Défence

des services publics

ou défense de l'Etat ?
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Privatisations, offensives contre le service public...
La politique néo-libérale qui doit permettre à nos industriels de se placer sur le terrain de la concurrence internationale (sans faux frais et sans impôts excessifs), ne fait que commencer.
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Face à ces attaques, la résistance s'organise. Elle s'exprime par des manifestations et des grèves dans lesquelles on retrouve des salariés des services publics. Ces mouvements sont aussi accompagnés de discours idéologiques visant à revaloriser la légitimité et les fonctions de l'État. On a pu voir à la TV un Daniel Cohn-Bendit déclarer qu'à Francfort, la police faisait du travail social.
 À l'heure où la mondialisation de l'économie ainsi qu'un certain nombre d'instances supranationales (FMI, G7...) imposent aux différents gouvernements leurs politiques financières, l'État nous est présenté comme un rempart susceptible de contenir les méfaits du capitalisme. C'est assez paradoxal, mais dans les rangs de la "gauche de la gauche", on semble de plus en plus convaincu que le salut ne peut venir que d'une politique volontariste menée par des gouvernements socialistes (ou socialo-communistes). Aux yeux de certains militants, les seules alternatives à l'heure actuelle seraient soit de réhabiliter Keynes, soit de mettre en place une politique économique capitaliste planifiée à moyen terme (1). Ces "gauchistes", qui portent notamment leurs espoirs sur les mesures légales de réduction du temps de travail, nous expliquent que la relance de la masse salariale par la création d'emplois sera bonne pour la croissance, donc pour le budget de l'État et l'activité des entreprises (2).
 Il s'agit, on le voit, d'un programme en plusieurs étapes. Tout d'abord, il faut évidemment faire élire un gouvernement de gauche, ensuite le convaincre de mener à bien la politique désirée, cette seconde tâche (comme la précédente ?) étant dévolue aux mouvement sociaux. Enfin, il reste à espérer qu'une telle politique entraînera les effets escomptés...
 Traditionnellement, les anarchistes ont mené une critique de l'État, dans ses dimensions gouvernementales, répressives et hiérarchiques : il nous semble utile de le rappeler brièvement ici, afin de montrer combien le chemin qui nous est proposé ci-dessus est aléatoire et risqué.
 Il existe dans le public une confusion entre l'idée d'État comme pouvoir séparé et l'image de la communauté nationale. On dit Mort pour la France et non Mort pour le gouvernement ! Cette confusion, toujours entretenue, repose sur le postulat suivant lequel les êtres humains seraient par nature en concurrence perpétuelle et qu'un arbitre est indispensable pour assurer la sécurité et la collaboration entre les gens. Or les anarchistes ont la conviction que la solidarité et la coopération constituent la base de l'humanité, que l'homme est un être social par nature et que la société ne se divise en classes que lorsque des centres de pouvoir parviennent à s'imposer. En d'autres termes, le goût du pouvoir serait premier et le désir d'enrichissement matériel n'en serait qu'une conséquence. Sans discuter ici de la justesse de ces idées, il nous semble clair que l'État offre, par ses lois relatives à la propriété privée notamment, le cadre qui rend possible l'exploitation capitaliste. Dans ce contexte, le discours libéral du "moins d'État" est particulièrement cynique. Des gens qui sont parvenus à accumuler des richesses grâce au pouvoir, à l'exploitation, aux guerres, à l'héritage... prétendent que la majorité, exclue depuis toujours de l'accès aux moyens de production, devrait se prendre en charge par elle-même. D'abord on vous prend tout, puis on vous dit : débrouillez-vous !
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Le retour de l'"État-providence" ?
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 Ce qui vient d'être dit n'explique pas cependant l'apparent conflit entre la logique étatique et la logique marchande. À l'heure actuelle, tout se passe un peu comme si, en paraphrasant Marx, le développement des forces productives (plutôt du système financier et marchand) entrait en conflit avec les rapports de production (l'organisation politique) et tendait à les déborder. Mais au lieu d'annoncer le règne du prolétariat, les gains de productivité n'entraînent rien d'autre que des pertes d'emploi.
 Les différents gouvernements, qu'ils soient de droite ou de gauche, n'ont pas une grande marge de manúuvre. Tous, à l'heure actuelle, tendent à adapter leur infrastructure en lui faisant subir un "régime-minceur" dans l'idée d'attirer les capitaux et de devenir plus performant au niveau mondial.
 La seule entrave apparente à cette guerre commerciale étant le développement d'institutions supranationales (telle l'Union européenne) sensées mieux résister à la concurrence grâce à la protection de leur marché intérieur. Tout le problème étant d'éviter le dumping social entre les différents membres de ces alliances...
 Dans ce contexte, imaginer qu'un gouvernement, fût-il de gauche, s'engage sérieusement et rapidement à mettre sur pied un véritable "État-providence" ne nous paraît guère vraisemblable. Mais ceci dit, ce genre de politique n'a jamais sérieusement menacé le système capitaliste, bien au contraire.
 Dans l'après-guerre, l'"État-providence" a permis de pacifier les rapports de classe. Ce fut une réponse aux luttes sociales issues de la résistance et un moyen d'intégrer les partis communistes qui y avaient joué un rôle important. Il est intéressant de noter que ce système de redistribution, ce "capitalisme à visage humain" a connu un essor particulier dans les pays "démocratiques" qui risquaient le plus de passer dans la zone d'influence soviétique comme l'Italie, la France ou les pays scandinaves.
 À l'heure où le système libéral n'a plus de concurrent, on voit mal ce qui pourrait l'encourager à mettre sur pied un nouveau plan Marshall. Cependant, si d'aventure nous devions assister à des mobilisations qui prendraient la forme d'une dynamique anticapitaliste significative, il est intéressant de savoir que des "avant-gardes" sont déjà prêtes à nous entraîner dans le même type d'impasse que celle qu'a connu le mouvement ouvrier après 1945.
 Renouer avec le réformisme... au bénéfice de qui ?
  En ce qui nous concerne, nous ne croyons pas que le discours idéologique qui prétend que l'extrême-gauche doit aujourd'hui se consacrer à diffuser des idées et à susciter des actions visant à pousser les partis de gauche au pouvoir dans la plupart des pays européens à renouer avec le réformisme (1) poursuive sérieusement cet objectif. Il s'agit plutôt, pour certains en tout cas, d'un argument de vente sur le marché de la médiation politique. Toute une série de facteurs sociaux, générationnels... sont en train de pousser des gens, qui ont constitué un appareillage théorique hors du commun et qui rongent leur frein depuis bien longtemps, à "tourner leur veste". Dans un contexte où les bonnes places sont de plus en plus rares et où certaines compétences n'ont guère de chance de trouver preneur en dehors des coulisses du pouvoir, des choix "déchirants" peuvent ainsi être faits en toute bonne conscience.
 La défense du service public peut être conçue de deux manières. Il est à nos yeux parfaitement légitime de défendre une certaine forme de redistribution qui a été mise en place pour différentes raisons historiques. Qu'il s'agisse d'"acquis" gagnés par des mobilisations antérieures, ou de "carottes" adoptées de manière préventive par les gouvernements pour garantir la paix sociale est ici sans importance. Le seul critère valable étant l'utilité sociale des prestations fournies et la possibilité pour une partie de la population de trouver un emploi, c'est-à-dire d'avoir un revenu acceptable.
 La question se pose en des termes différents, s'il s'agit de lutter pour permettre à des politiciens et des technocrates d'occuper des places stratégiques dans la hiérarchie de l'État, afin de "pistonner" une clientèle politique particulière. À l'heure où le marché de l'emploi se rétrécit comme peau de chagrin, il n'est malheureusement pas toujours simple de séparer les deux démarches. Pourtant, cela nous semble extrêmement important.
 Durant les "bonnes années", la classe politique a systématiquement servi les intérêts d'une bourgeoisie dont elle était elle-même issue. Combien d'entrepreneurs et de commerçants n'ont-ils pas directement profité des investissements publics ? En échange de leurs bons et loyaux services, les politiciens se voyaient offrir des fauteuils dans les conseils d'administration à la fin de leurs mandats, quand ce n'était pas des dessous de table au coup par coup. Les scandales qui éclatent aujourd'hui en Valais ou à Fribourg ne sont que la pointe de l'iceberg.
 Avec la mondialisation, la bourgeoisie nationale frappée d'obsolescence se trouve désormais en concurrence avec une "noblesse d'État" qui la remplace partiellement sur un plan disciplinaire. Le patron paternaliste qui faisait régner l'ordre parmi ses ouvriers et employés se voit supplanté, de plus en plus souvent, par des "chômagistes" culpabilisants ou des "formateurs" arrogants et méprisants.
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Lutter au sein de la fonction publique
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 Le rôle principal de l'État est le contrôle social, soit la répression et la diffusion de l'idéologie dominante. Cependant, il prend aussi en charge, au niveau des services publics, des tâches utiles dans les domaines de la santé, de la formation et des transports par exemple. Cela dit, ces tâches ne sont pas réalisées d'une manière neutre. Il faut toujours avoir en tête que les ressources que l'État mobilise servent avant tout à légitimer l'action de ses dirigeants et le maintien de ses hiérarchies.
 Dans ce cadre, notre combat, c'est la défense et l'exigence de prestations qui nous paraissent utiles, dans le but qu'elles soient accessibles à tous. Ce sont des revendications relatives au maintien et à la création d'emplois de qualité. C'est aussi la lutte contre les inégalités, notamment salariales, et contre l'arbitraire du copinage sur le plan de l'embauche avec ce qu'il implique de clientélisme et de soumission idéologique.
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Repenser la solidarité
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 Quels que puissent être nos espoirs quant aux résultats des mouvements de résistance à l'offensive libérale, il est à craindre que ces prochaines années, de plus en plus de gens se retrouvent marginalisés, précarisés, condamnés à des emplois-poubelle. On peut penser aussi que l'État va progressivement abandonner de larges pans de l'aide sociale et/ou qu'il va désormais l'accompagner de mesures restrictives et disciplinaires de plus en plus dures.
 Historiquement, le mouvement ouvrier s'est construit sur trois institutions : les syndicats, les coopératives et les partis politiques. S'il est clair que la participation au gouvernement ne profite qu'à une caste minoritaire et que le parlementarisme implique délégation de pouvoir et promesses non tenues, les deux autres types d'organisation ne sont pas non plus exemptes de problèmes. Les syndicats officiels sont intégrés et défendent principalement des intérêts corporatistes ; quant aux coopératives, l'histoire nous a montré qu'elles se transforment rapidement en entreprises commerciales comme les autres.
 Contrairement à d'autres, nous ne pensons pas que de telles entreprises puissent se développer largement et constituer une sorte de contre-société au sein du système actuel. En revanche, elles peuvent être envisagées comme des outils de résistance, une possibilité d'autonomie pour des militants sans emploi et peut-être une occasion de satisfaire des besoins négligés par l'économie capitaliste et l'État. Mais pour éviter de trop nombreux déboires, il faudrait que de telles initiatives s'insèrent dans des dynamiques de luttes plus larges et qu'elles évitent les tentatives de récupération... c'est une musique d'avenir, mais qu'il faut explorer.
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Et l'utopie...
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 D'un autre côté, une critique sérieuse des institutions étatiques passe nécessairement par la présentation d'alternatives crédibles. Le fédéralisme libertaire sur le plan politique au même titre que l'autogestion, le collectivisme ou le communisme sur le plan économique doivent être repensés au vu des événements de ce siècle. Qu'est-ce qui nous permet de croire que dans une société anarchiste, les rapports de pouvoir et les inégalités ne réapparaîtraient pas ? Au nom de quoi peut-on affirmer que si l'on supprime l'État et le capitalisme, la société sera enfin réconciliée avec elle-même ? Peut-il exister un marché solidaire, non capitaliste ? Un système administratif qui n'évolue pas vers la bureaucratie ? Une démocratie qui ne repose pas sur la démagogie et le charisme ? Des réponses partielles ont été données par un certain nombre de penseurs anarchistes, mais ce chantier a trop longtemps été abandonné. Il nous faut maintenant vérifier la solidité des fondations et nous remettre à la tâche.
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Bonnie & Clyde
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Cet article est déjà paru dans une version légèrement différente dans L'Affranchi, n°15, janvier 1998.
(1) Jean-Marie Heinrich, Sur la conjoncture dans À contre courant n°86, août 1997.
(2) Thomas Coutot et Pierre Khalfa, Pour sortir de l'étau néolibéral dans Le Monde du 8 octobre 1997. Thomas Coutot est signataire de l'Appel des économistes pour sortir de la pensée unique. Pierre Khalfa est secrétaire fédéral du syndicat SUD-PTT.
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Extrait du journal suisse Aujourd'hui
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edam.ch@tao.ca
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