FEUILLETON PHILODSOPHIQUE

Méditations
sur une bassesse
La grande confusion :
motivations, buts et moyens

En juin dernier, les responsables des comités de chômeurs de la FGTB (syndicat socialiste) et de la CSC (syndicat chrétien) liégeois, ainsi que le collectif local des Marches européennes et un collectif d'obédience communiste envoyaient un communiqué à la presse réclamant la tête de "Chômeur, pas chien !" jugé sur-représenté dans les médias... Chiquet leur répond...

La gauche fait volontiers dans le rationnel scientifique positiviste. Cela provient sans doute de ce que qu'elle a démarré historiquement en même temps que les sciences et leurs fabuleuses applications. De là, peut-être, la confusion que ses partisans les plus opposés entre eux entretiennent à propos de leur rapport au monde et à la société.
 Mais quoiqu'ils proclament, la part déterminante dans l'engagement "à gauche" échappe à toute rationalité : ou il s'agit d'un réflexe de survie de la part des opprimés, mais pourquoi veut-on absolument vivre (1), ou d'un choix moral aux motivations obscures et multiples de la part de ceux qui n'ont pas à souffrir de leur position dans la société.
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Les fins échappent à la raison
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 D'abord, pourquoi veut-on vivre ? Réponse : parce qu'on vit. Même en le conservant volontairement flou et général, n'importe quel inventaire des raisons de vivre évoque une somme d'efforts épuisants, d'attentes déçues, de triomphes sans lendemain, pour finir inexorablement par le couic final. Dans les moments de déprime, qui ne s'est demandé à quoi rimait cette sinistre farce et quelle force démoniaque le poussait à rester en scène ? Le monde est, sans raison autre que lui même, nous sommes dedans, tantôt vivants, tantôt compost, et par une emmanchure tordue de l'évolution, capables de réfléchir notre situation, de nous en réjouir ou d'en souffrir.
 Dans tout ça, la rationalité consiste à tenir des comptes sur les rapports qui existent entre un événement et ce qui l'a amené à prendre la tournure qui est la sienne. À force, la rationalité produit le rationalisme, système de pensée niant la légitimité d'une réflexion qui ne chercherait pas systématiquement à établir ce type de liens et à éprouver leur solidité.
 La solidité d'un lien causal se vérifie en gros par la simulation artificielle des causes. Si elles produisent de manière manifeste et automatique l'effet dont au sujet duquel, bingo, on a juste. Ce sont ces simulations-là qui ont mis les sciences au service de l'homme : l'existence des énergies de liaison qui créent la matière a été par exemple brillamment démontrée devant l'auditoire universel à Hiroshima. Tous les peuples de la terre en sont restés baba et, effet secondaire non-négligeable, ils ont définitivement acquis la conviction que vraiment les Blancs, surtout de la sorte américaine, sont les plus forts.
 Cependant, la démarche rationnelle n'est pas la seule procédure permettant d'inviter les causes à se manifester à la demande. Pour que les hommes soient parvenus jusqu'à nous, faut croire 1) qu'ils ont toujours été capables de démarches rationnelles pour ce qui tombait sous les sens et 2) qu'en ce qui concerne les causes invisibles, leurs interprétations, foireuses selon nous -analogiques, magiques, intuitives-, ont produit des résultats assez encourageants pour leur donner le courage d'affronter la suite.
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Les temps modernes
ou le triomphe de la déraison
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 Le film accéléré des temps présents assène au spectateur objectif et médusé l'irréfutable démonstration que plus tu prétends à la rationalité, plus tu deviens zinzin.
 Du haut de notre arrogance européenne, nous sommes souvent incapables de percevoir à quel point nos démarches les plus apparemment rationnelles, celles que nous honorons du label d'efficacité, obéissent à des forces indomesticables. La vie est une création continue, le surgissement permanent de l'imprévu, quoique nous fassions et que nous prétendions poursuivre.
 Si le système actuel, mariant une irrationalité éruptive à des procédures d'assouvissement de plus en plus rationnelles, parvient à survivre aux désastres qu'il engendre, il est à craindre qu'il mette un terme au phénomène humain : programmés aussi strictement que des ordinateurs, les hommes deviendront incapables de spontanéité. En attendant l'avènement du robot humain, nous restons encore si dramatiquement vivants que nous nous hérissons à l'idée du monde à venir, dans lequel les survivants, nos petits enfants, fonctionneront sans heurt au service de l'Economie du Virtuel, jusqu'à l'heure d'être virés à la casse, ainsi soit-il.
 Si nous considérons de plus près ce siècle du grand bond en avant, il ne peut échapper à notre perspicacité que jamais les forces de la déraison ou de l'a-raison n'ont été aussi puissantes, aussi efficaces. Nous n'allons pas revenir sur l'acharnement à transformer l'ensemble de la planète en argent, c'est-à-dire en rien d'autre qu'en un signe dénué de toute réalité, nous n'allons pas épiloguer sur l'incapacité apparente de l'être doué de raison à tenter la liaison entre une volonté de vivre, encore manifeste, et les processus suicidaires que génère le système auquel il adhère, nous allons plutôt cette fois aborder la face intime de la déraison révolutionnaire...
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Le monstre des profondeurs
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 On entre en résistance par amour. L'entreprise révolutionnaire, qui nous semble devoir racheter l'aveuglement et la douleur impuissante qu'exsude notre Histoire, puise sa force dans un terreau profondément irrationnel : pourquoi des individus perdraient-ils leur vie maintenant dans un combat dont le but est de faire demain de ce monde un jardin plutôt qu'une arène ? (2) Pourquoi préfère-t-on une représentation du monde à son intérêt immédiat ?
 La gauche maternante doit fournir de tels efforts pour s'opposer au courant prédateur que raison, sciences et techniques n'y suffisent pas. Elle n'a jusqu'ici pas réussi à abolir l'ordre des fauves et à instaurer durablement une communauté fondée sur la sollicitude. Et c'est là où elle a été le plus loin dans l'entreprise qu'elle a périclité le plus tragiquement : l'histoire de l'Union soviétique est tristement comparable à un château de sable dressé à marée basse. À peine retiré, l'ordre de la prédation et de l'oppression est revenu au galop et a tout avalé.
 L'impeccable analyse marxiste du système capitaliste (remonter aux causes de déplorables effets sociaux), qui a servi à l'élaboration d'une stratégie révolutionnaire (comment peser sur les causes pour changer la société) n'a pas réussi à dénouer l'étranglement du boa qui mène la danse. L'explication n'est pas seulement dans le défi insensé que représentait un bouleversement aussi radical mené volontairement sous le feu du monde capitaliste : quiconque a séjourné dans un pays "socialiste" et s'est efforcé de dépasser les contacts institutionnels, a pu s'apercevoir que sur un nouveau canevas économique et politique, les lois de la compétition dessinaient les mêmes rapports de domination et d'aliénation que ceux qui prévalent dans le système capitaliste.
 Il apparaît, a posteriori, que les forces qui ont piloté la Révolution vers l'iceberg fatal, étaient engendrées par le besoin de pouvoir et de domination, fortifié par une culture millénaire de l'écrasement des uns, la masse, par les autres, les plus capables, les plus malins, les plus "loyaux". L'élite, hein.
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Connais toi toi-même
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 La réflexion sur les déchirements qui vouent aujourd'hui la gauche à l'insignifiance, conduit à un premier constat : les différents regroupements sont loin d'être conscients des fantômes qui hantent leurs combats.
 Les individus attirés par les théories de gauche ont en commun ceci que quelque chose dans leur histoire personnelle les a inclinés à préférer une représentation familiale de la société à celle d'un champ de bataille. Quand je dis "familiale", je veux simplement évoquer de manière imagée cette disposition encore survivante qui pousse les membres d'une même famille à considérer que les autres sont là de plein droit, qu'ils ont droit à la même nourriture, à la même chaleur, au même confort et aux mêmes soins, qu'en cas de pépin, on se relaie aussitôt auprès de celui qui bat de l'aile et que les grands doivent protéger les petits.
 Il faut admettre que ce n'est là qu'un préférence, un désir. Beaucoup préfèrent l'image d'une société guerrière où ils vont pouvoir-devoir faire preuve de leur force, de leur détermination et de leur dureté. C'est du reste la préférence qu'encourage et nourrit le système actuel. Quand Le Pen affirme que le sport est de droite, il a évidemment raison : ce que nous appelons sport et qui permet de suspendre des milliards de gens pendant un mois au feuilleton du Mondial, cultive en nous le désir de vaincre donc d'écraser l'autre, de l'humilier, d'apparaître comme le seul ayant droit à l'attention, à l'existence, la vraie, pas celle qui se traîne au ras d'un caddie de supermarché.
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Les grains de sable de la vie
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 Le hic, c'est que partisans de l'une ou l'autre image de la société désirable ne sont pas tous impeccablement conçus pour s'intégrer à la machine qui prétend rouler vers leur paradis. Il y a des aspirants guerriers lamentablement sensibles, qui se réveillent un jour en train de sauver qui il leur aurait fallu perdre, et des aspirants à la solidarité socialiste qu'on surprend en train de pousser les petits copains dans la merde pour se faire mousser.
 À gauche, nous ne pouvons que constater entre les différentes familles une guérilla épuisante qui mine des forces déclinantes.
 La vie exige de la matière un effort d'organisation supérieur à la mort. Dans cette perspective, les orientations qui prétendent la servir devraient d'abord développer la conscience claire du but poursuivi et de la nécessité de conserver à ce but la priorité sur les stratégies : on n'accroît pas la liberté en renforçant les aliénations, on ne construit pas un avenir radieux sur un présent massacré.
 Nous devrions d'autre part cesser de nous comporter comme si pour atteindre un but, il n'existait qu'une voie. Cette conception linéaire du chambardement révolutionnaire reflète l'uniformisation des concepts propres à la mentalité industrielle. Or, c'est cette mentalité-là qui est bel et bien en train de nous perdre : la vie est dans la diversité. On peut converger vers le lieu de rendez-vous par des chemins différents.
 C'est là que les fractures et les conflits entre les groupes de gauche prennent un relief particulièrement troublant : tout se passe comme si les divergences dans la conception des moyens nous permettaient de retomber avec soulagement dans les réflexes de reptiles. Le combat démesuré pour une autre vie se replie médiocrement sur la compétition classique : nous sommes en plein Tour de France dopé, maquillé, truqué. Un mauvais spectacle pour consommateurs de merde.
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Le bon choix
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 Ceux qui jouent à ce jeu minable devraient réaliser qu'ils n'ont pas fait la clarté sur les motivations qui les animent : ils veulent avant tout prendre le dessus, être les seuls importants, ceux sans qui rien ne peut advenir de bon.
 Les fins poursuivies sont la projection sublimée de nos motivations. Si elles s'entêtent à se dérober à notre approche, c'est qu'elles restent mêlées à d'autres, inavouées, la plupart du temps inconscientes, mais dont la puissance l'emporte sur celles qui sont affichées.
 À l'intérieur de la gauche, ceux qui prennent la responsabilité de diviser, de juger et de condamner les "frères ennemis" s'inscrivent en fait dans la guerre pour le pouvoir et l'oppression que légitime la droite.
 L'état de désunion bien connu est l'illustration d'un malentendu : non, ce n'est pas la construction d'un autre avenir qui mobilise, mais la volonté d'être les seuls à diriger la guerre et à s'y illustrer. Que Vande Lanotte, Kohn Bendit et tant d'autres occupent aujourd'hui les positions qu'ils ont investies n'a rien d'étonnant, c'est vers là qu'ils tendaient dès le départ.
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Engagement,
le tremplin des battants ?
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 Il y a, à gauche, un pari sur l'imaginaire, sur un autre possible, né du refus de la réalité. Ce refus peut jaillir de l'excès de souffrance, de la peur, de l'indignation, de la compassion outragée. Mais sa vraie spécificité, à gauche, gît dans l'opposition irréductible à l'écrasement des uns par les autres : non, nous ne jouerons pas à ce jeu cruel, la Nature y suffit.
 Chacun gagnerait du temps à se demander pour quelle raison il choisit cet engagement-là plutôt que celui des partisans du système actuel. Tous ceux qui en réalité veulent se faire une place au soleil en instrumentalisant autrui ont tout à gagner en changeant de camp : même si les places sont chères en face, elles sont plus confortables pour dorloter son ego et s'extraire de l'universelle purée de crabes.
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Chiquet Mawet
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 1) Cette question n'est pas oiseuse : l'écrasement et la menace grandissante de développements mortels laisse la plupart des victimes ciblées dans un étonnant état d'apathie. On ne se bat bien que pour ce qu'on aime. Il faut aimer la vie pour vouloir la garder.
 2) Et, question subsidiaire que nous ne développerons pas ici, pourquoi sont-ils incapables d'imaginer un jardin aussi excitant qu'une arène ? Dès qu'on se met à obéir aux forces qui nous poussent à protéger plutôt qu'à détruire, fatalité ou défaut de conception, on se met à bêtifier, à jouer les pères-la-vertu, à virer curetons ou nonettes.
 



 

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