AL 212 / INTERVIEW / PARUTION

Rencontre
avec la témoin X1

À l'occasion de la parution de son livre "Silence, on tue les enfants" (éditions Mols), Régina Louf nous a accordé une interview exclusive.

Nous commençons par lui présenter notre journal, qu'elle ne connaît pas. Elle a, par contre, déjà lu De Nar, qui est en quelque sorte notre alter ego néerlandophone. Régina est souriante et excessivement calme. La conversation s'entame de manière très naturelle...

Vous avez l'air beaucoup plus sereine que lors de vos précédentes apparitions en public. Votre visage reflète la quiétude. D'où vient ce changement ?

J'ai pensé que j'avais choisi le bon chemin, qu'il fallait que je me débarrasse de ce poids, de ce fardeau, ainsi que de la honte que je ressentais ; qu'il fallait que la vérité éclate au grand jour et cela malgré les conséquences que cela impliquerait. Si j'ai fait ce choix, c'est pour toutes les autres victimes, pour la vérité, ce qui fut pour moi une délivrance. D'un côté, j'ai perdu ma famille, pour retrouver une vraie famille : les gens qui m'ont aidée, qui ont su m'écouter, ce qui m'irradie de bonheur.

Les photos sont très belles...

Oui, j'ai eu affaire a un excellent photographe, Philippe Kloos, c'est quelqu'un de très spécial, de très calme.

Comment les choses se sont-elles passées avec les journalistes ?

Les journalistes de De Morgen sont devenus mes amis. Nous avons passé des heures ensemble. Au début, ils faisaient juste leur job, voulant seulement savoir, mais à force de m'écouter, une certaine sensibilité est apparue. Ils se sont rendu compte de ce que pouvait ressentir une victime, de la tristesse de la situation. Ils ont eu l'impression de l'avoir eux-mêmes vécue. Par contre, les propos de Het Volk et Het Laaste Nieuws sont subjectifs. Ils sont partis d'un certain point de vue, en l'occurrence celui de mes parents, des coupables. Ils ont tout essayé avec des moyens de journalistes. Il est un fait certain qu'ils sont plus forts que moi. Je ne fais pas le poids face à ce type de presse, ce qui fait qu'ils ont donné une certaine image de moi au public. En ce qui concerne la partie francophone, notamment lors de l'émission Au Nom de la loi, ce fut affreux. Même après avoir discuté avec eux, ils n'ont pas changé d'avis. Il me semblait pourtant qu'ils étaient là pour écouter les victimes, non pour les juger. Ces gens-là ont leur point de vue, ce qui détruit toute forme d'interview. Certains journalistes utilisent le journalisme comme une arme, mais pas dans le même but que moi !

Comment avez-vous "osé" vous adresser au public, n'était-ce pas insupportable ?

Non, car le public est constitué en grande majorité de gens que l'on rencontre tous les jours, et non de journalistes. Ils connaissent peu le sujet. Ils sont persuadés que la victime doit avoir une certaine image. La victime doit être quelqu'un de cassé, en dessous de tout, ce qui fait qu'à leurs yeux, je n'étais pas tout à fait crédible.

On a organisé le discrédit sur vos témoignages (ce sont les mots de certains gendarmes qui accusent leur commandement). Nous sommes dans l'impossibilité d'accéder aux dossiers. C'est donc la parole des uns contre celle des autres. Pouvez-vous nous dire quelque chose qui nous permette de vous défendre ?

Nous avons essayé d'accéder aux dossiers, mais à cause de la loi Franchimont, ça n'a pas pu se faire. Par contre, si mes parents ont pu faire retirer mon livre, c'est grâce à cette loi. Ils ont eu accès aux dossiers et ont utilisé certains éléments. D'ailleurs, la loi Franchimont est totalement incohérente. Nous avons pu accéder aux dossiers de Gand et nous allons pouvoir, en tant que partie civile, accéder à ceux de Bruxelles et d'Anvers. Ils ne riront pas, car à partir du moment où j'aurai le dossier complet, nous allons enfin commencer à travailler. J'ai peut-être l'air calme pour le moment, mais la semaine dernière, je fulminais ! C'est effarant de voir de quelle manière on m'a traitée à la gendarmerie, pas seulement à Gand, mais aussi à Bruxelles. C'est une horreur ! Surtout lorsque l'on compare la façon dont on a traité les coupables : leurs interrogatoires ont été effectués avec une gentillesse, une compréhension qui n'a jamais eu lieu dans mon cas. Lorsqu'il est question de Tony, on est loin de l'objectivité. Ils ont par exemple déclaré : Elle avait l'air d'être tellement amoureuse de lui... D'autre part, si on les avait "entendus" comme on m'a "entendue", il est certain que les choses auraient pris une autre tournure. Certaines déclarations n'ont jamais été prises en considération, on les a mises de côté. Lorsque je lis le PV de la confrontation qui a été tapé sur ordinateur et non filmée, on a retiré les aveux de Tony où il reconnaissait m'avoir prostituée. Il reste juste une déclaration de viol. Il m'a violée de 12 à 16 ans. Pourtant, dans ce milieu, le processus est systématiquement le même : d'abord le viol, ensuite la prostitution.

Comment se fait-il que vos déclarations aient été actées par des PV, mais non signées ?

Lors de la confrontation avec Tony, je suis arrivée à 13h. On m'a laissé dans un réduit où il y avait un tabouret en bois, un bureau et un BSR. J'y suis restée jusqu'à 18h30, sans boire, sans manger, sans soutien thérapeutique, sans aide psychologique, avec ce BSR qui me répétait sans cesse que je mentais, que j'étais folle, qu'à cause de moi il était obligé de jouer au baby-sitter et qu'il aurait dû être chez lui en train de construire sa maison. Dès 13h, j'étais stressée, parce que j'allais me retrouver devant Tony. J'avais très peur, et je sentais que le BSR ne me supportait pas. A 18h, ils sont venus me chercher et m'ont poussée dans une pièce où Tony se trouvait déjà, accompagné de quatre BSR. C'était un peu comme une commission d'examen. On m'a annoncé que rien ne serait filmé (qu'ils ne se prêtaient pas à ce genre de show !). Il faut bien se dire que lorsqu'un entretien est filmé, toute rectification, tout changement est sur vidéo, donc enregistré, ce qui n'est pas le cas sans vidéo, où l'on peut retranscrire ce que l'on veut. Un exemple : on me pose une question, j'y réponds et ma réponse est transmise à une personne qui tape d'un seul doigt. Cela met déjà un temps fou. La réponse que j'ai donnée n'est déjà plus la même, mais bien celle du BSR qui m'a interrogée. Je leur en faits part et on me répond : Ça n'a aucune importance, c'est plus ou moins la même chose, nous savons ce que nous écrivons. C'est très intimidant. Tony, lui, a pu rectifier ses dires. Il a d'abord déclaré qu'il emmenait d'autres filles avec moi, puis s'est repris en déclarant qu'il emmenait parfois d'autres filles. Lors de la fin de l'interrogatoire, j'ai déclaré qu'il était hors de question que je signe quoi que ce soit. Ils m'ont répondu que j'étais obligée de signer. J'ai maintenu mon refus et ils m'ont laissé macérer pendant une heure, alors qu'ils étaient censés me ramener à la maison. Après ce délai, ils m'ont menacée de m'enfermer seule avec Tony, sans protection. En fin de compte, il était presque 22h, j'étais vidée, anéantie, et j'ai fini par signer, sans avoir rien lu. C'est là une façon habituelle de "travailler" à la gendarmerie.

Comment vous êtes-vous sortie des griffes de ce milieu, alors que vous dites vous-même qu'on ne s'en sort pas vivant ?

J'ai pu en sortir grâce à quelques hasards chanceux. J'avais presque 16 ans lorsque j'ai compris qu'il fallait que je disparaisse, sinon j'allais connaître la prostitution d'adulte et tout ce qui pouvait en découler. J'ai donc cherché quelqu'un à qui je manquerais et qui me rechercherait s'il m'arrivait quelque chose. J'ai rencontré Erwin, il a veillé sur moi 24 h sur 24 et c'est à ce moment que Tony a pris contact avec des polonais pour pénétrer un réseau de prostitution enfantine en Belgique, vraisemblablement parce que c'était plus facile et plus sûr, ces enfants pouvant disparaître sans qu'on les recherche. Étant fort occupé, il s'intéressait de moins en moins à moi. J'ai donc vu une chance de m'enfuir, mais Tony a toujours fait en sorte de se rappeler à mon bon souvenir, et ce jusqu'en 1985. Il me contactait par téléphone, mais me laissait relativement tranquille. Il ne se doutait absolument pas qu'un jour je parlerais. En général, les victimes se taisent.

Y a-t-il dans le pouvoir actuel des gens sur qui vos révélations pourraient rejaillir ?

Bien sûr, c'est une des raisons pour lesquelles les enquêteurs se sont arrêtés, on n'aurait pas évincé De Baets sur base de faux PV, on ne m'aurait pas fait stopper mes déclarations sur base de détails, tels que Cristine ne possédait pas de vélo noir... Je ne pense pas qu'il s'agit d'un complot national, mais d'une minorité de gens bien placés que ça arrangerait bien que certains éléments de l'enquête n'apparaissent pas. Ca n'a pas dû être très difficile quand on sait qui travaille dans ce genre d'enquête. Il suffit que des magistrats ou des officiers de gendarmerie donne un coup de fil en disant : Vous voulez faire carrière ou pas... On leur met un marché en main, tout le monde a une maison qu'il faut terminer de payer. Les seuls magistrats qui n'ont pas eu peur ont été Connerotte et Bourlet. En ce qui concerne les autres, tels que les juges, les BSR, les policiers, etc... ils voudront toujours aller plus haut, donc un petit coup de fil et le tour est joué, il ne faut pas chercher plus loin.

Avez-vous le sentiment d'être sous pression de la part du monde judiciaire ou politique ?

Je ne sais pas exactement, mais ils jouent avec moi, mon téléphone était sur écoute et j'ai reçu la visite du ministère de l'agriculture qui voulait abattre les quelques porcelets m'appartenant sous prétexte qu'ils n'étaient pas enregistrés, tout cela pour essayer de me démotiver.

Qu'est-ce qui a permis au journal De Morgen d'affirmer que la troisième relecture du dossier n'autorise pas à conclure que le gendarme De Baets et son collègue ont orienté l'interrogatoire ?

C'est très simple, parce qu'il n'y a rien à trouver. De Baets et son équipe ont travaillé correctement, ils m'ont crue, m'ont écoutée et m'ont filmée. Etaient également présents, des magistrats, des officiers de gendarmerie et tout s'est fait dans les règles. Même après la troisième relecture, ils n'ont rien trouvé. Ce qui se passe maintenant, c'est de la dissimulation. Les résultats de ces relectures ne sont jamais parus dans les journaux. Grâce au dossier Pignolet et aux dernières relectures, nous allons tenter de prouver que De Baets n'a pas mal travaillé et que les autres enquêteurs ont tout fait arrêter de façon lâche et maffieuse, mais nous ne sommes pas au bout de nos peines, le chemin sera long.

Votre livre a failli être interdit. Que s'est-il passé ?

Mes parents ont estimé que leur nom et leur réputation étaient salis. Le juge gantois qu'ils sont allés voir étant d'accord avec eux, le livre a été retiré de la vente. La liberté de l'information a été sérieusement atteinte. Pour l'instant, nous sommes en appel et le verdict devrait tomber dans 15 jours. En attendant, le livre est heureusement remis en vente.

Votre mari est maintenant accusé d'actes pédophiles sur votre baby-sitter. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Il existe en anglais une expression qui convient parfaitement : be first the accusation. La situation s'est retournée : les victimes sont devenues les coupables. C'est une manúuvre de la partie adverse. C'est comme cela que nous avons été traînés dans la boue, la baby-sitter également. Celle-ci nous a récemment confirmé qu'il ne s'était rien passé. De toute façon, c'est probablement une des dernières accusations dont nous seront victimes.

Nous vous le souhaitons !

Mes parents se rendent compte qu'ils ne peuvent pas gagner. Ils ne s'attendaient pas à ce que je parle, croyant que je serais morte de honte. Je sais qu'ils continuent de me salir, mais maintenant, ça n'a plus beaucoup d'importance. Beaucoup de gens m'aident et tout ce que je peux montrer, c'est le visage de la vérité. Je confirme toutes mes déclarations.

Qu'avez-vous ressenti lorsqu'on vous a prise pour une menteuse ou une folle ?

Il est évident que ça fait très mal, mais d'un autre côté, je vais vous citer un exemple : j'ai reçu une lettre d'une fillette de 12 ans que j'avais rencontrée. Elle m'écrit : Maintenant, je sais que ce que mes parents me font n'est pas bien et si j'étais grande, je serais aussi courageuse que vous et je parlerais. Donc, je sais que j'ai choisi le bon chemin. J'ai choisi de parler au nom de toutes les victimes et même si on raconte que je suis folle, mythomane, etc, ça ne m'atteint pas. Je suis capable d'assumer ce genre d'accusations.

Vous avez 4 enfants, sont-ils en âge de comprendre le fait que vous dénonciez la pédophilie ?

Mes aînés, âgés de 7 et 8 ans, savent que certains adultes ont fait du mal à leur maman, que leurs grands-parents n'ont jamais cru ni aidé leur maman et que c'est très grave. Quant à ce qui touche la sexualité perverse que j'ai subie, je ne leur en parle pas, ils sont trop jeunes, mais si un jour ils devaient me poser des questions, je leur répondrais de façon à ce qu'ils comprennent.

Avez-vous décidé vous-même d'écrire ce livre ou vous l'a-t-on demandé ?

J'ai commencé un manuscrit en 1988, mais je ne l'ai pas fait éditer parce que j'avais la sensation que dans l'ensemble, mes propos ne passeraient pas, surtout en milieu thérapeutique, car à l'époque les psychologues, les thérapeutes ne voulaient pas reconnaître l'existence de la pédophilie en Belgique. En janvier, un éditeur a pris contact avec moi en me demandant si je voulais écrire un livre et j'ai accepté. Ils ont lu mon manuscrit, qu'ils ont trouvé à leur goût. Pour ma part, j'estimais que ce n'était pas exactement ce que je voulais et que ce que j'avais écrit datait un peu. J'ai donc remanié le texte, le tout en un mois. J'écrivais surtout la nuit.

Pensez-vous que les psy se cachent derrière le secret professionnel ?

J'ai rencontré une psychiatre, Annick Lampo, qui m'a affirmé qu'en Belgique, la pédophilie n'existait pas !

Oui, mais ils entendent les enfants se plaindre...

Quand elle m'a dit que la pédophilie n'existait pas, je lui ai répondu qu'elle ne devait pas être vraiment à sa place dans ce métier, car l'enfant qui viendrait la trouver avec ce genre de problème serait un enfant perdu. C'était en 1989. A l'heure actuelle, le monde thérapeutique a un peu évolué, mais néanmoins, il y a encore très peu de psychologues qui sont venus me trouver pour me dire qu'ils savent ce qu'il en est, à part le Dr Godts. C'est leur choix, mais c'est triste... Même s'ils sont tenus par le secret professionnel, ils pourraient quand même en parler, sans citer les noms des victimes. Je crois qu'il y a encore un long chemin à parcourir.
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Propos recueillis par Jeanny, Dominique, Anne-Marie et Gun
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(1) L'expression n'est pas des plus heureuses, j'en conviens, mais elle me semble bien correspondre à l'air du temps, les systèmes maffieux n'étant qu'une forme exacerbée du néolibéralisme dominant (dixit Jean Ziegler).
 
 


 

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