POING FINAL

La destruction
des mots
Les idées se dégradent,
le sens des mots y participe.

Paul Lafargue faisait remarquer, dans son article La langue française avant et après la révolution, que la Révolution française avait modifié la langue de fond en comble. S'opposant à la langue classique de l'aristocratie, la langue romantique de la bourgeoisie, née à la tribune des assemblées parlementaires, s'imposa comme la langue officielle de la France. En 1831, une société de grammairiens faisait paraître un Supplément au Dictionnaire de l'Académie contenant 11.000 mots qui avaient été introduits durant la période révolutionnaire.

Nous devons vivre une période de contradictions intenses car aucune action sur la langue n'a connu l'ampleur de celle qui est menée actuellement. Non seulement la dictature de la publicité décide de ce qui est compréhensible ou incompréhensible pour le consommateur, mais le Pouvoir, s'emparant des techniques de la publicité, remodèle le langage de la vie quotidienne, tentant de coder un monde de prédateurs en termes de non-contradictions.

Les licenciements collectifs sont devenus des restructurations d'entreprise, tandis que les patrons, empruntant au vocabulaire d'Auschwitz, parlaient de dégraissage. Aujourd'hui les syndicats (services de proximité sociale) ont imposés plan social. La flexibilité (déréglementation des conditions de travail) est devenue souplesse. Les Anglais, plus libéraux, utilisent employabilité, ce qui rend les négociations difficiles au sein des institutions européennes. Les entreprises, qui délocalisent pour aller exploiter les Russes ou les Thaïlandais... sont, non pas des entreprises inciviques, mais des entreprises citoyennes. Alors que le salariat repose sur un inacceptable lien de subordination, on n'hésite pas à nous parler de culture d'entreprise. Les chefs du personnel sont devenus des gestionnaires des ressources humaines. Staline, plus économiste, parlait de l'homme comme étant : Le capital le plus précieux.

Le linguiste Alain Rey disait, dans Le Monde du 28.1.1998, * Dans la vie sociale, les mots nouveaux servent à dissimuler une intention ou une action bien réelle. Donc ils expriment un point de vue politique [...] à côté de leur sens objectif, les mots transmettent des intentions qui peuvent être manipulatrices +. Quand il existe un mot simple et précis, par exemple aveugle, et qu'on le remplace par non-voyant , on ne fait pas que disqualifier aveugle et ses déclinaisons verbales, adverbiales, adjectives ou proverbiales (aveuglant, aveugler, aveuglement, aveuglément, aveuglette...), en remplaçant un mot par une proposition, c'est la syntaxe de la langue que l'on a modifiée sous nos yeux. C'est la même chose avec mal-entendant, surchargé pondéral, technicien de surface, sdf, hôtel de police, mise en examen...

La langue, en dépit des affirmations des linguistes, n'est pas une norme neutre qui permet de décrire les fragilités de la communication, elle est traversée par les contradictions et permet des manipulations idéologiques. Toute tentative de résorber les contradictions par des subterfuges sémantiques mène à l'appauvrissement de la langue, donc de notre pensée.

Le fait que le pouvoir tente d'agir sur la langue est la preuve qu'il sait ce qu'il nous fait. Il sait qu'il nous fait mal et il tente de se cacher derrière les mots. Quand, malgré l'absence de luttes sociales généralisées, la langue, aux yeux mêmes du pouvoir, n'est plus normative et qu'il est contraint de modifier en permanence le sens des mots pour masquer ses contradictions, c'est que sa légitimité, à ses propres yeux, ne va plus de soi. Alors tous les dangers sont à craindre.

Nous exprimons nos pensées - dans notre cerveau ou dans notre cur - par un ensemble de signes, de sons, de couleurs, d'odeurs et, surtout, de mots. Quand les mots qui nous permettent d'exprimer nos sentiments disparaissent, nos sentiments se dégradent, N'ayant plus de mots pour dire notre humanité, nous tombons plus bas que l'animalité. Le désespoir (violence, alcoolisme, drogue, suicide...) qui s'empare d'une partie de la population (toutes catégories sociales confondues), montre que pour certains d'entre nous les mots ne sont déjà plus un moyen pour exprimer nos sentiments. Il y a de la télé, de la pornographie, du fast-food, du foot... mais il n'y a plus ne dignité ni de complexité dans nos tristesses.

Le sens que l'on donne aux mots est ce qui permet de créer un lien social. Lorsque la langue n'est plus une norme, mais qu'elle exprime un mensonge permanent, il n'y a plus de lien social. Aucune société humaine ne peut survivre sans le lien du langage. Si le pouvoir n'est plus capable de respecter sa propre norme, il nous faut chercher la nôtre. La lutte pour donner un sens aux mots est l'enjeu principal de la lutte des classes.

Orwell faisait dire à l'un de ses personnages une phrase saisissante : Les prolétaires ne sont pas des êtres humains, sous-entendant qu'ils étaient en dehors des problèmes de langage, en dehors de l'élaboration de la pensée.

Le fait d'appréhender les salariés ou les chômeurs en tant qu'ils sont uniquement des sujets de droits économiques et sociaux, sans considérer qu'ils sont aussi des sujets de langage, revient à se faire complice du personnage d'Orwell : Lesprolétaires ne sont pas des êtres humains. Cependant il reste à démontrer que les banquiers, les patrons, les politiciens, les juristes... qui nous ont mis dans une telle situation sont, eux, des êtres humains. La possible inhumanité de ceux qui nous dirigent doit être l'objet de toute notre attention.

Yves Le Manach
Une pensée unique
politiquement correcte

Le roman "1984" de George Orwell (Folio 822) raconte l'histoire de deux petits fonctionnaires, Winston et Julia, confrontés à une langue, à des objets... dont le sens a été détourné par l'idéologie totalitaire. Par le biais de l'amour, se donnant des rendez-vous dans le vieux quartier des ouvriers ou dans des lambeaux de campagne, recherchant des vieux livres et des objets de brocante, Winston et Julia tentent de se rappeler l'ancien sens des mots qui sont devenus "l'habitacle des machinations du pouvoir". Par le biais de ses personnages, George Orwell cherche à établir un rapport entre la langue et son organisation sociale, entre la langue de la démocratie et celle de la dictature. Dans ce cadre, la nostalgie devient subversive. À la fin, la haine c'est l'amour et c'est Big Brother qui l'emporte. Ce que Orwell dénonçait, en 1948, au travers d'une fiction, n'était que le constat de ce qui s'était passé durant l'ère nazie, de se qui se passait dans l'URSS des socialistes, et de ce qui se mettait en place sur la planète américaine.

Les lignes qui suivent sont extraites de "1984". La scène se passe à la cantine du Ministère de la Vérité. Winston, fonctionnaire au Commissariat aux Archives, et Syme, fonctionnaire au Service des Recherches, sont attablés devant leur portion de ragoût. Ils discutent.

- Comment va le dictionnaire ? demanda Winston en élevant la voix pour dominer le bruit.

- Lentement, répondit Syme. J'en suis aux adjectifs. C'est fascinant.

Le visage de Syme s'était immédiatement éclairé au seul mot de dictionnaire. Il poussa de côté le récipient qui avait contenu le ragoût, prit d'une main délicate son quignon de pain, de l'autre son fromage et se pencha au-dessus de la table pour se faire entendre sans crier.

- La onzième édition est l'édition définitive, dit-il. Nous donnons au novlangue sa forme finale, celle qu'il aura quand personne ne parlera plus une autre langue. Quand nous aurons terminé, les gens comme vous devront le réapprendre entièrement. Vous croyez, n'est-ce pas, que notre travail principal est d'inventer des mots nouveaux ? Pas du tout ! Nous détruisons chaque jour des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu'à l'os. La onzième édition ne renfermera pas un seul mot qui puisse vieillir avant l'an 2050.

Il mordit dans son pain avec appétit, avala deux bouchées, puis continua de parler avec une sorte de pédantisme passionné. Son mince visage brun s'était animé, ses yeux avaient perdu leur expression moqueuse et étaient devenus rêveurs.

- C'est une belle chose, la destruction des mots. Naturellement, c'est dans les verbes et les adjectifs qu'il y a le plus de déchets, mais il y a des centaines de noms dont on peut aussi se débarrasser. Pas seulement les synonymes, il y a aussi les antonymes. Après tout, quelle raison d'exister y a-t-il pour un mot qui dit le contraire d'un autre ? Les mots portent eux-mêmes leur contraire. Prenez bon, par exemple. Si vous avez un mot comme bon quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme mauvais ? Inbon fera tout aussi bien, même mieux, parce qu'il est l'opposé exact de bon, ce n'est pas un autre mot. Et si l'on désire un mot plus fort que bon, quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme excellent, splendide et tout le reste ? Plusbon englobe le sens de tout ces mots, et, si l'on veut un mot encore plus fort, il y a doubleplusbon. Naturellement, nous employons déjà ces formes, mais dans la version définitive du novlangue, il n'y aura plus rien d'autre. En résumé, la notion complète du bon et du mauvais sera recouverte par six mots seulement, en réalité par un seul mot. Voyez-vous, Winston, l'originalité de cela ? Naturellement, ajouta-t-il après coup, l'idée vient de Big Brother.

Syme prit une autre bouchée de pain noir, la mâcha rapidement, et continua :

- Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n'y aura plus de mots pour l'exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliés. Déjà, dans la onzième édition, nous ne sommes plus loin de ce résultat, mais le processus continuera encore longtemps après que vous et moi nous seront morts. Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. Il n'y a plus, dès maintenant, c'est certain, d'excuse ou de raison au crime par la pensée. C'est simplement une question de discipline personnelle, de maîtrise de soi-même. Mais même cette discipline sera inutile en fin de compte. La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. [...] Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu'en 2050, au plus tard, il n'y aura plus un seul être humain vivant capable de comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant ?

Sauf..., commença Winston avec un accent dubitatif, mais il s'interrompit.

Il avait sur le bout de la langue les mots : Sauf les prolétaires, mais il se maîtrisa. Il n'était pas absolument certain que cette remarque fût tout à fait orthodoxe. Syme, cependant, avait deviné ce qu'il allait dire.

- Les prolétaires ne sont pas des êtres humains, dit-il négligemment. Vers 2050, plus tôt probablement, toute la connaissance de l'ancienne langue aura disparu. Toute la littérature du passé aura été détruite. Chaucer, Shakespeare, Milton, Byron n'existeront plus qu'en version novlangue. Ils ne seront pas changés simplement en quelque chose de différent, ils seront changés en quelque chose qui sera le contraire de ce qu'ils étaient jusque-là. Même la littérature du Parti changera. Même les slogans changeront. Comment pourrait-il y avoir une devise comme La liberté c'est l'esclavage alors que le concept même de liberté aura été aboli ? Le climat total de la pensée sera autre. En fait, il n'y aura pas de pensée telle que nous la comprenons maintenant. Orthodoxie signifie non-pensant, qui n'a pas besoin de pensée. L'orthodoxie, c'est l'inconscience.

Un de ces jours, pensa soudain Winston avec une conviction certaine, Syme sera vaporisé. Il est trop intelligent. Il voit trop clairement et parle trop franchement. Le Parti n'aime pas ces individus-là. Un jour il disparaîtra. C'est écrit sur son visage.
 
 



 

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