la réflexion soudaine... C'était comme ça en classe. Pourquoi ce jeune type pas con est-il entré dans la gendarmerie où il a toutes les chances de le devenir ? Le commandant, en uniforme civil, pantalon fumée impeccable, veston lie-de-vin et cravate colorée, passe, suivi de ses sous-fifres. Le jeune type recule, jette un œil vers le combi. Je lui demande s'il ne risque pas des emmerdements à bavarder comme ça avec nous. D'après lui non, pourtant le regard que les autres lui ont lancé au passage était tout sauf amène. Mais il paraît qu'il peut parler, c'est pour le calot qu'il risque des emmerdements : si on le filme sans calot, là c'est grave... Sous le calot, y a plus personne. Le seul mauvais rapport qu'il s'est pris jusqu'ici, c'était question calot. Du reste, il le réajuste nerveusement et remonte dans son camion.
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Un week-end à Vottem ?
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 D'après les estimations, rumeurs et rapport de Bernard, on irait vers laisser pourrir la situation pendant le week-end, et puis... L'opératrice au G.S.M est tendue : à chaque mouvement de bagnoles au bout de la rue, elle s'exclame : Ah, voilà du monde. Mais deux fois sur trois, ce sont des flics en civil qui vont et viennent. Un groupe revient de la ville : il faut du renfort pour tartiner les affiches, mais nous ne sommes pas assez nombreux pour décoller d'ici.
 Une fête est programmée sur les lieux à 19 heures et dimanche, un pic nic à 13 heures. Pourvu qu'ils tiennent, pourvu que ça pourrisse, pourvu...
 Chaque fois que quelqu'un est obligé de quitter le groupe, on se le prend dans l'œsophage, façon poire d'angoisse.
 Quelques autos baissent leur vitre et prennent nos tracts à la volée. Parfois un encouragement, parfois des injures. Une jeune blonde du voisinage nous a rejoints. Elle a essayé d'entraîner sa voisine : C'est contre le camp ! L'autre s'est inquiétée : Tu as quelqu'un dedans ? - Non, évidemment ! C'est pour les réfugiés ! s'est exclamée notre sympathisante. Ben, alors ? Ben alors, hein, effectivement, les réfugiés, c'est quelle marque déjà ?
 Les infos radio à 13 heures : lamentable. La parole est donnée exclusivemment au directeur du Centre, un dénommé Jacob. Bien entendu, il ne s'agit pas d'une prison, pas plus que pour Tobback. Nous ne sommes qu'une trentaine à faire cette édifiante expérience de la fiction politicienne, qui devrait être obligatoire pour tous les cours de soi-disant formation civique : entendre de ses oreilles proférer par un ministre qu'il ne s'agit pas d'une prison, alors qu'on a les yeux rivés sur les grillages, le couloir de promenade et les fenêtres inamovibles par lesquelles on ne peut passer que la main et l'avant-bras.
 Philippe confirme : Les grilles, c'est pour jouer tennis. Dans une voiture à l'arrêt, un jeune gendarme explique à un autre : À l'intérieur, c'est une vraie prison.
 Les occupants placardent sur les fenêtres : Le premier est un camp, le deuxième : on y met les enfants, le troisième a douze cellules d'isolement (pour les "tentatives de suicide", ça va sans dire). Les allées et venues d'officiers, de sous-fifres et d'ouvriers spécialisés se précipitent. Un avocat arrive. Bernadette Schaek, l'assistante sociale trots et aimée de tous, est là. Sa bonne bouille nous réconforte. Comme moi, elle est consternée par les échos à la radio et le trop peu de monde. Elle vient de tenir une conférence sur le sujet à l'École des Rivageois (formation d'éducateurs) : débat "enrichissant", mais à part l'un ou l'autre, les élèves ne monteront pas.
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La fête tombe à l'eau
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 Les deux avocats de la Ligue des droits de l'homme sont là. Apparté avec les huiles policières. Leurs conclusions sont alarmantes : non, "ils" ne laisseront pas pourrir la situation, ça risquerait de permettre une médiatisation indésirable. De l'intérieur, les copains nous avertissent : "ils" ont amené des disqueuses. Depuis quelques heures, nous demandons une négociation, mais selon le Commandant de gendarmerie, il n'y a pas de demande de négociation : Ils veulent parler à Tobback ! Ha-ha !!! A-t-on jamais vu des citoyens prétendant parler à un ministre ? Des combis surgissent de toutes les directions et s'arrêtent sournoisement à quelque distance, dérobés par des haies bourgeonnantes ou des maisons. Le soleil tape dur. Il n'y a d'ombre nulle part. Les copains de Barricades et de la Casa Nica amènent à boire et à manger. L'heure avance : je dois ramener l'auto à son usager professionnel. On s'était dit : à deux heures, le monde sera là, on pourra partir et on reviendra le soir, mais nous ne sommes toujours qu'une trentaine. Quarante, au plus. Les conciliabules entre avocats, représentants des manifestants et officiers de gendarmerie sont de plus en plus décourageants. Brill (avocat de la Ligue et du collectif Droit des pauvres) pense qu'une intervention est imminente. Un ambulance passe devant nous et s'engouffre dans une entrée en contrebas, que nous n'avions pas repérée. Bernadette demande qu'un petit groupe la surveille et appelle les autres si quelque chose se produit.
 Cris aux fenêtres : ils sont entrés ! (en abattant un mur, comme nous l'apprendrons par la suite, dans l'intention manifeste de pouvoir charger un max les occupants : une journée de travail de x ouvriers, payée à tant, un mur abattu, la porte abîmée, plus les gendarmes qui ne pouvaient pas aller em...........
merder leurs collègues à Bruxelles, tout fait farine au bon moulin). La majorité des manifestants extérieurs se déportent vers l'entrée ambulance pour ne pas louper la sortie des copains de l'intérieur. Le combi qui bouchait l'entrée recule, nous le suivons. Les chargements de flics planqués derrière le coin surgissent. Michel (1) se dresse devant eux, très Place Tien An Men, on n'est pas chez les sauvages. Et bien si, le conducteur avance, Michel ne bouge pas, le camion continue, touche le corps et va lui passer dessus. Nous sommes pétrifiés : c'est sûr que nous aurions dû nous mettre sur la même ligne, pas derrière, surtout pas derrière, j'ai déjà vécu ça à Malville, ceux de devant sont coincés et en prennent plein la gueule... Mais la vision de cette homme aux mains nues sur lequel le zombie casqué aurait roulé sans coup férir nous a paralysés.
 Une leçon de choses pour les naïfs : la police politique (la gendarmerie n'est plus rien d'autre en Belgique, sortis de là les gendarmes sont totalement incompétents, ainsi que le démontrent brillamment la mort des petites filles, les tueries du Brabant et l'évasion Dutroux), la police politique donc, sous tous les cieux et sous tous les régimes, fabrique des assassins capables d'écraser des innocents désarmés sur ordre beuglé. C'est pas eux, c'est le chef, c'est pas lui, c'est le Commandant, c'est pas moi, c'est le facteur. Pour justifier toute cette bestialité, un gradé ne s'était du reste pas gêné pour colporter la rumeur selon laquelle les "forcenés" étaient armés (!).
 Parmi nous, la jeune blonde du voisinage, venue nous rejoindre parce que l'idée du camp l'horrifie, se détourne et se met à pleurer. Personne n'est vraiment à la fête, mais de là à sangloter... J'essaie de la réconforter. Elle relève la tête et souffle sans me regarder : Je viens de reconnaître mon meilleur ami dans les gendarmes...
 Les pittbulls ont sauté hors du combi, bottés, casqués, visière baissée, la matraque à la main, en arc de cercle. Bernadette les a interpellés de manière très didactique, vous savez la méthode socratique : Vous trouvez normal ce qu'on vous fait faire ? Vous trouvez normal d'enfermer des enfants pendant des mois là-dedans pour les expulser après... Enfin tout ce qu'on dit dans ces cas-là. Ils nous regardent, qui ricanant, qui haineusement, qui sans nous voir. Ça m'énerve : Vous ne pouvez pas nous parler ? Ça vous est interdit ? Mon regard croise celui d'un petit jeune aux joues rondes. Ses yeux cillent. Derrière sa visière, il est malheureux comme les pierres. Il fait comprendre par mimique que, bien entendu, j'ai mis dans le mille : ils ne peuvent pas parler. Il n'est pas d'accord avec ce qu'on leur fait faire, mais voilà, c'est comme ça qu'il gagne son bœuf. À son désarroi, on peut parier un contre mille que c'est l'ami de l'autre, là, tantôt, qui est en train de vivre l'humiliation la plus douloureuse de sa jeune existence.
 Les jeunes se sont assis aux pieds des flics. Ils crient, la main levée : Nous sommes tous des enfants d'immigrés. Première, deuxième, troisième génération !
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Le paradoxe citoyen
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 Deux petites filles retrouvées juste à temps, deux autres mortes : trois cent mille personnes, une fois. Des milliers d'existences piétinées, des enfants massacrés, un petit somalien à la broche et tous ceux qui vont bientôt défiler derrière ces grilles : personne. Si nous étions deux cents, tiens, ne fût-ce que deux cents, ce ne serait pas aussi pathétique. Le film Fahrenheit 351 me revient. Des clandestins qui se regroupent maigrement dans les sous-bois pour mémoriser le contenu des livres interdits.
 Il est trois heures, il faut partir, nous attendons l'extrême limite, trois heures vingt, nous nous éloignons vers le carrefour, les autres dans le dos, tournés vers les gendarmes.
 En arrivant à la maison, on téléphone : arrestation judiciaire pour les "occupants", - donc procès - détention administrative pour les manifestants extérieurs, qui seront tabassés, menottés et photographiés comme des repris de Justice, pour la facilité du Commandant de gendarmerie. Sous quel prétexte ? Obstacle à l'action des forces de l'ordre.
 Janny me téléphone : On t'a reconnue à la télé. C'est bien d'avoir fait quelque chose. Nous ici, on jubile ! Comme ils sont courageux, dis !
 Je trouve aussi. Courageux et bien gentils.
 Il y a longtemps, très longtemps, les Américains venaient de libérer ma ville. Nous les enfants, nous avions joué toute la journée dans la rue. La nuit était tombée et j'étais restée seule sur le bord du trottoir à regarder la lune qui naviguait entre les nuages. Je crois bien que je pensais à la mort. Toute cette mort qui nous environnait, tapie dans les caves. Mon père est arrivé sans bruit derrière moi et m'a prise dans ses bras. Pour moi c'était haut. Et chaud.
 Mon père devinait toujours ce que je pensais. Il m'a dit : La guerre est finie, Chiquet, tu vas pouvoir vivre toute une vie...J'ai voulu savoir si je ne risquais pas de connaître la fin du monde. Non, m'a-t-il assuré, ce serait pour dans des centaines de millions d'années, nous aurions tous disparu depuis longtemps. Ca ne me consolait qu'à moitié : j'aimais tant les coccinnelles, les oiseaux et la lune, et puis mon père aussi, et ma petite sœur et mes copains de foot. Mais enfin, l'autre moitié, c'était bon : j'allais vivre ma vie et cette horreur ne reviendrait jamais. Tous le disaient et le répétaient : plus jamais ça.
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Chiquet Mawet
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1) Michel avait les mains levées en l'air pour montrer ses intentions non-violentes. L'aurait jamais dû les lever, les pittbulls en ont profité pour lui enfoncer une matraque dans le ventre et lui asséner sur la tête un coup qui a déboité l'occipital.


 



 

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