ALAIN BIHR

Les médias outils
de dépolitisation

En transformant le monde en un spectacle que le public est tenu de seulement contempler passivement, les médias fonctionnent comme de formidables machines à dépolitiser le corps social...

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La manière dont, dans leur immense majorité, les médias ont rendu compte des récents mouvements sociaux (notamment les grèves de novembre-décembre 1995 et la mobilisation des chômeurs du début de l'année) a confirmé, après d'autres épisodes (lors de la crise et de la guerre du Golfe), le rôle de "chiens de garde" qu'ils jouent au sein de l'ordre social actuel.
 Si ce rôle saute aux yeux dans ces moments exceptionnels d'épreuves de force, où des millions de gens descendent dans la rue des jours durant pour contester le pouvoir, il ne doit pas faire oublier l'effet moins visible mais plus insidieux qu'ils produisent à longueur d'années, lorsque l'ordre règne sans contestation ouverte, si ce n'est sans grogne ni ressentiment.
 Car les médias ne se contentent pas de contribuer, par leur désinformation, leurs dénigrements, leurs mensonges mêmes, à rétablir l'ordre lorsque celui-ci est troublé par des mouvements sociaux. Ils contribuent plus fondamentalement à créer les conditions qui rendent proprement exceptionnels de pareils troubles. Dans leur fonctionnement actuel, par toute une série d'effets pervers, ils sont devenus de formidables machines à engendrer la passivité politique du corps social.
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Le spectacle du monde
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 Ce qu'il faut incriminer ici en premier lieu, c'est la manière dont les médias, et tout particulièrement la télévision, transforment le monde en spectacle. Les différents procédés de la mise en scène médiatique du monde sont assez bien connus : choix des aspects les plus spectaculaires (en particulier les plus dramatiques) de l'actualité (cf. L’image du jour) ; privilège accordé à l'image sur le texte, au vécu (au témoignage, au récit, au pathos) sur l'analyse et le commentaire ; réduction de l'actualité aux faits et aux paroles de quelques grandes "vedettes" de l'économie, de la finance, de la politique, du showbiz, de la religion ou du sport ; amplification du devenir-spectacle de bon nombre de pratiques sociales elles-mêmes, y compris la politique et la culture. Le tout concourant à un effet de déréalisation projeté sur un écran par ailleurs envahi par la publicité, les variétés, les fictions en tout genre, l'actualité mondiale prend elle-même un aspect irréel. Loin de nous faire pénétrer dans le monde, de nous rapprocher de lui, les médias nous coupent de lui, nous en éloignent.
 En parodiant (et en inversant) une thèse célèbre de Marx, on pourrait dire que ce que les médias proposent, c'est non pas de transformer le monde, pas même fondamentalement de le comprendre, mais bien de le contempler passivement comme un spectacle permanent par eux monté, un spectacle qui joue tous les jours à guichets fermés.
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L'opacification du monde
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 Car - second effet pervers - par leur manière même de nous le présenter, les médias sont, pour la plupart, bien incapables simplement de nous faire comprendre la marche du monde. On pourrait dire qu'ils produisent un effet d'opacification du monde, le rendant littéralement incompréhensible, impénétrable, insaisissable.
 Il faut ici incriminer plusieurs procédés coutumiers de la présentation médiatique de l'actualité. Tout d'abord, l'absence de toute hiérarchie claire et stable des valeurs : les médias excellent dans l'inversion, dans la perversion même faudrait-il dire, des valeurs ; le traitement du fait divers le plus anodin (à condition qu'il soit spectaculaire) ou d'un soi-disant événement sportif (ou culturel) passe avant l'information sur tel événement, fait, processus aux répercussions sans commune mesure avec le précédent. En définitive, tout est mis sur le même plan, tout s'équivaut, donc plus rien de valeur, puisqu'il n'y a en définitive de valeurs que dans le cadre d'une échelle des valeurs.
 Cette indifférence aux valeurs, véhiculée par la présentation médiatique du monde, n'exclut pas que les médias puissent se faire, insidieusement ou d'une manière ouverte, le relais d'une véritable vision du monde, en se transformant en ateliers de confection d'un véritable prêt-à-penser. Il suffira ici d'évoquer la manière dont la quasi totalité d'entre eux ont orchestré, depuis plus de dix ans, la litanie néo-libérale, en contribuant largement au succès de ces anti-valeurs que sont l'esprit d'entreprise, la réussite individuelle, l'argent et la finance, etc.
 Le désordre formel (le désordre dans la forme même de la présentation du monde) n'exclut pas l'adhésion à ces valeurs qui font l'apologie d'un monde précisément réduit au choc chaotique de cette guerre de tous contre tous qu'est en définitive le marché.
 Contribue également à l'opacification médiatique du monde le règne de l'éphémère qu'impose la dictature de la simultanéité : il ne faut parler que de ce qui se passe et dans l'instant même où cela se passe, en temps réel comme il est dit aujourd'hui ; véritable antiphrase qui occulte que le temps, c'est précisément la durée et non pas l'instantanéité.
 Cela exclut évidemment le recul nécessaire a une juste évaluation de l'événement, mais tout aussi bien et surtout le suivi de l'information, sans lequel la compréhension ou même la simple rétention de celle-ci deviennent impossibles. Les informations se chassent ainsi les unes les autres, s'annulant du même coup, vidant la mémoire et l'esprit du public.
 Ce qui conduit à évoquer les effets de la sur-information médiatique qui appauvrit plus sûrement encore la connaissance du monde que son contraire, la sous-information produite par exemple par la censure. Parler de tout et de n'importe quoi, de préférence dans n'importe quel ordre, est le plus sûr moyen pour que celui à qui on s'adresse soit incapable de s'en souvenir et pour faire naître dans son esprit l'idée que le monde n'est décidément qu'un chaos inextricable. Si vous en doutez, livrez vous à un exercice simple. Après la vision d'un journal télévisé, proposez à une tierce personne d'énumérer rapidement les sujets qui y ont été abordés dans l'ordre où ils l'ont été. Vous serez effarés par le degré de déperdition de l'information.
 Il faut enfin incriminer, pour expliquer leur effet d'opacification du monde, la décontextualisation de l'actualité qui sévit dans la plupart des rnédias. Ce dont il est question est rarement replacé dans le contexte spatio-temporel, socio-politique, cul-turel, etc, qui seul peut le rendre intelligible et lui donner sens. De même que l'information est le plus souvent livrée de manière brute, sans référence au contexte dans lequel elle est a été produite, sans aucune distance critique par conséquent.
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La dévalorisation des médiations politiques
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 Troisième effet pervers des médias la dévalorisation des médiations politiques traditionnelles (les associations, les syndicats, les partis, l'État lui même), ces médiations grâce auxquelles précisément l'action collective pouvait prendre forme et par l'intermédiaire desquelles le simple citoyen pouvait avoir prise sur le monde. Certes ces médiations sont aujourd'hui en crise pour bien d'autres raisons ; mais les médias ont contribué, pour leur part, à leur discrédit. Il ne s'agit pas seulement de la manière dont ils ont souligné leur sclérose ou leur dégénérescence (pensons à la manière dont ils se sont emparés de la récente série d"affaires" politico-financières, propres à alimenter leur soif de spectaculaire). Est aussi en cause la manière dont ils ont fait entrer ces médiations elles-mêmes dans une logique de spectacularisation, dans le devenir-spectacle du monde, en permettant par exemple à leurs leaders de devenir des "vedettes" médiatiques, des "héros" de l'actualité ; ou en les incitant à se lancer dans des gesticulations spectaculaires ("petites phrases", déclarations fracassantes, "coups médiatiques", etc.), toutes choses propres à accentuer la distance bureaucratique et symbolique entre la base et le sommet de ces organisations, contribuant ainsi à leur dégénérescence. Il est symptômatique de ce point de vue que l'on ait vu émerger au cours de ces dernières années, dans les démocraties occidentales, des hommes politiques qui doivent leur succès non pas à leur carrière au sein des médiations politiques traditionnelles mais précisément aux médias et à leur maîtrise des médias. Pensons par exemple à Tapie mais aussi à Le Pen en France, à Berlusconi en Italie, à Perrot aux États-Unis, etc.
 Mais il y a plus fondamental encore de ce point de vue. Non seulement les médias ont contribué à dévaloriser les médiations politiques traditionnelles, mais ils ont de plus en plus tendance à se substituer à ces médiations, à s'imposer comme la seule médiation politique possible : comme le seul lien entre l'individu et le tout social, un lien en fait réduit à sa plus simple expression, c'est-à-dire à un simple fil ou un simple flux d'ondes. Pour illustrer ce point, il suffit d'évoquer le rôle fondamental joué par les médias (et là encore particulièrement par la télévision) dans la dégradation de l'action politique en action humanitaire. Pensons par exemple aux actions spectaculaires du type Téléthon ou Restaurant du cœur, Un paquet de riz pour la Somalie, ou Une pensée pour Sarajevo (ndlr AL : voir le voyage des parents Russo dernièrement en Afrique...).
 Dans tous ces cas, l'individu est visé en tant que personne privée, elle-même décontextualisée (considéré en dehors de son contexte social), invitée à ou plutôt sommée de se mobiliser pour d'autres personnes privées. Il serait plus juste de dire qu'elle est sommée de s'immobiliser devant son écran, l'action qui lui est proposée se réduisant le plus souvent à l'envoi d'un chèque ou au versement de quelques larmes... Le sujet collectif, sans lequel il ne peut y avoir d'action politique, se trouve réduit à la pseudo-communauté médiatique, qui n'a en fait plus rien en commun qu'un réseau qu'elle ne contrôle en rien.
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L'atomisation devant l'écran
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 Cela suggère un quatrième effet pervers des médias, tout aussi désastreux du point de vue de la capacité du corps social à se mobiliser politiquement : son atomisation sous l'effet de la privatisation de la vie sociale et d'un individualisme grandissant. Sans doute les médias ne sont-ils pas les seuls ni même les principaux facteurs de ce processus qui tient fondamentalement aux rapports de production actuels. Mais les médias y ont apporté une contribution spécifique. Le propre des moyens de communication de masse modernes est en effet de permettre la communication entre des individus isolés, coupés les uns des autres. En fait ils instituent une communication non seulement unilatérale, qui place le récepteur dans la situation de ne pas pouvoir se faire lui-même émetteur en modifiant le message reçu, donc qui le coince dans son isolement ; mais de plus une communication qui n'est pas fondée sur la participation à une action collective (travailler, habiter, lutter) ni à groupe concret (la famille, l'équipe de travail, le voisinage, la section syndicale ou le groupe politique) mais qui se réduit au simple branchement sur le réseau de diffusion de l'information au sens large. Ils confortent ainsi la coupure grandissante entre les individus qu'imposent précisément les rapports de production actuels.
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La dévalorisation du jugement personnel
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 Je terminerai en soulignant un dernier effet pervers des médias qui a été jusqu'à présent peu relevé par les spécialistes de l'analyse des médias, en l'occurrence ce qu'on pourrait appeler la dévalorisation de l'expérience politique immédiate. L'emprise des médias se mesure en effet aussi, et peut-être même surtout, au fait qu'ils ont fini par s'imposer comme la médiation indispensable à la formation du jugement politique de l'individu ; j'entends par là sa capacité à comprendre le fonctionnement de la société globale, mais aussi à se former une idée sur ce que ce fonctionnement pourrait ou devrait être, à se repérer en conséquence sur la scène politique, etc. On retrouve là d'ailleurs un des présupposés fondamentaux de la démocratie moderne, à savoir que le citoyen se doit d'être formé politiquement, et que cette formation suppose l'information ; les médias se sont emparés de ce présupposé en imposant l'idée qu'eux et eux seuls étaient capables d'informer et donc de former le citoyen. Ce faisant, ils ont, à mon sens, dévalorisé l'expérience politique et le jugement politique que tout un chacun peut acquérir immédiatement au sein de sa famille, sur son lieu de travail ou son lieu d'habitation, dans les relations sociales quotidiennes et ce qu'elles laissent inévitablement transparaître des rapports d'exploitation, de domination, d'aliénation qui structurent nos sociétés, mais aussi des transformations possibles et souhaitables de ces rapports. Si les médias fonctionnent comme appareils idéologiques (en masquant et justifiant à la fois ces rapports d'oppression), c'est d'abord et fondamentalement par leur dévalorisation de cette expérience politique immédiate.
 Il faudrait détailler ici les mécanismes par lesquels s'opère cette dévalorisation. Je me contenterai d'en signaler quelques uns : l'ignorance pure et simple de cette expérience qui, par elle même, équivaut à sa délégitimation (quand donne-t-on la parole à des gens de peu pour leur faire parler simplement de leur vie et de ce qu'ils savent et pensent du monde ?) ; sa "folklorisation" ou sa raillerie (par exemple dans les fictions, ou lors des séance de radio trottoir ou de reality show) ; ses modes de confrontation aux discours officiels ou savants, qui placent cette expérience au mieux en situation d'illustration parcellaire et confus de ces derniers et qui, le plus souvent, sont destinés à la discréditer, à la faire apparaître comme une simple opinion sans fondement ni légitimité.
 En transformant le monde en un spectacle que le public est tenu de seulement contempler, sans d'ailleurs la plupart du temps rien ne pouvoir y comprendre ; en dévalorisant les médiations politiques traditionnelles comme en s'instituant en médiation politique unique qui ne médiatise en définitive que le voyeurisme ; en contribuant à atomiser le corps social ; en coupant chacun de la capacité à former son sens politique au gré de son expérience quotidienne de l'oppression, les médias fonctionnent de nos jours comme de formidables machines à dépolitiser le corps social, largement responsables de l'atonie actuelle de nos sociétés démocratiques. Comment comprendre sinon cette formidable contradiction apparente que tout un chacun peut constater au quotidien : la passivité du corps social croit à la mesure de son information médiatique ? Alors que le spectacle du chômage, de la misère, de la guerre, des génocides même nous est offert en continu, et de plus en plus en direct, alors que l'information à leur sujet est surabondante, le nombre et la radicalité des actions destinées à s'y opposer, ou plus largement à ouvrir la voie à un autre monde, sont allés diminuant ces dernières années, en dépit de quelques sursauts.

Alain Bihr
À Contre Courant
1 rue Hugo à 52100 Bettancourt

Le titre original de l'article est "Les médias comme appareils de dépolitisation".
Les intertitres sont de la rédaction d'AL.



 

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