SYNDICALISME / CHIQUET MAWET

L'Évangile
selon Saint-Luc

La surprise

Dans un numéro de Vlan du début du mois de décembre, le lecteur toute-boîte pouvait découvrir la longue et complaisante interview d'Alain Zenner à propos de son dernier livre, l'enfant que lui a demandé et amoureusement planté l'éditeur Luc Pire : La Saga de Clabecq, du naufrage au sauvetage. On a beau atteindre des âges philosophiques, il y a des faits qui vous rendent la fraîcheur de vos jeunes indignations.

Selon le rédacteur, Alain Zenner aura dû affronter physiquement et moralement le leader de la délégation ouvrière des Forges, Roberto D'Orazio, pour relancer l'entreprise... C'est du reste pour faire la lumière sur toute cette affaire que le Jésus-Christ nouveau de notre économie, martelé au gros poing pour notre salut et l'édification de nos consciences en friches, a consenti à révéler son rôle déterminant fort électoralement à-propos. Son discours s'inscrit souplement dans la nouvelle ligne de la droite cosmétique : la vie est dure, le monde impitoyable, épargnons les animaux dans la mesure où ils ne nous tombent pas sous la dent.

Car, comme chacun peut le vérifier, Alain Zenner est un véritable humaniste. Il comprend le désespoir des travailleurs jetés sur le trottoir. Il se fend même d'une interprétation élégamment psy en admettant parfaitement que des travailleurs qui perdent leur emploi puissent être amenés à poser des actes illégitimes, qui, commis sous le coup d'une émotion assimilable à une "contrainte irrésistible", peuvent être pardonnés. Simplement, pauvres petits, il faut se résigner une fois pour toutes : on ne va pas contre les lois de l'économie de marché et du profit. S'insurger contre elles, c'est faire preuve de totalitarisme.

En réalité, c'est en cela que D'Orazio est infréquentable : voilà quelqu'un qui revendique haut et clair la propriété collective de l'appareil de production et veut en conséquence déstabiliser la société bourgeoise. Or, la société bourgeoise, qui peut encore l'ignorer, c'est le contraire du totalitarisme - voir Pinochet and Co -, c'est le règne de l'initiative et de la responsabilité individuelles, de la liberté de pensée et de la sollicitude sociale étroitement contrôlée par les syndicats. Partout où elle s'épanouit, ce ne sont que progrès, fulgurances intellectuelles, rires et chansons. Avenir, nous voilà, salut ta toit. Grâce à son triomphe, le processus d'humanisation confine aujourd'hui au sublime : il suffit d'entendre chaque matin les nouvelles de notre monde mondialisépour se convaincre que la dislocation des pays socialistes a libéré la marche en avant d'une société globale enfin digne de la divine maquette du Créateur. Et il y en aurait qui prêteraient une oreille complaisante aux dangereuses rodomontades d'un D'Orazio ? Juste Profit !

Les bons comptes sont électoraux

Mais poursuivons la lecture. Avec certains syndicalistes et même des intellectuels notoires, les Écolos proposent n'importe quoi à la signature pour que soient abandonnées les poursuites pénales contre D'Orazio et ses compagnons. Perd-on la tête ? Ben oui, vous direz-vous, comme se dit du reste opportunément le pisse-copie de service, comment s'expliquer qu'en dépit de tous les péchés dont il est chargé, D'Orazio conserve un tel crédit dans certains milieux ?

C'est pourtant aveuglant : la crise, comme c'est triste, génère les extrémismes. Tenez, l'affolante progression du Vlaams Blok, en Flandres... Tiret de l'in petto : Ne dit-on pas que la Flandre pète de santé économique, c'est quasi le plein-emploi, les investisseurs affluent. Pourquoi les fascistes y font-ils un tabac ?

Retour à nos moutons : Il y a quinze ans, le Vlaams Blok ne faisait pas un pour cent et aujourd'hui, hein ? Est-ce ça que vous voulez avec le PTB ?

Vous avez perdu le fil ? Un petit effort ! C'est peut-être bien vrai que le PTB dont D'Orazio est une des âmes ratadamnées n'a pas fait son pour cent d'extrémistes d'extrême-gauche aux élections précédentes, mais si on laisse courir en liberté tous les voyous prolétariens en rupture d'abnégation, vous imaginez ce qui risque de nous tomber sur la tête ?

Voilà un livre sorti à point nommé. Si vous comprenez ce que parler veut dire et si vous voulez d'une petite Belgique performante à l'étranger, couvant à l'abri du fisc les gros ufs du profit sans lesquels pas de démocratie, aux prochaines élections, un seul vote, le PRL, et à Bruxelles son saint tuméfié. En plus, ils sont à la pointe question chômage : manière de lutter contre, voilà des hommes prêts à examiner enfin, indépendamment de tout parti pris, y compris celui de la simple humanité, comment remplacer l'arsenal des mesures bureaucratiques existantes par quelques dispositions simples et transparentes vraiment motivantes.

Lisez et relisez, les amis, il y a là matière à transpiration. En ce qui concerne l'exclusion sociale, les mesures bureaucratiques à remplacer, entre nous, qu'est-ce que ça pourrait être d'autre que la Sécurité sociale ? Quant aux "quelques dispositions simples et transparentes", ça ne vous rappelle rien ? Simplissimes comme la bêtise, claires comme la loi de la jungle, motivantes comme la faim et la misère, une allocation de merde pour tout le monde et un boulot d'esclave pour payer ses dettes, style Vivant ? Sans Ref, attention, là, les gens ne sont pas encore prêts... pas déjà, pas tout de suite. C'est après-demain qu'on vote, taîîaut ! Le PRL revient aux affaires... Les conditions climatiques sont favorables, les socialistes puent tellement qu'ils se bouchent eux-mêmes le nez, le PSC, ne me faites pas marrer, tout est en place pour le bal... Mais ne subsiste-t-il pas dans les régions les plus inattendues comme une méfiance atavique à l'encontre des libéraux néo, certains - et non des moindres - ne vont-ils pas jusqu'à dénoncer l'hypocrisie de leurs intentions sociales à l'affiche, ne prétend-on pas qu'elles ne consistent qu'en de creuses formules calibrées pour anesthésier les victimes expiatoires, nommons le salarié et son compère le demandeur d'emploi ?

C'est là que le martyre de notre saint curateur s'avère payant. Le croiriez-vous, c'est volontairement, il nous le confirme, que Zenner s'est montré en sang à la télévision. Comme le Christ sur sa croix, et con- fiant dans les effets à long terme du scénario rédempteur, il a laissé sécher, rien n'est plus désagréable, a pris la pose et face à six millions de téléspectateurs, tendu ses lunettes en offrande à la caméra een témoignant de la juste rigueur gestionnaire.

Non, il n'avait pas demandé la télévision : elle était prévue sur place. Pour qui pourquoi, là n'est pas la question. Dommage qu'elle ne soit jamais sur place quand des travailleurs sont tués suite à des dysfonctionnements dans la production. Se prendre 36.000 volts dans le corps à l'intérieur d'une cabine haute-tension, du temps de l'infâme Roberto, ça ne pouvait pas arriver. À Clabecq, les consignes étaient claires, connues de tous, la culture d'entreprise n'était pas l'actuelle esbroufe amerloque destinée à masquer une réalité à dégueuler, mais le savoir transmis par des générations de travailleurs : on coupait le courant quand quelqu'un était dans la cabine. En virant les emmerdeurs sur ordre des banques, la direction a déraciné l'expérience ouvrière.

Mais ne demandons pas la lune : la télé (et les journaux) ne peut pas glander tous les jours partout où sont délibérément exposées des vies d'hommes et de femmes de toutes façons surnuméraires sur le marché de l'emploi. Il se fait qu'en cette occurrence, elle y était... Comme le rappelle judicieusement le Sauveur des Forges : N'oublions pas que quelques jours à peine avant la ratonnade, il y avait 70.000 personnes derrière les portraits de Lénine, Marx et Engels ! Imagine-t-on : des gens comme les Russo, Georges-Henri Beauthier, symboles des vertus civiques, débauchés derrière les drapeaux du totalitarisme rouge, alors que le bleu sied à tout et que les politiciens au pouvoir ont l'air si mal en point !... Évidemment, ne nous laissons pas emporter : Tous les mandataires politiques ne doivent pas être mis dans le même sac. Chacun de nous doit se demander quels partis sont à même de réconcilier les contraintes économiques et les aspirations sociales. Par exemple, lorsqu'on voit un ensemble de députés écolos signer le manifeste contre les poursuites envers D'Orazio et ses suiveurs, on peut se poser beaucoup de questions sur la compréhension par les écologistes, des réalités économiques et de leur capacité à attirer les investissements créateurs d'emplois.

Par ces temps de grippe électorale, la vocation de Sauveur ne vaccine pas contre les fébriles bavures propres aux toxicos du pognon au pouvoir. Dans sa tirade terminale, Zenner macule son bavoir humanitaire et lâche le morceau : ce n'est pas du tout pour d'intolérables manquements aux lois pénales que D'Orazio et "ses suiveurs" doivent être condamnés, mais pour que l'économie (bourgeoise) roule et que les investisseurs "soient attirés". Pas question ici de justice, encore moins d'équité, mais d'affaires. Domaine sacré aux frontières duquel s'arrêtent, le doigt sur la bouche et les yeux bandés, la presse, la Justice et les syndicats.

Message pas codé : alors que les jours des partis au pouvoir sont comptés, qu'en rappelant l'Histoire aux électeurs qui l'ont encore apprise, on peut espérer contenir la concurrence sur sa droite, restent ces nom de dieu d'Écolos, que ce serait tout de même vexant de se voir confisquer un escompté triomphe par leurs manuvres à la flan.

La violence du voisin et la poutre dans le tien

La plasticité humaine est infinie. Les cultures vous confectionnent des exemplaires de n'importe quoi et son contraire en moins de temps qu'il ne faut pour claboter : il y a des régions où on coud les femmes au petit point. Il y a des coins où c'est très mal vu de s'inquiéter de la santé d'autrui, d'autres où on tue à coups de pierre les amants clandestins révélés au grand jour. Chez nous, c'est un autre genre, une armada d'experts vous court sus pour vous forcer à dépister quel arpent de terrain la mort a entrepris de mettre en exploitation, on s'inquiète de la moindre rougeur, du plus petit déficit en globules rouges, mais on trouve normal le travail en usine.

Moi qui vous cause, je suis entrée trois fois dans une usine : une tannerie quand j'étais petite, Ford à Anvers dans les années 50, Spa Monopole dans les années 60. A chaque fois, c'est simple, j'y ai pas cru. Il n'y avait pas de solution de continuité entre le monde où je vivais et ces morceaux d'enfer où des hommes acceptaient de se tordre au service d'une machine en échange d'un salaire qui ne pouvait en aucun cas leur rendre ce qu'ils avaient dû abandonner d'eux-mêmes pour le recevoir. Faut pas s'appeler Sigmund Freud pour spéculer qu'une violence pareille ne produit pas des comportements angéliques. A Clabecq, à Ougrée, les anges se brûlent les ailes et tombent dans la coulée. S'en tirent les plus forts. Les plus rapides. Les plus volontaires. Ce n'est pas par hasard si les formations syndicales vraiment combatives se retrouvent sur les champs industriels les plus meurtriers.

On ne peut pas dire que de cette violence-là, on n'ait jamais parlé : quand la RTBf se prenait encore pour un service public, on a eu l'occasion d'apprendre au petit écran de quel prix se payait notre confort (1). Des révélations qui n'ont pas fait un trou dans l'eau de l'économie, vu qu'un clou chasse l'autre, que tant qu'on a la santé, celle des autres, on s'en fout, et que les victimes ouvrières de la démence industrielle ne semblent pas trouver anormal qu'on les traite comme des forçats.

Pourtant, quand on ferme les yeux et qu'on réalise, on les rouvre sur un monde changé : Auschwitz n'est plus une parenthèse incompréhensible, mais l'aboutissement de cette logique-là. Pour peu qu'on ait gardé de l'enfance ce qu'Anatole France appelait le sens inné de la justice, les larmes de rage vous viennent aux yeux. Vite séchées, elles laissent pourtant un secret désir de règlement de comptes : qui donc parmi nous a pleuré sur le rimmel de Zenner face aux caméras ? Qui n'a souri devant les bulls vainqueurs ?

C'est le droit de Roberto D'Orazio d'être convaincu que dans la société industrielle, la collectivisation des moyens de production est le seul moyen de mettre un terme à l'exploitation de ceux qui n'ont à vendre aux investisseurs que leurs forces mortelles. Son droit à l'erreur : tant qu'une société, même la plus idéalement progressiste possible, continuera à considérer que sa vie et son développement passent par l'enfermement hallucinant de millions d'hommes rivés à des machines, engloutis dans la merde chimique et dans le bruit, il restera impossible d'en finir avec la domination des concentrationnaires de l'économie par des petits malins sans scrupules et sans âme...

Mais, même s'il refuse avec entêtement d'accepter l'évidence de ce constat, contrairement au mercenaire royalement rétribué qu'est Zenner, dans son combat, D'Orazio est sincère et généreux. Il a la témérité de récuser la violence institutionnelle que tout le monde accepte, avec le mérite supplémentaire que son mandat syndical le tenait éloigné de la matérialité quotidienne de la vie ouvrière. Et ceci est remarquable : tant d'autres mandataires, épargnés par les rudesses du travail forcé, oublient ce que représente en souffrances humaines le chiffres d'affaires des patrons avec qui ils négocient, tant de syndicalistes haut de gamme s'accommodent du désespoir muet de tous ceux qui, plongés dans le brouillard d'en bas, ne représentent qu'eux-mêmes, roulent dans des bagnoles pourries et ne comprennent rien à ce qui leur arrive. Comment pourrait-on rester en première ligne d'une guerre aussi cruelle -et si remarquablement cachée- sans que surgisse la violence ? En acceptant de mourir sans un cri, écrasé sous un cylindre ? En s'enkystant frileusement dans le train-train d'un syndicat en charentaises ?

Les parvenus de 68

Pourquoi Luc Pire, compagnon lointain des gauchistes de mai, choisit-il de publier Zenner plutôt que D'Orazio ? Pourquoi Zenner plutôt en période électorale qu'en rase campagne ? Pourquoi sortir ce morceau autographe du Sauveur juste au moment où un syndicaliste "révolutionnaire" et douze de ses compagnons risquent la prison ? Réponse : Luc Pire est un battant, sa maison marche, -aucun risque qu'elle flambe un jour- il publie just in time des valeurs sûres et méprise les petits marginaux qui tentent de faire retentir d'autres voix que le chur synthétique du pouvoir. Sur ce coup-là, tous les ingrédients publicitaires étaient servis sur un plateau d'argent. Ca ne se refuse pas. On est doué pour les affaires ou on ferme sa gueule...

Et si demain, cher Luc, pour s'être battus, débattus et fait abattre face à un truc qui ne risque pas de t'arriver à toi, parce que, toi, tu as compris où était ton intérêt, ces hommes se retrouvent en prison ou dans la rue, comment supporteras-tu nos regards et quelles mains serreras-tu encore ?

Chiquet Mawet


1) Ma collection d'AL entière à celui qui retrouvera trace d'un reportage RTBf sur le suicide sur les lieux de travail en Belgique.


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