NOTE DE LECTURE

Le travail
en question

Il est des livres qui font réfléchir
et c'est peu dire que
le livre de Dominique Méda,
Le Travail, en fait partie.

Le sous-titre Une valeur en voie de disparition, en annonce la teneur. J'ai enfin trouvé une philosophe qui n'essaie pas de construire un système clos et qui s'intéresse à un problème de société : le travail. On pourrait dire que ce livre vient à la suite ou avant la brochure de la Fédération anarchiste sur le même thème. En effet, Dominique Méda effectue une totale remise en cause de l'idée de travail et de ce que nous y associons. A travers une histoire de l'idée, du concept Travail, elle permet dans un premier temps de démontrer que notre rapport au travail est marqué historiquement. Le travail comme nous le vivons n'est pas naturel, ni une donnée constitutive de l'essence humaine. Il répond à des exigences, à des visions du monde, régi selon certaines règles qui pourraient être autres. Des critiques semblables avaient été apportées à la brochure de la Fédération anarchiste sus-nommée, laquelle ne remettait pas en cause l'idée, sa non-intégration dans un processus historique. Disons que les deux se complètent. A vos lectures, donc !

Du passé faisons table rase,
foule esclave, debout, debout.

Il est vrai que, alors que l'on stigmatisait le travail avec des slogans comme "droit à la paresse" ou "ne perdons pas notre vie à la gagner", avec la croissance du chômage et la misère qui en découle, le débat sur la notion de travail est remis à l'ordre du jour. Chacun y allant de son discours pour que chacun ait un boulot sans remettre en cause l'organisation actuelle exclusivement fondée sur le rapport au travail ( ne va-t'on pas jusqu'à dire que pour mériter des aides indécentes, il faudra travailler pour ainsi dire gratuitement ?) Nous assistons à une volonté commune de définir le travail comme réalisation de l'essence humaine, une extériorisation de son humanité et la condition de son hominisation (passage de l'état animal à l'état humain). Même si la notion d'emploi est toujours en vigueur, elle perd de sa force, n'étant qu'une manifestation particulière du travail, qui lui reste mythifié.

Le travail est glorifié comme créateur de lien social. C'est autour de l'atelier, avec les collègues, que se nouent les relations. Des gens qui n'auraient rien à voir, rien à faire ensemble, se trouvent réunis autour de leur activité de production. Et si ces raisons ne suffisent pas, face à la catastrophe et à la misère du travail salarié, on affirme que l'essence du travail est autre, que sa forme actuelle est une dégénérescence et qu'il faut libérer le travail ( d'aucuns inscrivaient sur le fronton de leurs camps que le travail rend libre).

Dominique Méda commence son travail de sape de cette prétention de faire du travail une valeur humaine universelle comme l'est le langage par exemple. Elle montre que le mot travail n'existe pas dans toutes les langues, que sa signification peut être autre quand il existe. De même, les activités laborieuses ont été, historiquement, moins centrales que de nos jours. Beaucoup de prétentions tombent dès lors à l'eau. En philosophe, Dominique Méda prend l'exemple des Grecs anciens qui fondaient le lien social sur la vie politique et non, réservé aux hommes non libres : les esclaves. De plus, le travail n'existait pas. La différenciation existait entre les activités nobles (politique, sport, art, philosophie) et les activités pénibles. Plus tard, les rapports au travail ont évolué entre la malédiction, la punition, la réalisation de l'œuvre créatrice. D'autre part, les activités financières, la recherche du gain, étaient vues comme immorales.

Les rois nous saoulaient de fumée,
paix entre nous, guerre aux tyrans !

On peut dire que le travail apparaît au XVIII? siècle, période correspondant avec l'émergence du capitalisme. On fixe le prix des marchandises en fonction du nombre d'heures travaillées. Le travail sert de mesure. Petit à petit, le travail a pris une autre valeur. Il devient le moyen d'accroître la richesse des nations, but qui ne va pas de soi. Le travail est aussi vu comme l'activité non aliénable de l'Homme. Dans leurs théories, les philosophes ont établi un état de la nature, avant la constitution de l'Etat, dans lequel ne règne aucune loi si ce ne sont les lois naturelles. Dans cet état de la nature, tout appartient à tous ; mais l'Homme en travaillant l'objet et en lui inscrivant sa subjectivité se l'approprie. La propriété individuelle naît donc, selon eux, de la capacité de travail des gens, ce qui explique, à leurs yeux, les inégalités.

L'apparition du travail et sa mythification sont sans doute dues à plusieurs raisons : révolution industrielle, explosion démographique, bouleversements sociaux, mais ces raisons n'expliquent pas le changement de rapport au monde et, partant, au travail. Il faut citer les révolutions qui se sont effectuées dans ces rapports : fin du système géocentriste qui plaçait la terre au centre de l'univers et non le soleil, fin des justifications "naturelles" de la hiérarchie qui en découlait et émergence de l'individu isolé. L'individu ne noue de relations avec les autres que sous la contrainte. Selon cette idée, les rapports inter-individuels se fondent essentiellement sur l'échange toujours en vue de l'intérêt personnel. On échange soit des marchandises, soit sa force de travail et ces rapports doivent constituer le ciment social, ciment extrêmement fluctuant, on le conçoit déjà. Pourtant cette idée du travail à la base du maintien de la société se conçoit déjà. Pourtant cette idée du travail à la base de l'unité de la société se maintient. Tous les courants idéologiques se positionnent dans une acceptation du travail. Les socialistes de l'époque (socialistes, communistes, anarchistes d'aujourd'hui) adoptent des positions en faveur du travail même s'ils en dénoncent la forme actuelle. D'ailleurs, les projets de société sont essentiellement fondés sur le prolétariat et son organisation syndicale. Nous retrouvons ces idées dans les intertitres tirés de l'Internationale.

La terre n'appartient qu'aux hommes.
L'oisif ira loger ailleurs.

Avec les Trente Glorieuses, le mythe du plein emploi et de l'Etat social gagne du terrain. Il n'y a plus de réflexion sur le sens du travail, sur le pourquoi, sur l'utilité de la production, sur le bien être intellectuel et moral des individus. On peut dire que le mot d'ordre est "Produisez et consommez !". Malgré toutes les critiques, le travail reste le garant d'une certaine socialité, aptitude à vivre en société. Il est vu comme le lien unifiant les individus qui, répétons-le, sont conçus comme des êtres ne recherchant que leur intérêt propre. Que penser d'une société qui ne peut pas tenir sans cette obligation productive axée autour du travail ? Aujourd'hui, il semble bien que l'idée d'un Etat social est mise à mal. Avec la réduction massive de son rôle de bouée de sauvetage face aux inhumanités du système capitaliste, l'Etat apparaît dans sa vraie nature : une force de répression.

L'économie a donc besoin d'un réajustement social. Pourtant, dès son apparition en tant que discipline, elle s'est voulue être une science aussi infaillible que les mathématiques ou la physique. Elle prétendait donner des lois nécessaires aux comportements humains. Elle part aussi d'individus ou de groupes isolés n'agissant que d'après calcul rationnel de leur intérêt propre et visant à le maximiser. La philosophie politique sera tellement éblouie par ces découvertes, et en particulier l'émergence de l'individu, qu'elle ne parviendra pas à penser l'individu dans un tout social craignant de tuer l'un au bénéfice de l'autre. Pourtant Proudhon apportait déjà en son temps l'idée d'une force collective, idée qu'il développera tout au long de sa vie comme critique "scientifique" de l'exploitation capitaliste. Et, en effet, l'individu n'est jamais isolé ou alors c'est un sauvage qui n'a d'humain que l'apparence puisqu'il manquerait le langage, le rire, la position debout et la sensibilité, à l'image des "enfants sauvages". On voit mal de tels individus créer un contrat social en vue de créer une société. L'idée proudhonienne est que le résultat de l'association est toujours plus important que la simple addition des efforts individuels. Un plus un égale plus que deux. C'est le principe de la synergie. La société est un tout, porté par des individus, mais dégageant une force collective importante. Dans cette optique, on voit mal selon quel critère on peut déterminer la différence d'importance des activités humaines et selon quel critère on peut justifier la hiérarchie des fonctions et des salaires.

Ouvriers paysans, nous sommes le grand parti des travailleurs

Il faut donc bien voir que certaines idéologies restent marquées par cette conception atomiste d'individus isolés, calculateurs, poursuivant leurs intérêts propres. Selon eux, la société est le résultat de cet ensemble ou plutôt de la juxtaposition de ces intérêts sans qu'il en résulte d'interactions. C'est nier que l'individu peut aussi prendre en compte l'intérêt collectif, qui est autre que la somme des intérêts individuels ( même si certains me répondront que la prise en compte de l'intérêt collectif est de l'égoïsme déguisé).

Pour répondre à l'objection que les individus en voudront toujours plus, que leurs désirs sont insatiables, certains théoriciens, dont des anarchistes comme Kropotkine, ont affirmé que l'économie, le travail libéré de l'exploitation salariale, assurerait l'abondance matérielle afin que chaque désir puisse être comblé. Une telle position est inconséquente et fut critiquée, en particulier par des anarchistes. Les problèmes de pollution, d'épuisement, d'épuisement des ressources naturelles posent la question de l'intérêt (mondial), des limites de l'optimisme d'abondance. Or, pour se libérer de cette oppression de la production, il y a plusieurs solutions dont la limitation consciente et raisonnée des besoins. Il est d'ailleurs souvent admis que la surconsommation des individus répond à un vide qu'ils tentent de combler, à la perte du sens de la vie ( l'amour, la révolte, la participation active à la vie associative et militante redonnent un sens à nos vies). Cela ne signifie pas que je veuille défendre une vie austère et de privations mais simplement porter l'attention sur ce qui nous apporte effectivement le bonheur. La surconsommation qui induit un travail intensif afin de pouvoir acheter ( il est vrai que de nos jours nous devons travailler plus pour vivre tout de même moins bien, tellement le système est aberrant) nous prive d'autres sources de réalisation de soi, d'occupation de notre temps.

C'est d'ailleurs dans cette voie que nous pousse Dominique Méda. Ayant critiqué les bases économiques de la société en dénonçant le fait que la société est gérée comme une entreprise par des technocrates (voir le cas des services publics), elle nous invite à sortir de l'économisme, cette tendance, que l'on retrouve chez certains anarchistes, à tout réduire à des problèmes économiques.

D'aucuns admettent l'existence de sphères autres : la culture, les arts, la politique, rapport à l'autre, mais les jugent insuffisantes ou du moins réductibles à des problèmes plus vastes, d'ordre économique.

Pour moi, cette tendance est matérialisée par le syndicalisme révolutionnaire qui fait de l'organisation syndicale, donc de l'organisation du travail, la structure de gestion de la société future. Cette tendance ne voit les individus qu'en situation laborieuse, même si les syndicats peuvent se grouper sous forme d'union locale, donc dans une logique territoriale et non seulement catégorielle (comme la CNT par exemple). Il n'en demeure pas moins que l'imagerie véhiculée par ces groupes est celle de l'ouvrier du XIX? siècle qualifié, voire surqualifié. Cette représentation reste entachée d'une vision du travail de type artisanal. Comme je l'ai dit, l'individu est toujours en société. Il a donc à gérer cette société dans laquelle il vit. A certains moments, nous sommes travailleurs (et encore, pas tous !), à d'autres encore, joueurs de foot, cinéphiles, randonneurs, etc. C'est toute cette complexité qui fait la société et l'on perçoit bien que les velléités de gérer ce multiple à travers une structure unique, le syndicat, relève plus de l'uniformisation oppressive que l'organisation des intéressés eux-mêmes. Heureusement, le mouvement anarchiste dans son ensemble n'est pas tombé dans ce piège et, dès Proudhon, reconnaît une certaine autonomie au champ politique (dans le sens de gestion collective de la cité) et des autres axes de luttes : école, féminisme, pacifisme... Et Dominique Méda nous aide dans cette réflexion-action d'une nouvelle citoyenneté. Certaines de ces pistes sont critiquables d'un point de vue libertaire surtout quand elle espère (même si elle se rend compte du caractère hautement utopique de cet espoir) que l'Etat puisse ne plus être "pris en otage" par une classe, comme si l'Etat ne défendait pas les intérêts des bourgeois en les faisant prendre pour les intérêts de l'ensemble de la population.

Nous ne sommes rien, soyons tout

Les propositions anarchistes ne sortent pas intactes de cette critique. Elles sont vidées de leur côté réducteur économiste, mais elles se nourrissent fort bien de cette critique du travail, de l'économie, de la répartition des richesses, de cet effort de redéfinir du lien social, qui reconnaisse l'individu mais sache aussi le considérer en société, en groupe. D'ailleurs, certaines positions de Dominique Méda fleurent bon le socialisme : socialisation des richesses, égalité des salaires, théorie de la force collective, tentative de trouver des réponses concrètes sans tomber dans le jusqu'auboutisme.

Le travail est mort. Vive la vie !

Fred
Fédération Anarchiste
Le travail. Une valeur en voie de disparition. Dominique Méda, éditions Aubier.
 
 
 


 

Libertaire Anarchiste

Anarchisme Franc-Maconnerie

editions libertaires


libertaire