LE FOND DE L'AIR EST FROID

La poutre
dans l'œil du voisin


 

On ne peut accueillir

toute la misère du monde

on n'entend plus que ça,
c'est l'argument tant implacable
qu'aucun soi-disant humaniste
ne sait quoi répondre
et comment se tortiller pour faire face.

Considérons les journaleux à la colle, les cadres rengorgés, les politiciens véreux et ménopausés qui vous l'assènent en tremblant de jubilation triomphatrice et tentons l'épreuve du questionnement absurde.

Dans ce pays, il meurt sous les roues d'un trafic apoplectique plus de trois enfants par jour ouvrable. Avez-vous déjà entendu les maîtres ès logique populiste s'exclamer qu'on ne pouvait accueillir toutes les bagnoles du monde ? Moi non plus. Ce ne sont que Salons, foires d'empoigne, marchés des occasions, tracés d'autoroutes, parkings payants et tutti quante.

Chez nous, comme du reste partout ailleurs, les rivières ont disparu. Rivières, on dit, pas égouts à ciel ouvert. Avez-vous jamais entendu que nous ne pouvions pas accueillir toute la merde du monde ?

Chez nous, les entreprises licencient à tour de bras, le chômage exclut à tour de vis, les CPAS débordés se coltinent tous les dégueulés sociaux, les patrons fraudent en noir, en blanc et au Luxembourg, avez-vous entendu qu'on ne peut accueillir tous leurs caprices comme des volontés divines ?

Et caetera, et caetera.

Dans la même intention de piéger l'absence totale du sens de la relativité chez nos contemporains bien nantis et opportunément placés, il faut lire aussi les relations de leurs voyages dans les pays exotiques.

En Chine, il est de bon ton que des chefs d'État, assassins patentés par ailleurs, comme Clinton qui se refait une beauté sur le dos du Soudan (par exemple et ce n'est qu'un exemple), assortissent les juteuses affaires dont ils gratifient leurs petits copains investisseurs de sévères admonestations concernant le non-respect des droits de l'homme.

On peut se demander si les Chinois qui se font notamment reprocher un sévère planning familial, auto et mal justifié par l'incompréhensible intention de ne pas constituer à eux seuls d'ici trente ans la moitié d'une humanité aux trois quarts morte de faim, connaissent quelque chose à notre démocratique réalité : chez nous, on est si libres qu'avec un peu d'argent et d'entregent, on peut faire à peu près tout ce qu'on veut : les lois sont lettre morte, les juges regardent ailleurs, les flics prêtent main-forte et les politiciens votent d'une main en s'informant de l'autre de l'heure du dîner.

Chez nous, l'extrême simplification socio-juridique confine au génie et la liberté à l'infini. Une seule infraction subsiste : être pauvre. C'est le E=MC2 de notre real politique. Tout en découle. D'abord, les salaires de survie-soyez-bien-contents-d'avoir-du-travail, ensuite les sanctions : allocations conditionnelles - les portes des logements chômeurs et minimexés devront bientôt être munies d'un judas accessible de l'extérieur -travaux d'utilité publique, et pour dormir, la rue, ou alors la taule s'il y reste des places.

Même dans Le Monde diplomatique, on vous lit de ces considérations sur la déglingue russe qui vous feraient supposer que les représentants de ce côté-ci du libéralisme découvrent là-bas un monde lunaire qui ne s'explique que par les mystérieuses spécificités de la pesante histoire russe. La décomposition de l'État, l'infiltration des mafias dans les cercles les plus élevés du pouvoir politique et de l'économie, la corruption, l'écrasement et l'abandon des pauvres, une pollution généralisée qui vous explose à la tronche comme prévu, mais comme on s'y attend rarement, nous, on connaît pas. Comment des choses pareilles peuvent-elles exister et s'agit-il encore d'êtres humains ? La balle est dans leur camp.

À se demander si les auteurs, par ailleurs si manifestement bien informés, ont lu un traître mot de Ziegler.

Ne crachons pas dans la soupe : à la lumière des étonnements médiatiques et de l'inépuisable indignation de nos politiques devant l'iniquité et la violence d'ailleurs, nous avons l'occasion d'explorer une faille dans la représentation du monde qui nous est imposée.

Les maux qui accablent Russie, Chine et en gros tous les ex-pays socialistes ou en passe de le devenir sont un concentré des éléments encore dilués qui trament nos existences.

La différence, c'est que la sauvagerie capitaliste leur a sauté à la gorge alors qu'ils étaient dans un état d'impréparation et de confusion inimaginable : en gros, et d'une pierre deux coups, ils pensaient que le capitalisme, c'était la liberté et que la liberté, c'était coca-cola, bagnoles et club-med pendant les pauses. Dès que le Mur est tombé, les Westys se sont rués sur nos autoroutes direction les supermarkets. On en pleurait d'émotion. La liberté aidant, ils se retrouvent aujourd'hui dans la merde jusqu'au cou.

Grâce au ciel, à l'épouvantail du gendarme soviétique et à la plasticité du pognon quand ses détenteurs le sentent réellement menacé par la grogne populaire, depuis 1917, l'Occident, lui, avait eu le temps d'ériger des digues contre les excès d'un libéralisme téméraire. Aujourd'hui, que le virus coco est éradiqué, les digues sont systématiquement démantelées, la catastrophe pointe sur tous les fronts. Gnac-gnac se frottent les mains ceux qui vont palper et nous, on se coltine des paquets de mer, mais, bon, on a encore la tête dehors.

La différence, c'est aussi que nous avons pressé et pressons encore l'hémisphère sud afin qu'il dégorge tout ce qu'il doit à l'humanité qui compte. Mais là aussi, les gros poissons ont décidé de mettre fin aux fringales des petits. L'Afrique à l'Amérique, barrez-vous ex-coloniaux décadents, rentrez dans vos métropoles délabrées et livrées aux hordes de réfugiés. Chacun sa merde. Nous, on gère.

Nous serons bientôt tellement de plain-pied avec le quotidien soviétique que ça vaudra plus la peine d'y aller voir. Ca tombe bien : on en aura plus les moyens.

Ça fait quelques fois déjà que les découvertes horrifiées d'émissaires politiques dont il ne faut rien attendre de mieux et de leurs accompagnateurs médiatiques, dont on pourrait tout de même espérer qu'ils ne sont pas tous aux ordres, attirent mon attention. Les exactions à l'étranger, les atrocités dans les pays trop chauds ou trop jaunes, ou relevant à peine du communisme, nous sont jetées à la tête à un rythme qui défie les réflexes critiques les mieux entraînés.

Je n'aimerais évidemment pas être dans la peau d'une Algérienne, ni d'une Moscovite, ni d'un enfant roumain, ni d'une petite Chi-noise surnuméraire, mais je n'aimerais pas non plus vivre le calvaire d'innombrables femmes rencontrées ici, dans les files de pointage ou sur le seuil de l'Onem, ou d'hommes et d'enfants privés de tout espoir d'échapper à la zone, de Carine et de Gino Russo, de Sémira, de Regina Louf, de tant de justiciables dans l'impossibilité de faire valoir leurs droits, de faire respecter la loi, d'être considérés comme des citoyens, tout simplement.

Les restes d'un confort social, durement arraché à ceux qui ne connaissent pas la valeur de l'argent puisqu'ils en ont à ne plus savoir qu'en faire sont en train de se barrer définitivement et avec eux les débris d'une scénographie ringarde, que des audacieux osent encore qualifier de démocratie.

Dans notre pays, laboratoire de la saloperie ultra-libérale avancée, ni les journaux, ni la télé, ni la radio n'offrent leur porte-voix à ceux qui étouffent et meurent à petit feu, de misère, de solitude, d'ignorance et de peur, tous les jours, à deux pas, sous nos yeux qui se ferment.

L'horreur du monde, Tien An Men, les mafias russes et Eltsine l'impotent, les méchants Serbes au Kosovo, ah, pauvres cons, chiffons rouges et banderilles qui vous aveuglent de votre propre sang, ne comprenez-vous pas que c'est la funèbre berceuse qui endort notre mise à mort commune ?

Chiquet Mawet

 
 


 

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