chômeur, pas chien !

Apprendre
à se parler

 Chômeur, pas chien ! a dressé un inventaire provisoire de revendications à faire valoir ensemble auprès des différentes instances de pouvoir. Ces revendications, notre collectif ne les a pas sucées de ses innombrables pouces : c'est en entrant en contact avec vous, dans les files de pointage, à l'espace-rencontre du mercredi au Carlo Levi, que nous avons pris connaissance de l'étendue réelle des dégâts, de ce qui était le plus cruellement ressenti, d'une situation absolument anormale dans un pays qui continue à se prétendre démocratique.
 C'est de cela que nous nous sommes inspirés pour formuler des exigences. Avant de les structurer dans un programme que nous rendrons public à l'automne - et autour duquel nous coordonnerons nos actions - nous les soumettons au feu roulant de critiques et des questions qui viennent à l'esprit de personnes isolées ou membres de différentes associations ou institutions extérieures.
 Et bien, on peut dire qu'on ne s'emmerde pas. Contrairement à un préjugé répandu, les gens ne sont pas des cons : ils voient clair, pensent à des tas de trucs inédits, sont attentifs, accueillants, sympas...
.
À Charleroi...
.
 Le 9 juin, nous étions chez nos amis carolos de Chômeurs actifs et nous n'avons pas perdu notre temps. D'abord, parce qu'on les aime bien, c'est un plaisir de se retrouver. Ensuite, parce que leur association, beaucoup plus ancrée dans l'univers syndical, développe des points de vue forcément différents. Autour de la table, les gens faisaient état d'expériences et d'une réflexion sur la vie économique que nous n'avons pas... La présence d'ex-travailleurs dans la grande industrie, aujourd'hui licenciés, apporte une tonalité qui ne nous est pas familière.
.
Le pouvoir ouvrier
et le vide chômé...
.
 Ce qui a de plus surprenant, c'est la nostalgie du boulot manifestée par les ouvriers qui étaient politiquement ou syndicalement actifs : l'entreprise, c'était leur lieu de parole, l'endroit où ils pouvaient faire chier les patrons. Aujourd'hui qu'ils sont chômeurs, beaucoup ont l'impression de ne plus compter, d'être des moins que rien, de n'avoir plus rien à dire. D'être morts socialement et politiquement. Léopold clame son désespoir avec une incroyable énergie : Je ne suis plus rien, je suis foutu, je suis un homme mort. Il doute qu'il puisse retrouver un champ d'action à la mesure de ses frustrations dans les luttes de chômeurs. Par contre, Walter, lui, conserve une gouaille dont il a manifestement tiré parti quand il était délégué syndical à Carterpillar. Une distance aussi, qui fait de lui un admirable narrateur. On l'écouterait des heures raconter son usine. C'est Mars, Jupiter ou pire. Une planète inhumaine et absurde, où les ouvriers ne sont pris en compte que quand ils résistent. Avec lui, on entre progressivement dans une zone de la réalité méconnue : certains ont vécu ou vivent encore l'entreprise comme le seul espace de réappropriation du pouvoir. Et c'est vrai, qu'en dehors, il n'y a, à première vue, pratiquement plus moyen d'établir de rapports de force : les politiciens sont inaccessibles, interchangeables et caoutchouteux. Leur discours est électronique, vide de sens, virtuel. Dans les administrations, les fonctionnaires fonctionnent et les employés s'écrasent. La grande difficulté, l'aridité du combat mené par les chômeurs, c'est de trouver le lieu et les formes de l'affrontement qui fera valoir et imposera leurs revendications. Au travail, le personnel des entreprises se trouve sur le terrain même de la violence qui lui est faite. La résistance peut prendre des formes immédiates, concrètes : quand un délégué syndical, d'accord avec les ouvriers, arrête la chaîne au département peinture de Carterpillar parce que Tout au matin, les gars étaient tout jaunes, les filtres ne fonctionnaient plus, pas adaptés, pas entretenus, il reprend l'initiative et la rend aux véritables acteurs de la production. À ce moment, même si tout le monde sait que ça ne va pas durer, même si ce n'est dans la vie du monstre industriel qu'un minuscule incident, ceux qui se croisent les bras et défient la direction redeviennent maîtres d'eux-mêmes, de leur vie. Ça ne durera qu'un court instant, peut-être, mais quelle fête, quel soulagement, quelle fierté retrouvée ! Ça vous retape un homme.
 Le chômeur soumis à un interrogatoire gestapiste, entre ses quatre murs, est seul. La seule chaîne qu'il puisse arrêter, c'est sa machine à lessiver. Reprendre la maîtrise des événements, ce serait virer l'inspecteur, mais les suites se décideront hors de sa portée, dans des endroits qu'à la limite, il ignore. Pour lui, la violence sociale, c'est partout et tout le temps. Pas de pause. Évidemment, dans les usines, l'épuisement physique et nerveux asservit aussi les corps et les esprits. Évidemment la technologie moderne et la pression du chômage donnent l'occasion aux patrons et aux chefs de renforcer leur inacceptable tyrannie. Évidemment, dans les circonstances actuelles, on vire tout ce qui redresse la tête. Et donc Walter. Mais, comme il dit, il les aura rendus fous. Et manifestement, cette certitude ne contribue pas peu à le maintenir en forme.
 C'est en parlant avec eux, que tout d'un coup on réalise cette vérité : dans un système d'oppression, il n'y a de force et de soulagement possibles que dans le combat. Seulement, ça, c'est un truc qui ne se prêche pas : il se communique dans l'échange. Les chômeurs écrasés et résignés seraient vachement retournés s'ils avaient l'occasion d'aller boire un pot avec des durs de ce style. En parlant avec eux, on se rend compte à quel point les chômeurs et les travailleurs ont intérêt à se rencontrer et à réfléchir ensemble sur des stratégies communes à adopter face aux abus du pouvoir économique et à l'hypocrisie du monde politique.
.
L'utopie,
c'est remettre à demain...
.
 Une autre leçon à tirer de la rencontre avec nos amis carolos, c'est que les exigences et les revendications des chômeurs, qui s'expriment partout avec une déconcertante unanimité, seront condamnées à s'effacer sous la poussière de l'utopie si les chômeurs ne sont pas convaincus de leur droit à les faire admettre maintenant. C'est maintenant qu'ils vivent, maintenant que les gestionnaires de l'économie choisissent de les précipiter dans la misère, maintenant que le pouvoir politique met tout en œuvre pour les culpabiliser, les criminaliser et les faire disparaître de la circulation. C'est maintenant qu'ils doivent se battre. L'injustice et l'inhumanité deviennent chaque jour plus radicales. Si nous voulons exister demain, nous devons résister radicalement. Ce qui serait utopique, ce serait d'espérer passer entre les gouttes en attendant que les fauves s'attendrissent : de mémoire de citoyen, ça ne s'est jamais vu. Les progrès sociaux n'ont jamais été des cadeaux du pouvoir, mais toujours des victoires d'hommes en lutte.
 Cette vérité devrait inspirer tous ceux qui militent pour une société humains admis. À l'extérieur ou à l'intérieur des syndicats.
 En attendant l'heureuse issue de cette réflexion, nous remercions les copains de Charleroi pour l'échange passionnant qu'ils nous ont permis de vivre.
 À se revoir. À agir ensemble. À coordonner nos agendas. Bises.
.

Chômeur, pas chien !
 
 

 

Libertaire Anarchiste

Anarchisme Franc-Maconnerie

editions libertaires


libertaire