alternative libertaire - chômeur, pas chien !
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L'espace rencontre

 Un lieu nécessaire, qui accueille les familles de gauche les plus disparates. Le sourire d'Évelyne au bar en a retapé plus d'un, les joueurs de billard tissent autour de nos conspirations un filet de sécurité rocailleux comme un torrent et Brill nous promet à chaque signe d'énervement un oasis de calme et de tranquillité dès que le premier sera refait, ce qui ne saurait tarder.
 Nous y sommes comme chez nous, c'est là que l'espace-rencontre de Chômeur, pas chien ! se tient, tous les premiers mercredis du mois, de douze à quatorze, parfois quinze heures.
 C'était hier, et par une de ces coïncidences qui tombent tous les six mois, le premier mercredi était aussi jour de pointage, pour nous, jour d'intervention dans les files. Cette fois-ci, on distribuait des tracts invitant à la fête et les journaux Chômeur, pas chien ! Je sais bien que nous réclamons la suppression des pointages, mais si nous l'obtenons, on peut se demander où nous rencontrerons les autres. Le pouvoir est à mille années-lumière des gens, d'accord, mais parfois, il ne manque pas d'intuition : s'il est un peu malin, c'est à cette demande-là qu'il accéder en premier... Comme ça, nous serons dans une purée noire, et les Nancy, les Charlotte, les Yves et les Christiane resteront dans leur coin, seuls face aux inspecteurs de l'ONEm que plus rien ni personne ne sera en mesure de brider. Déjà comme ça...
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Nancy et sa petite fille...
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 Nancy, avec sa petite fille d'un an est venue nous rejoindre. C'est une fille gaie, aux yeux pétillants, un éclat de rire toujours en réserve dans la gorge. Oui, elle est d'accord de soutenir nos actions, mais jamais sans ma fille, elle vient partout avec moi. Au seul nom de l'ONEm, Nancy pâlit : elle l'a rencontré sous la forme d'un inspecteur, qui n'a pas eu la courtoisie de se présenter, l'a cuisinée avec un art consommé sur comment elle pouvait se retrouver enceinte de six mois sans co-habiter. Lors de la visite, Nancy n'était pas seule : un copain était dans sa cuisine. Il a dû ou cru devoir décliner son identité. Était-ce lui le père de l'enfant ? Ce n'était pas lui ! Mais alors, pourquoi ce ventre ? Ce n'était quand même pas venu tout seul ? -C'est un enfant du samedi soir, a répondu Nancy. Enfant du samedi soir, a acté le fonctionnaire. Un joli nom pour un joli bébé : Saturday night. Bien entendu, à partir de telles prémisses, on était bon pour une perquisition en règle : non-ce-n'est-pas-une-perquisition-puisque-la-personne-est-d'accord. Tout retourné, il a. Nancy ouvrait armoires et tiroirs, lui retournait les petites culottes pour voir si un effronté caleçon ne s'était pas glissé dedans. Visite de la salle de bain, tiens-tiens ! des rasoirs jetables ! Les jambes lisses de Nancy n'y changeront rien, très mauvais. De la tête aux pieds, Nancy est jeans... mauvais, ça, pire : cherchez le bonhomme. Taille XL, en plus. Nancy a beau protester de sa grossesse avancée, exécrable. Et la grossesse, ça se passe bien ? s'enquiert l'ordure. Oui, oui, hein, qu'est-ce qu'on dit dans ces cas-là ? Tout content, qu'on est, de revenir à des échanges un peu hominidés. Oui, comme toutes les grossesses. - Pas malade, même au début ? Là, si Nancy avait pu savoir jusqu'où des êtres humains sont capables d'aller dans l'ignominie quand ils sont sous pression salariale, elle se serait méfiée, mais la pauvre n'était pas initiée : Ben si, des nausées, comme tout le monde... - Ha-ha, malade, alors ? Un sifflement retentit dans la tête de Nancy. Ça sent le lasso. Si toutes les femmes enceintes qui ont des nausées devaient être déclarées malades... et pour appuyer ses dires, elle ajoute : Une seule fois, je me sentais si mal que je suis allée à l'hôpital. C'était un dimanche. Je suis restée deux heures. Le lasso s'abat et s'enroule : Votre carte ? Vous avez indiqué un "M" sur la carte ? - Mais c'était dimanche ! - Rien à voir, fallait écrire un "M", vous tombiez sur la mutuelle.
 Quand il est parti sur de vagues menaces, -Vous aurez de nos nouvelles !, Nancy épouvantée ne savait plus que penser. C'est trois mois après l'accouchement qu'elle en a eu : 26 semaines de suspension (dont quatre effectives) et 50.000 francs à rembourser, parce qu'elle aurait dû être sur la mutuelle depuis le fameux dimanche nauséeux jusqu'à la fin de la grossesse.
 L'éclat de rire en réserve dans la jolie gorge de la jeune maman s'est mué en sanglots : Et ma fille, qu'est-ce que je vais lui donner à manger ? - Ce n'est pas mon problème, Mademoiselle, a répondu l'employée -faut savoir être dur, sinon les pauvres vous montent sur la tête-, fallait y penser avant.
 Au syndicat, d'une employée revêche l'autre : Vous avez signé vos déclarations ? -Ben oui, reconnaît la coupable. - Nous ne pouvons rien pour vous, c'est foutu d'avance.
 Qu'est-ce que Nancy a signé qui perd son affaire ? Qu'elle était mère célibataire ? Qu'elle ne vivait avec personne ? Qu'elle s'était rendue à l'hôpital un dimanche parce qu'elle ne se sentait pas bien ? Peut-être a-t-elle déclaré autre chose sous l'effet de la panique, allez savoir : un chômeur n'a pas accès à son dossier.
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Ça défile...
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 Une autre était absente lors d'une visite domiciliaire. Sa mère, gravement malade au lit. L'inspectrice a sonné, re-sonné, tambouriné. La malade s'est tirée de son lit jusqu'à la fenêtre. Ouvrez, l'a sommée la pisteuse, sinon il va en coûter des fortunes à votre fille.
 La mère affolée a ouvert, subi un feu roulant de questions odieuses, ne sachant que dire ou ne pas dire pour ne pas nuire à sa fille. Le jour même, elle a fait une rechute, quelques temps après, elle mourait. Ce n'est pas le problème de l'ONEm, n'avait qu'à pas se trouver là, et puis, de toutes façons, faut bien mourir un jour, surtout quand on est malade, non ?
 Un artiste-peintre de Grace-Hollogne, suspendu pour "cohabitation non-déclarée" retombe à quarante ans sur la bosse de ses vieux parents. Il n'y résiste pas et se pend. Les gens ont les nerfs fragiles, s'pas, Monsieur Detihioux ?
 Ça défile, on n'en peut plus. Comment des gens, braves salariés, des hommes et des femmes qui n'ont pas des canines de vingt centimètres, qui ne passent pas la journée dans leur cercueil et se nourrissent de bœuf aux prions comme vous et moi peuvent-ils se métamorphoser en Draculas copie surchargée, dans l'incognito d'une mission intra muros pendant laquelle, notez le bien, eux échappent à tout contrôle ?
 Y en a-t-il qui s'insurgent ? Qui refusent ces missions de croquemitaines sordidissimes ? Qui dépriment ? Qui demandent pardon au petit Jésus tous les soirs avant de s'endormir ? Ou à Dieu le Père avant de sauter Bobonne ?
 Le blues de l'inspecteur n'amènera-t-il aucun d'entre eux à venir ouvrir son cœur devant ses victimes au Carlo ? Ça se fait beaucoup, ce genre de clowneries, ces derniers temps.
 Et puis, ce serait un geste fort avant que cet immonde bordel n'implose sous le poids de sa saloperie.
 

Chiquet Mawet
Chômeur, pas chien !

 

 

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