Alternative Libertaire 211 – novembre 1998


AL 211 / CRIME D'ÉTAT - SÉMIRA ADAMU...

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20 ans pour toujours...

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Ce pays est odieux, et nous y sommes nés. Un trou noir de bêtise, l'anus mundi de la pensée...

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Les scénarii surréels y fleurissent : imaginez les hôtesses de l'air

copinant gaiment avec les gendarmes en train d'assassiner une fille de

leur âge, mais noire, hein, pas tout confondre, passant et repassant

dans leur tutu à la con devant cette chambre à gaz individualisée,

rembourrée et sans produit chimique.

J'en connais, qui en secret, ont versé une larme sur le déchirement du

ministre Tobback, mon Dieu qu'il souffre et comme il s'est grandi à

assumer ainsi la saloperie de ceux dont il ne sert à rien de dénoncer

les crimes, car ils sont à l'extrême-droite du Seigneur et veillent au

grain des fois que l'ivraie on ne sait jamais.

Peut-être bien que c'est partout pareil, peut-être bien qu'il n'existe,

aujourd'hui, nulle part au monde des communautés d'êtres humains

ressemblant

à ce qu'on nous a prétendu qu'ils

étaient quand nous étions petits, peut-être bien que partout, les

sauriens pensants se dandinent sur leurs pattes arrières en attendant,

les yeux mi-clos, de happer la première bestiole qui passe.

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Ouvrez les fenêtres, on étouffe !

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La mort de Sémira ne fut sans doute ni plus ni moins préméditée que

celle de Claude François : qu'il s'agisse d'une ampoule électrique à

revisser les mains mouillées ou d'un coussin à étouffer dans les mains

de gendarmes, les perspectives sont à peu près identiques.

Un assassinat qui ne devrait étonner que ceux qui suivent l'actualité à

la télé ou dans les magazines à colorier. Sale temps, évidemment,

pour ceux qui s'emploient à nous préserver de toute la misère du

monde afin que nous goûtions mieux celle qu'ils nous réservent.

Félicitations en passant au démissionnaire de service pour la diligence

avec laquelle il s'est acquitté de son rôle de fusible, le petit doigt sur la

couture du pantalon.

On ne peut accueillir toute la misère du monde, c'est vrai. Compte

tenu des principes directeurs sur lesquels s'appuient nos guides

éclairés, il est plus que temps de limiter l'arrivée des milliers de

réfugiés qui débarquent chaque année du ventre de leur mère

chômeuse, minimexée ou pire. Plus que temps d'entraver une fois

pour toutes l'agitation "anarchique" de soi-disants citoyens pas foutus

de se caser quelque part dans l'immense et bourdonnante tapisserie

drapant notre industrieuse petite planète...

Mais finalement, la démission de Tobback, c'est très emmerdant.

Parce qu'à force, le personnel s'éclaircit, si ça continue, va falloir

refaire un appel public, et comment vont réagir les gens ? Vous en

faites pas, mandataires en sommeil, les gens feront comme d'habitude

et si jamais vous étiez dans l'équipe perdante, z'avez qu'à demander un

transfert, ça se fait beaucoup, ces derniers temps.

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Souvenirs... souvenirs !

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Ce n'est pas la mort de Sémira qui met KO les gens dans mon genre,

ce sont ceux qui nous assènent tranquillement qu'il s'agissait là de

l'application correcte de la procédure autorisée.

En les entendant diffuser leur dura lex, les mâchoires serrées et le

menton en avant, l'échelle de mon temps personnel s'est disloquée et

je me suis retrouvée barbotant dans l'enfance, le coup de la madeleine

proustienne : troisième année préparatoire. La classe de Madame

Gillon, entre le couloir qui mène au gymnase et la cour de récréation

sous les tilleuls. Après-midi pensive : l'heure de sciences naturelles.

Nous avions un beau livre illustré, ouvert sur le banc (en ce temps-là,

l'enseignement n'était pas paralysé par la trouille des livres). Nous

étions tombés en arrêt sur un texte traitant de l'être humain.

Illustration : une tête parfaite, enroulée d'un trait pur, l'Européen grand

teint. Pour la première fois, on découvrait l'idée d'Evolution. Il était

dit, en effet, que la Vie se manifestait sous les formes les plus variées

et merveilleusement complexes et qu'au sommet de la miraculeuse

pyramide trônait l'Homme, chef d'oeuvre de la Création et, du reste,

son Roi, juste avant le Lion. Les enfants sont des maîtres-philosophes

: nous étions entièrement absorbés par la contemplation de cette

nouveauté. Absorbés, mais perplexes. Le roi de la création, c'était vite

dit : en ville, la foire battait son plein et pour cinquante centimes, on

pouvait voir défiler dans la boîte magique vingt-cinq clichés des

charniers de Buchenwald et d'Auschwitz. Nous étions en 46, ça venait

de sortir. À ce que nous savions, ni les loups, ni les lions, ni les

crapauds, ni les crocos n'avaient jamais fait mieux. Ce n'était pas là

notre idée du chef d'oeuvre, ni de la royauté. Il y avait une embrouille

quelque part. À huit ans, des trucs comme ça, ça ne passe pas inaperçu

comme chez les adultes. Il fallait s'en sortir. Puisque le livre de

sciences le disait, c'est que c'était vrai : nous étions de royaux chefs

d'oeuvre. Auschwitz et le reste, c'était pas nous, c'était les Allemands.

Sales Boches, encore heureux qu'on les a, ceux-là. Personnellement,

au lieu de faire autiste ou mélanco, j'ai continué à manger comme

quatre et à me sauver dans la rue après le souper au lieu d'étudier mes

leçons. Toute une vie d'insouciance, lancée à fond la caisse dans la

course contre l'horloge à pognon qui décompte nos droits et compte

nos devoirs.

Et puis, voilà. Sémira. Légalement livrée au viol dans son pays,

légalement enfermée, tabassée, assassinée dans le mien.

On avait oublié de nous parler de la loi, si ce n'est quelques

considérations d'un dénommé Socrate qu'avait sa vie derrière lui et ne

pensait qu'à sa gloire et l'entêtement d'une noiraude dénommée

Antigone. J'ai pas trop fait attention, je le confesse. J'ai eu tort. Folle

jeunesse.

Peut-être l'espèce humaine s'est-elle trompée d'histoire... Peut-être,

mais de quel droit continue-t-on à nous mentir ? De quel droit

prétend-on obtenir des enfants alignés dans les écoles qu'ils pratiquent

des vertus aussi improbables dans notre joli monde que le serait la

respiration par les oreilles ? De quel droit met-on en prison des gens

qui volent, violent, assassinent et sont juste un peu trop cons pour le

faire dans les formes prescrites par la loi ?

L'extravagant aumônier de service à Zaventem - qui pendant tant

d'années n'a pas eu un mot pour dénoncer ce que subissaient les

expulsés (tout de même, des coups de pieds dans le ventre à un

homme ligoté et allongé à terre (!) - propose une réponse d'une

simplicité évangélique : les bourreaux sont les victimes, les victimes,

c'est de leur faute.

Et pourtant, ce ciel noir doit redevenir ciel bleu, non, tout n'est pas

perdu : quelque part, près de la porte de Hal (ndlr : aujourd'hui, 167

rue de la Victoire, 1060 Bruxelles), quelques enfants en exil s'arcboutent

contre l'infamie qui souffle en tempête. Le Collectif contre les

expulsions, hirondelle annonciatrice d'humanité, constamment menacé

de normalisation musclée, se bat de manière exceptionnelle pour

maintenir ouvertes les fenêtres de cette chambre à gazer l'intelligence

et la bonté qu'est devenu notre pays.


Soutenons-les !


Chiquet Mawet