mouvement de chômeurs

De la compassion
à la dénégation

Le mouvement de chômeurs AC !
a réalisé collectivement une réflexion sur la manière
dont les médias ont présenté le mouvement
des chômeurs au cours de l'hiver 1997-1998.
Édifiant !
Tout aussi édifiant, dans le contexte belge actuel,
nous vous proposons de remplacer les mots
mouvements et collectifs de chômeurs
par collectif contre les expulsions et sans-papiers.

La couverture médiatique du mouvement des chômeurs de l'hiver 1997-1998 fournit une nouvelle illustration de la fonction dévolue aux journalistes : celle de chiens de garde du système économique (1). Les journaux de la presse écrite et de la télévision ont adopté trois attitudes successives : ils ont tout d'abord surmédiatisé les premières occupations en traitant le mouvement sur le mode de la compassion, puis, quand les chômeurs sont devenus une menace politique, ils se sont faits, au nom du "réalisme", les pédagogues du pouvoir. Enfin, quand le mouvement s'est poursuivi malgré l'intransigeance du gouvernement et de la répression, ils ont adopté une logique de dénégation, privant les actions de légitimité et de visibilité.temal

La compassion

Dans la première phase, les occupations font la "une" des journaux. Une armée de journalistes parcourt le pays, d'Arras à Marseille, pour rencontrer dans les Assedic occupés ou plus souvent chez eux, en famille, ces "exclus" qui ont fait tomber la droite, et qui pourraient bien menacer la gauche. Les occupations se multiplient, en grande partie sous l'effet de cette médiatisation. Mais les médias servent sans doute moins la lutte des chômeurs qu'ils ne se servent d'eux. Le spectacle qu'ils mettent en scène reproduit les clichés d'une vision compassionnelle qui fait pendant au culte des édiles politico-économiques auquel ils se vouent pas ailleurs. Parfois sincères, parfois suintant la mauvaise conscience des nantis, ces innombrables portraits de chômeurs en "détresse", réclamant quelques miettes du gâteau de Noël (combien, d'"appels de détresse", d'"expression de détresse", de "cris de désespoir" dans la presse de ces jours-là) contribuent en fait à exclure les chômeurs en refusant de les considérer comme des sujets sociaux autonomes. Qu'est-ce que la détresse ? "Unsentiment d'abandon, de délaissement, de solitude, d'impuissance" nous dit le dictionnaire. La détresse demande "du cœurdes mots ou des gestes pour exprimer la solidarité de la collectivité" (2). Solidarité, le mot est lâché. Il résume l'essentiel de la réponse gouvernementale à un mouvement qui parle de "dû" et de "droits", et qui, par ses revendications, met en cause l'ensemble des orientations économiques. Bientôt, les matraques de la "République" viendront au secours de la "solidarité de la nation" pour convaincre les chômeurs de retourner à leur place. On fera alors bon usage d'un autre argument : "Une détressequi fait de la politique, c'est de la détresse manipulée" (3).

Le 3 janvier, Martine Aubry fait aux chômeurs l'aumône de 500 millions de francs (en fait déjà dépensés) et déclare : "Les mesures ont été prises donc il faut que ça s'arrête" (4). Le mouvement, au contraire, s'étend. Elle demande l'évacuation des Assedic (5), mais Jospin hésite encore à la suivre. Pourtant le ton gouvernemental change. Ceux qui évoquaient de façon paternaliste "l'impatience légitime des chômeurs" dénoncent maintenant "l'enfermement du mouvement dans une logique structurelle " (6).

Le réalisme

Le cœur médiatique, qui battait hier si fort pour les chômeurs, obéit désormais unanimement à la raison économique. Le 9 janvier, Laurent Joffrin, directeur, de la rédaction de Libération écrit : "Lâcher beaucoup (ce serait) menacer les finances publiques ou pire, augmenter d'une manière ou d'une autre les prélèvements sur le travail, solutions qui risquent, à terme, d'accroître.. le chômage". Il n'est bien sûr pas question pour l'éditorialiste d'augmenter les prélèvements sur le capital. Le maître-mot - et le mot des maîtres - n'est plus "détresse" mais "réalisme". Quand pour empêcher la généralisation des occupations, Jospin lâche un milliard et fait évacuer les Assedic, Gérard Dupuy (7) oppose ces "résultats forcément modestes" aux "revendications maximalistes" des chômeurs. Si l'on trouve ici et là des réserves sur la politique gouvernementale, elles sont d'ordre pédagogique : comment faire entendre raison à ces "désespérés" ? Le 21 janvier, quand Jospin intervient pour la deuxième fois, en annonçant qu'il n'augmentera pas les minima sociaux et qu'il n'y aura pas de RMI pour les jeunes, Alain Lebaude écrit dans Le Monde : "Il aurait pu expliquer en quoi le relèvement des aides de toutes sortes entraînerait des recouvrements avec les minima salariaux, dont le SMIC, nuisant à l'équilibre de tout l'édifice social à la française".

Les spécialistes en communication du gouvernement inventent alors une "Madame Exclusion", en l'occurrence Madame Join-Lambert qui, à l'image studieuse et rassurante de tant d'autres "Madame Plan d'Urgence", est censée s'appuyer sur une large consultation pour faire un rapport sur la refonte des minima sociaux. Un mois plus tard, l'expert remet ses conclusions au gouvernement. Le technicien confirme le politique, lui-même interprète de la puissance économique : il n'est pas question de satisfaire les demandes des chômeurs. Seule audace : proposer le cumul partiel d'un salaire et d'une allocation. Le Monde souligne "l'unanimité pour saluer la qualité du rapport" et Le Figaro le qualifie "d'ensemble cohérent qui a su éviter le piège de la démagogie". Selon l'éditorialiste Franz-Olivier Giesbert, la proposition de cumul "ressemble à un début de flexibilité" (8). Il est vrai qu'elle était déjà au programme de la Commission sociale du CNPF. Au patronat l'exploitation, à l'État la compensation, aux journalistes l'explication. Et les pauvres seront bien gardés...

La dénégation

La manifestation du 27 janvier organisée par la CGT pour soutenir le projet de loi sur les 35 heures signe aux yeux des journalistes la fin du mouvement. Les associations de chômeurs y participent, malgré de nombreuses réserves sur un projet qui fait la part belle à la "flexibilisation", et la presse, par un raccourci habile, présente cette participation comme un ralliement. France-Info annonce ainsi que "les chômeurs manifestent pour soutenir le gouvernement". Quant aux chômeurs en lutte, ils ne sont pas moins nombreux qu'en décembre, quand toute la presse leur consacrait la "une". Ils ne sont pas moins actifs, malgré la répression. Il ne se passe pratiquement pas un jour sans qu'ils ne manifestent leur colère : nous avons recensé cent cinquante actions pour le seul mois de février. Mais il y a de moins en moins de journalistes pour les suivre. Les dépêches d'agences finissent à la corbeille ou font l'objet d'une brève, au gré des espaces vides. Une fois de plus dans les rédactions, il y a quelqu'un pour dire "Y en a marre, on passe à autre chose". Et il y a, comme toujours dans l'actualité une révélation, sensationnelle, une catastrophe naturelle ou un conflit imminent pour prendre le relais. De temps en temps ; on voit resurgir les "chômeurs", mais c'est avec des guillemets. Les "désespérés" d'hier sont devenus les "anarchistes" ou les "autonomes". Les autres ont rejoint les courbes des statisticiens.

Les maîtres ont eu le dernier mot.

AC ! Commission Médias
Maison des Ensembles
5 rue d'Aligre, 75011 Paris
(1) Pour reprendre l'expression de Serge Halimi dans Lesnouveaux chiens de garde, Ed. Liber 1997.
(2) Le Monde, 7 janvier 1998.
(3) Nicole Notat, Libération, 5 janvier 1998.
(4) Libération, 5 janvier 1998.
(5) Le Monde nous l'apprendra incidemment un mois plus tard dans l'hagiographie qu'il lui consacrera sous le titre "MartineAubry, un destin qui se cherche". 1er février 1998.
(6) Cambadélis, Le Monde, 25 janvier 1998.
(7) Libération, 10 janvier 1998.
(8) Le Figaro, 27 février 1998.
 
 


 

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